Citations

Vendredi 27 octobre 2006

    "Il faut aux Kindertotenlieder non pas une mère mais une prêtresse."

J.-Ch. Hoffelé dans Diapason (n°541), à propos du concert de Bernarda Fink à Paris le mois dernier,

dont personne n'a parlé sur les sites avertis :-(

 


    "Nous espérons toujours un miracle, tant le timbre est riche, l'ambitus remarquable (un vrai soprano, avec des aigus non empruntés à Schwarzkopf!), l'agilité proprement extraordinaire, la diction excellente [...]. Mais qu'elle cesse de s'agiter enfin, d'intervenir à tout instant dans la matière vocale et musicale : le "voi" dans "Piangete voi" de Bolena entend saisir, en une seule note, le billot, la hache et le bourreau."

Piotr Kaminsi dans Diapason (n°541), à propos du dernier disque-récital d'Alexandrina Pendatchanska.



    "Voix d'opéra-comique au timbre pauvre, dépassée par les exigences du rôle, Annick Massis s'attache surtout à tricoter les vocalises de Giunia. On ne dira même pas qu'elle aurait dû chanter Celia : Julia Kleiter nous y réserve la seule vraie satisfaction de la soirée"

Didier van Moere dans L'Avant-Scène (n°234), à propos du Lucio Silla de Salzbourg 2006



    "Stéphane Degout a tout : classe physique qui n'exclut pas la drôlerie ; beau timbre, énergique et précis ; style mozartien pénétré au point que le récitatif le plus enflammé l'exacerbe sans jamais le corrompre ; jeu d'un grand naturel."

Chantal Cazaux dans L'Avant-Scène (n°234), à propos du Cosi de Chéreau (DVD)



    "Certes nous n'avons plus les rites d'un sacrifice pompeux, ni ces Atrides agréablement distants à force d'être mythologiques. Nous avions les rites les rites de la mort lente d'aujourd'hui. [...] En guise de fatum antique, nous avions les fantômes modernes de ce que la vie nous impose, ou de ce que nous voulons à tout prix éviter de devenir. [...] Nous n'avions plus rien du décorum, mais nous avions Iphigénie : l'exil et la mort, l'acceptation ou le sursaut, soudainement là, présents aux portes de nos intimités sociales et familiales et de nos concessions coupables."*

Chantal Cazaux dans L'Avant-Scène (n°234),

à propos de l'Iphigénie en Tauride de Gluck mise en scène par Warlikowski.

 

 

*En somme, Iphigénie en Tauride, "c'est arrivé près de chez vous". Et ce grand bête de Racine qui s'imaginait que "les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre oeil que nous ne regardons d'ordinaire les personnes que nous avons vues de près"... Le pauvret avait eu le malheur de fréquenter Tacite : "Major e longinquo reverentia", ce qui revient à dire que la majesté augmente avec la distance. Question de point de vue, c'est le cas de le dire.

Par Bajazet
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Lundi 27 novembre 2006
Ou Gérard, roi des Lumières

    En attendant les représentations prochaines d'Idomeneo, le site de l'Opéra de Paris offre à ses fidèles lecteurs une présentation de cet opéra, sous l'auguste contrôle du directeur :
    http://www.operadeparis.fr/Accueil/Actualite.asp?id=40

    On y apprend qu'il s'agit d'« une des œuvres les plus personnelles de Mozart, celle où la contrainte formelle et classique de l’opéra seria cède sous le feu du romantisme naissant ». Turlututu, chapeau pointu ! On peut s'étonner du caractère schématique de ce point de vue, sans parler de ses catégories hasardeuses : le "romantisme" de Mozart, on pourrait en discuter longtemps.

    La suite de la présentation confirme vite ce à quoi on pouvait s'attendre : que le présupposé de ce discours sur l'œuvre est que Mozart était terrrriblement MODERNE, donc en rupture. Que l'assouplissement du cadre de l'opera seria se soit fait par imitation d'un modèle antérieur, la tragédie lyrique française, joyau de la monarchie, était-il dicible dans le cadre du progressisme claironnant de G. Mortier ?

    Car pour le coup, la cause est entendue : Mozart et ses audaces ont forcément le regard tourné vers ce qui suivra ! « Beethoven lui-même était saisi d’angoisse en entendant le Requiem, tandis que le Quatuor Les Dissonances explore des frontières que Schönberg ne dépassera que 120 ans plus tard. »  C'est stupéfiant, non ?
    Passons sur cet étrange brevet d'avant-garde, dont le comique est finalement bienvenu (on n'a pas tous les jours l'occasion de rire), pour nous interroger sur la façon dont la croisade moderniste de Mortier fait feu de tout bois, même du plus douteux. Car si la psychologie de Beethoven fonde l'argumentation…

    Et d'ailleurs, si on parlait de l'homme Mozart ?
    Fiat lux
, grâce à Gérard et à ses lumières : qu'on se le dise, Mozart était un homme des Lumières, un héraut des Lumières même, bref un mec bien. D'abord, il s'est installé à Vienne, qui était « la ville des Lumières ». On admettra, vous admettrez que Mozart s'est dit un jour : « Tiens, si je m'installais dans la ville des Lumières ? »

    Mais Mortier n'en reste pas là : il va fouiner dans la bibliothèque « léguée par Mozart », et là, que trouve-t-il ?… Des œuvres vachement MODERNES pour l'époque, pardi.
    Du Kleist ! non mais vous vous rendez compte ? Du Kleist ! Übermodernitas ! Kleist, ce génie de la rupture, autant dire un frère pour Wolfgang… Bon, on ne nous dit pas si c'était Penthesilée, La Marquise d'O…, Les Fiançailles à St-Domingue, Le Prince de Hombourg ou La Bataille d'Arminius, mais on aurait mauvais goût à évoquer les enjeux nationalistes de cette dernière, n'est-ce pas ? Et puis, est-ce vraiment nécessaire, quand on sait que Kleist a publié ses œuvres APRÈS la mort de Mozart ? Oh, Gérard, ce n'est pas sérieux… Vous conviendrez que la rigueur de l'argumentation par les livres « légués par Mozart » a d'emblée du plomb dans l'aile (du génie).

    Quoi d'autre dans cette bibliothèque bizarre ? Des œuvres de Moses Mendelssohn, simplement présenté comme "philosophe juif". On voit mal en quoi la judéité de Mendelssohn est cruciale : sauf à invoquer sa Jérusalem, où la question religieuse et celle du judaïsme sont centrales, son œuvre est d'abord typique des Lumières en Allemagne, de leur philosophie esthétique,
et d'un déisme à échelle européenne. La précision "philosophe juif" est-elle alors là pour insinuer que les sympathies intellectuelles de Mozart allaient vers des esprits  hétérodoxes ou marginaux ? Dans le cas de Mendelssohn, il faudrait être très prudent,  à proportion de son intégration dans la société intellectuelle de son temps.
     Ah, et puis une imitation allemande du Candide de Voltaire, intitulée Faustin (1783). Lumières, on vous dit, et à tous les étages ! D'ailleurs, où va-t-il se fixer, le jeune Faustin ?… À Vienne. CQFD. Comment ? En 1783, Wolfgang y était déjà ? Décidément, toujours en avance sur son temps !

    Alors évidemment, on aimerait demander à Gérard Mortier comment il interprète la lettre du 3 juillet 1778, que Mozart écrit de Paris au moment de la mort de sa mère :
    « Voltaire, ce méchant et fieffé coquin, est crevé, pour ainsi dire comme un chien — comme une bête. Voilà sa récompense ! »
Mais peut-être Amadé ne s'était-il pas encore émancipé de sa culture aliénante de petit Autrichien catholique ?

    Reste l'essentiel : la mise en scène d'Idomeneo par Luc Bondy, qui saura assurément rendre justice au drame, cette « affaire de famille et de sacrifice ».
    À propos… J'avais écouté la retransmission de cette production créée à Milan il y a bientôt un an, et j'ai le souvenir que le seul entracte de la soirée était placé au milieu de l'acte II, après le grand air « Fuor del mar ». Peut-être m'égaré-je ; en tout cas je le souhaite. Mais si d'aventure la chose venait à se produire, ce serait bien mal servir le "romantisme naissant" et ravageur de cet opéra que de le ramener, par une régression à peine tolérable, au moule conventionnel d'un acte s'achevant par un air de tempête à vocalises… comme dans un vulgaire opera seria !

    Pouah !


Par Bajazet
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Mardi 6 mars 2007
    Et cependant, pour une fois, ni opéra ni musique.

Si tu étais ici, magnifique Seigneur, je paraîtrais à ta vue tout couvert de papier blanc.

    De qui cette phrase si élégante et poétique ?
   
    De Montesquieu, Lettres persanes, XLII. Par hasard, je cherche en vain dans le livre une phrase qui m'est revenue vaguement en mémoire dans le métro. Mais j'en retrouve d'autres, que voici.

     « Nous sommes si aveugles que nous ne savons quand nous devons nous affliger ou nous réjouir : nous n'avons presque jamais que de fausses tristesses, ou de fausses joies »

       « Nous sommes maintenant à Paris, cette superbe rivale de la ville du soleil. »
      
       « Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger tous mes désirs ? Non : j'ai pu vivre dans la servitude ; mais j'ai toujours été libre : j'ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance. »

Par Bajazet
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Jeudi 8 mars 2007
   
La Bruyère, Les Caractères ou les mœurs de ce siècle, chap. « De la Ville », 1 :

    L'on ne peut se passer de ce même monde que l'on n'aime point, et dont l'on se moque.


    Toute ressemblance avec des forums existants ne serait pas fortuite.

Par Bajazet
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Mardi 3 avril 2007

    Kikiriki ! Kikiriki, c'est ce qu'entend l'apôtre Pierre dans une cour de Leipzig après son troisième reniement. (Chez Rimski-Korsakov, on ajoute "koukou", mais c'est hors sujet.)

    Or hier, j'étais dans ma voiture (bis), le matin cette fois, et sur France Musique Mlle Goldet nous régalait d'extraits alternés des deux grandes Passions de Bach — soit dit en passant dans des versions baroqueuses tristounettes, Herreweghe pour Matthieu, avec Harry Potter en Evangéliste et un "Erbarme dich" que je n'ai (je crois bien) jamais entendu aussi frigide, et Gardiner pour Jean, avec Nancy Argenta fadissime et Neil Archer nullissime dans "Ach, mein Sinn".
    Donc, Mlle Goldet comparait les deux traitements du Reniement (idée heureuse) et pour ce faire narrait le contenu de l'épisode évangélique — pile à l'heure de la messe des Rameaux, quelle concurrence déloyale !
    Et elle n'a rien trouvé de mieux pour "animer" sa paraphrase que de sortir tout de go : « et rebelote, Pierre dit qu'il ne connaît pas Jésus ». Elle semblait d'ailleurs tellement fière de sa sainte saillie qu'elle l'a resservie pour le 3e reniement : « et rebelote… »

    Stéphâne, tu me fends le cœur. Zerfließe, mein Herze… Bon, je ne suis ni prude ni précieuse, comme disait la regrettée Julie d'Étanges (vous savez bien, celle qui jouissait deux fois pour une…), mais ce pauvre procédé me désolerait moins s'il n'était parfaitement caractéristique d'un certain esprit "France Musique", qu'illustreraient aussi par exemple Damian ou Esparza, et qui fait penser à ces professeurs de lycée qui mettent un point d'honneur à truffer leurs commentaires des œuvres littéraires de quelques trivialités censées établir une connivence avec l'auditoire.
    De deux choses l'une : ou bien Mlle Goldet n'a pas conscience des niveaux de langue, et on a quelque peine à le croire venant de quelqu'un qui écrit sur Wolf et Mörike ; ou bien elle se croit obligée de pratiquer le relâchement linguistique en guise de sauf-conduit puisqu'elle parle (horreur !) d'un sujet religieux à l'heure de la messe. Le résultat, c'est surtout qu'une fois de plus elle donne à l'auditeur l'impression d'entendre une grande bourgeoise appliquée à parsemer sa conversation de quelques grossièretés ostentatoires, comme pour tenter de masquer la culture qui la porte, et de faire oublier de quel bois elle se chauffe.
    Un peu comme Pierre devant la servante ? Non, car c'est plutôt avec Mme Verdurin que le rapprochement s'imposerait.

    De toute façon, devant le palais de Caïphe ou au Golgotha on ne jouait pas aux cartes : on faisait rouler les dés.

Par Bajazet
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Lundi 14 mai 2007

    Allons, un peu de Marivaux avant de reprendre nos petits refrains.
    C'est extrait de La Vie de Marianne. Ce sont des femmes, mais c'est pour tout le monde. Voici d'abord Mme Dorsin (Quatrième partie) et puis Mme de Fare (Cinquième partie).

    « Mme Dorsin était belle, encore n'est-ce pas là dire ce qu'elle était. Ce n'aurait pas été la première idée qu'on eût eue d'elle en la voyant : on avait quelque chose de plus pressé à sentir, et voici un moyen de me faire entendre.

     Personnifions la beauté, et supposons qu'elle s'ennuie d'être si sérieusement belle, qu'elle veuille essayer du seul plaisir de plaire, qu'elle tempère sa beauté sans la perdre, et qu'elle se déguise en grâce ; c'est à Mme Dorsin à qui elle voudra ressembler. Et voilà le portrait que vous devez vous faire de cette dame.

    Ce n'est pas là tout ; je ne parle ici que du visage, tel que vous l'auriez pu voir dans un tableau de Mme Dorsin.

    Ajoutez à présent une âme qui passe à tout moment sur cette physionomie, qui va y peindre tout ce qu'elle sent, qui y répand l'air de tout ce qu'elle est, qui la rend aussi spirituelle, aussi délicate, aussi vive, aussi fière, aussi sérieuse, aussi badine qu'elle l'est tour à tour elle-même ; et jugez par là des accidents de force, de grâce, de finesse, et de l'infinité des expressions rapides qu'on voyait sur ce visage.

    Parlons maintenant de cette âme, puisque nous y sommes. Quand quelqu'un a peu d'esprit et de sentiment, on dit d'ordinaire qu'il a les organes épais ; et un de mes amis, à qui je demandai ce que cela signifiait, me dit, gravement et en termes savants : C'est que notre âme est plus ou moins bornée, plus ou moins embarrassée, suivant la conformation des organes auxquels elle est unie.

    Et s'il m'a dit vrai, il fallait que la nature eût donné à Mme Dorsin des organes bien favorables ; car jamais âme ne fut plus agile que la sienne, et ne souffrit moins de diminution dans sa faculté de penser. La plupart des femmes qui ont beaucoup d'esprit ont une certaine façon d'en avoir qu'elles n'ont pas naturellement, mais qu'elles se donnent.

    Celle-ci s'exprime nonchalamment et d'un air distrait afin qu'on croie qu'elle n'a presque pas besoin de prendre la peine de penser, et que tout ce qu'elle dit lui échappe. C'est d'un air froid, sérieux et décisif que celle-là parle, et c'est pour avoir aussi un caractère d'esprit particulier. Une autre s'adonne à ne dire que des choses fines, mais d'un ton qui est encore plus fin que tout ce qu'elle dit ; une autre se met à être vive et pétillante.
    Mme Dorsin ne débitait rien de ce qu'elle disait dans aucune de ces petites manières de femme : c'était le caractère de ses pensées qui réglait bien franchement le ton dont elle parlait. Elle ne songeait à avoir aucune sorte d'esprit, mais elle avait l'esprit avec lequel on en a de toutes les sortes, suivant que le hasard des matières l'exige ; et je crois que vous m'entendrez, si je vous dis qu'ordinairement son esprit n'avait point de sexe, et qu'en même temps ce devait être de tous les esprits de femme le plus aimable, quand Mme Dorsin voulait.


    Il n'y a point de jolie femme qui n'ait un peu trop envie de plaire ; de là naissent ces petites minauderies plus ou moins adroites par lesquelles elle vous dit : Regardez-moi.

    Et toutes ces singeries n'étaient point à l'usage de Mme Dorsin ; elle avait une fierté d'amour-propre qui ne lui permettait pas de s'y abaisser, et qui la dégoûtait des avantages qu'on en peut tirer ; ou si dans la journée elle se relâchait un instant là-dessus, il n'y avait qu'elle qui le savait. Mais, en général, elle aimait mieux qu'on pensât bien de sa raison que de ses charmes ; elle ne se confondait pas avec ses grâces ; c'était elle que vous honoriez en la trouvant raisonnable ; vous n'honoriez que sa figure en la trouvant aimable. »

***



    «  La mère de la demoiselle pouvait avoir cinquante ou cinquante-cinq ans ; petite femme brune, assez ronde, très laide, qui avait le visage large et carré, avec de petits yeux noirs, qui d'abord paraissaient vifs, mais qui n'étaient que curieux et inquiets ; de ces yeux toujours remuants, toujours occupés à regarder, et qui cherchent de quoi fournir à l'amusement d'une âme vide, oisive, et qui n'a rien à voir en elle-même.
    Car il y a de certaines gens dont l'esprit n'est en mouvement que par pure disette d'idées ; c'est ce qui les rend si affamés d'objets étrangers, d'autant plus qu'il ne leur reste rien, que tout passe en eux, que tout en sort ; gens toujours regardants, toujours écoutants, jamais pensants. Je les compare à un homme qui passerait sa vie à se tenir à sa fenêtre : voilà l'image que je me fais d'eux, et des fonctions de leur esprit.

    Telle était la femme dont je vous parle ; je ne jugeai pourtant pas d'elle alors comme j'en juge à présent que je me la rappelle ; mes réflexions, quelque avancées qu'elles fussent, n'allaient pas encore jusque-là ; mais je lui trouvai un caractère qui me déplut.

    D'abord ses yeux se jetèrent sur moi, et me parcoururent ; je dis se jetèrent, au hasard de mal parler, mais c'est pour vous peindre l'avidité curieuse avec laquelle elle se mit à me regarder ; et de pareils regards sont si à charge !

    Ils m'embarrassèrent, et je n'y sus point d'autre remède que de la regarder à mon tour, pour la faire cesser ; quelquefois cela réussit, et vous délivre de l'importunité dont je souffrais. »


Par Bajazet
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Mardi 26 juin 2007


Toulouse, le 4 juin 2007.

Madame, Monsieur,

La saison 2007/2008 des "Grands Interprètes" s'annonce sous le double signe de la découverte et de la fidélité.
[…]
Cecilia Bartoli nous proposera un programme de musique baroque, Rivoluzione Romantica, pour un concert exceptionnel.
[…]
Nous espérons que l'éclectisme de cette saison satisfera votre curiosité.


   À grands interprètes grosses âneries. Cette bourde toulousaine est cependant assez symptomatique, il me semble, de l'usage contemporain du terme baroque dans le discours sur la musique. À force de désigner tout et n'importe quoi — "Iphigénie en Tauride de Gluck est un opéra baroque", "j'adore le baroque, par exemple les concertos de Vivaldi et les symphonies de Haydn", "j'ai entendu les symphonies de Beethoven jouées dans le style baroque" — ce mot finit par ne plus vouloir rien dire. On sait bien par ailleurs qu'il est particulièrement délicat de lui attribuer une signification stable. Mais en arriver à écrire sans broncher que le programme romantique est baroque, n'est-ce pas précisément que baroque est un mot vidé de tout contenu ? Odette de Crécy, qui affectait de priser les mobiliers où "tout est de l'époque", aurait pu intégrer baroque à son verbiage.

    Réciproquement, qu'associe-t-on exactement au terme romantique ? Je me souviens de l'accablement d'un membre du jury du CAPES de lettres, qui entendait des candidats admissibles parler de Marivaux comme de l'auteur d'un théâtre "romantique" parce que ses comédies mettent en scène les sentiments amoureux. "Comédie romantique", comme il est écrit dans Pariscope.

    Mais peut-être que l'explication est beaucoup plus simple : les dames signataires de cette lettre de présentation n'ont-elles pas repris tout simplement l'annonce du précédent récital de Bartoli en actualisant seulement le titre ? L'indolence du Sud, sans doute.


P.S. La suite ici




Par Bajazet
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Mardi 3 juillet 2007

    Dans Le Monde daté du 2 juillet, la fameuse Marie-Aude Roux, « spécialiste musique symphonique » (www.direct8.fr), rend compte d'un concert au festival d'Aix (Philharmonie de Berlin, direction Rattle) et elle écrit :

« La Valse de Ravel suivra, jouée sans la méchanceté voyoute
et l'outrance putassière qui sied. »



    « Vous êtes si sotte, ma mie, qu'on ne saurait vous souffrir », écrivait un excellent auteur. Tant qu'à faire, puisqu'au Monde ils sont en plein ménage, ils ne pourraient pas payer les gages de cette dame ? Ou la mettre à la rubrique Shopping ? Sauf si Mazarine Pingeot est déjà pressentie, bien sûr.

    Les lecteurs des pages Culture du journal ont beau essuyer héroïquement et depuis longtemps le style de Mme Roux, mélange d'erreurs et d'approximations (musicologiques ou historiques), prétexte à des tournures amphigouriques qui semblent issues du blog d'une lycéenne besogneuse à prétentions littéraires, il faut bien reconnaître à cette prose une vertu éminente : reculer les limites du n'importe quoi.

    En tout cas, la phrase citée est un bon échantillon de sa manière, qui se voudrait artiste :
¶ pour le fond, une ânerie impavide sur l'œuvre dont elle parle (« l'outrance putassière » de Ravel, dont on se demandera d'ailleurs si l'orchestration de La Valse est « sexuellement transmissible »)
¶ une préciosité : l'adjectif voyoute, chéri des frères Goncourt
¶ un mot vulgaire pour tâcher de donner
au propos du sel branché : parler de l'art en affectant quelques trivialités, c'est le style de Mme Verdurin relooké.
¶ le télescopage ostentatoire entre un mot vulgaire (putassière) et un mot très littéraire (sied), unis par un écho sonore (-ssière/sied) chargé d'attester une grande sensibilité musicale et une affection immodérée pour les homéotéleutes.
    (Il faudrait encore ajouter les allitérations en T, sans doute un hommage occulte au style si particulier de Wagner dans ses livrets.)

    Tout cela bien voyant, bien putassier justement, histoire de faire la maline, comme ces adolescentes de familles bourgeoises qui se teignent les cheveux en rose et vert pour singer laborieusement une indépendance qu'elles n'ont pas.

    Car – on le vérifie à cette occasion une fois encore – ce qui importe à Mme Roux, ce n'est pas tant de rendre compte avec exactitude du concert ou de l'interprétation, mais d'abord d'afficher par ce style de bélise l'originalité factice de sa personne.

    En fait de « style artiste », on songerait plutôt à celui d'Annie Cordy, dont nul n'a oublié l'antienne lancinante qui corrodait le souffle dans La Bonne du curé :
    « J'voudrais bien, mais j'peux point. » 

 
    P.S.
L'avant-veille, c'est Renaud Machart qui dans le même journal évoquait « les pages démiurgiaques » de La Walkyrie. Comme quoi, avec tout son esprit, il est lui-même vulnérable aux mariodismes. car je n'ose croire que les correcteurs n'aient pas fait leur travail… même si dans le même article on lit que la présence de l'orchestre berlinois a été « chère payée ».

    Et d'ailleurs, dans l'article de Mme Roux, on aurait dû lire : sans la méchanceté voyoute et l'outrance putassière qui siéent. Ou à la limite : sans méchanceté voyoute ni l'outrance putassière qui sied. À moins que dans son répertoire de pauvres préciosités, l'auteure (comme ils disent au Monde) ait intégré l'accord du verbe avec le sujet le plus proche, encore en usage au XVIIe siècle ?
    Mais non (comme disait cette pute de Shéhérazade), c'est plus vraisemblablement une faute de syntaxe. Une sorte d'outrance langagière, si vous préférez.



Par Bajazet
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Jeudi 12 juillet 2007

Aujourd'hui : l'Idiote revient de la noce.

    Salut la compagnie ! Je viens pour le contrôle du taux de mariode, suite à son nouveau compte rendu aixois
(El Mundo daté du 12 juillet).
    C'est au sujet des
Noces de Figaro dirigées par Harding à l'Archevêché. Ça n'a pas l'air d'être la joie, cette production… alors que Les Noces, c'est la joie de vivre. Comme disait Ève R. du temps où Louis Erlo la régalait à Aix, "Mozart, c'est du champagne". Je suis de mauvaise foi, peut-être, car elle parlait de Rossini. Dans le fond, peu importe. Car Mozart, c'est le rire mêlé de larmes, n'est-ce pas ? Un peu comme quand on a trop bu. Je parie que Harding ne boit pas d'alcool. Il a raison, car les buveurs dirigent jeunes. Pardon, je ne sais plus ce que je dis… c'est à cause de ce pauillac. Mais revenons au taux de mariode.

    Il nous est agréable de vous rassurer : tout est OK. Même que l'homéotéleute est cette fois adorné d'une paronomase : « la mise en scène de Vincent Boussard a l'indigence d'un Beaumarchais bon marché ».
    (Rires enregistrés.)
Drelin drelin ! Faudra penser à garder le moule, il peut encore servir. Pour un opéra de Lully par exemple : « cette régie de fortune confond les mirages de Quinault avec le tirage du Kéno ».

    La faute statutaire est à son poste : « Avec cette quasi-absence de continuo dans les récitatifs, on se croirait presque dans un opéra comique, soit une succession de dialogues entrecoupée de musique. » Est-ce que je finasse en faisant remarquer qu'un opéra comique, ce n'est pas un opéra-comique ? Bon, dites-moi plutôt ce qu'elle a voulu dire, parce que franchement j'ai perdu le fil…

Mariode au Labyrinthe avec vous descendue

Se serait avec vous corrodée, ou pendue.

    Car on tremble à lire le début de l'article, tant l'auteure semble y abandonner son attachement légendaire à l'anti-conformisme pour renouer avec la rengaine nostalgique : où sont les mozartiens d'antan ? Aix n'est plus dans Aix, etc. Mais non, elle reste toujours transgressive, grâce à une écriture qui se met elle-même en danger :
    « On ne va pas pleurer sur le temps révolu des Teresa Stich-Randall et Berganza, des Gabriel Bacquier, des Graziella Sciutti, mais a-t-on entendu depuis longtemps à Aix une voix mozartienne digne de ce nom ? »

    Keine wie du ! Tout simplement, elle ne sait pas manier la langue française. On suppose qu'elle veut dire : "on n'a pas entendu depuis longtemps à Aix une voix mozartienne digne de ce nom". Passons sur le ridicule du propos. Mais tourner la phrase de la sorte en interrogation rhétorique revient à la rendre absurde. Il fallait écrire quelque chose comme : "depuis quand a-t-on entendu une voix mozartienne à Aix ?", ou "a-t-on entendu récemment une voix mozartienne à Aix ?" C'est quand même dommage d'écrire le contraire de ce qu'on voulait exprimer. Mais un charlatan de Molière dirait : sachez, Monsieur, que c'est précisément la gloire de notre profession.



 

Par Bajazet
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Lundi 16 juillet 2007

Aujourd'hui : l'Idiote chez les Grecs


    Or fust dame Roux traversant la mer jusque dans l'Hellade.  Objet du déplacement : un hommage à Callas dans le cadre du festival d'Athènes, comprenant la reprise à Épidaure de la Medea de Cherubini par Antonacci dans la mise en scène de Kokkos.
    Elle en est revenue, et elle en a ramené ça.

    Timeo Mariodos et dona ferentes. Mais pour le coup, rien à craindre.  La lecture de l'article, qui ressemble à un résumé de d'avant-papier, évoque assez bien cette fascination du vide dont parlent les alpinistes (du moins ceux qui en sont revenus). C'est peut-être kierkegahardien, allez savoir…

    Un passage au moins nous rappelle l'identité indiscutable de l'auteure :

« un gala où se produisaient June Anderson, Béatrice Uria-Monzon et la basse grecque, Dimitri Kavrakos, dans quelques grands rôles d'opéras français et italiens que Callas incarna de manière inoubliable (Carmen, La Norma, La Sonnambula, La Traviata). »

   
Dans ces conditions, comment ne pas regretter que le sopraniste Aris Christoffelis, programmateur des festivités, ne se soit pas joint au cortège ?

*   *   *

    Au fait, puisque les précédents volets des Aventures de l'idiote m'ont attiré un courrier qui n'était guère flatteur, je tiens à rappeler l'étymologie d'idiot, qui est latine mais par emprunt au grec justement.
    Idiôtês : simple particulier, par opposition à un magistrat, à un homme public, à un spécialiste ; d'où le sens premier en français : ignorant, illettré. (Remerciements au Dictionnaire historique de la langue française, Robert.)
   
    Vous n'imaginez quand même pas que j'ai employé ce mot comme synonyme courant de crétin ou imbécile ! On est ici dans un blog prétentieux, et c'est bien pour ça d'ailleurs qu'un de nos aimables correspondants incrimine céans un pédantisme qui intellectualise abusivement l'amour de la musique, le vrai, celui qui est spontané, sensible, qui ne se prend pas la tête, lol mdr usw. Que voulez-vous, le Bajablog est désespérément idiosyncrasique.

    Je me flatte du moins, j'espère que chacun concèdera que le mot idiolecte s'applique d'évidence aux articles de Mme Roux. De toute façon, comme l'écrivait Fénelon à Houdar de La Motte (lol mdr usw.) :
    « Chacun se peint dans ce qu'il écrit. »


Par Bajazet
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