Vendredi 14 novembre 2008





    780. Quand quelqu’un me demande si un mot est français, j’y puis répondre. Quand on me demande si une diction est bonne, je n’y puis répondre, à moins qu’elle ne choque la grammaire. Je ne puis savoir le cas où elle sera la bonne, ni l’usage qu’un homme d’esprit en pourra faire : car un homme d’esprit est, dans ses ouvrages, créateur de dictions, de tours, et de conceptions ; il habille sa pensée à sa mode, la forme, la crée par des façons de parler éloignées du vulgaire, mais qui ne paraissent pas être mises pour s’en éloigner. Un homme qui écrit bien n’écrit pas comme on a écrit, mais comme il écrit, et c’est souvent en parlant mal qu’il parle bien.


    778. La déclamation italienne est faible et ne peut être bonne dans le tragique, parce qu’il est impossible de prononcer un mot soutenu, parce qu’on finit toujours par une brève.


    964. Les châtrés. Pour un qui chante bien, il y en a cent qui ne réussissent pas. « Multi sunt vocati ; pauci vero electi », disait Jacob.


    588. Le monde n’a plus cet air riant qu’il avait du temps des Grecs et des Romains. La religion était douce et toujours en accord avec la nature. Une grande gaieté dans le culte était jointe à une indépendance entière dans le dogme.
     Les jeux, les danses, les fêtes, les théâtres, tout ce qui peut émouvoir, tout ce qui fait sentir, était du culte religieux.
   Si la philosophie païenne voulait affliger l’homme par la vue de ses misères, la théologie était bien plus consolante. Tout le monde entrait en foule dans cette école des passions. En vain, les philosophes appelaient leurs sectateurs, qui fuyaient ; on les laissait pleurer seuls, au milieu de la joie publique.
    Aujourd’hui, le Mahométisme et le Christianisme, uniquement faits pour l’autre vie, anéantissent toute celle-ci. Et pendant que la religion nous afflige, le despotisme, partout répandu, nous accable.
    Ce n’est pas tout. D’affreuses maladies, inconnues à nos pères, se sont jetées sur la nature humaine, et ont infecté les sources de la vie et de plaisirs.
    On a vu les grandes familles d’Espagne, qui avaient échappé à tant de siècles, périr en grande partie de nos jours : ravage que la guerre n’a point fait, et qui ne doit être attribué qu’à un mal trop commun pour être honteux, et qui n’est que plus funeste.


    798. Il faut bien distinguer quand un auteur a voulu dire une vérité, ou quand il a voulu dire un bon mot : par exemple, quand saint Augustin a dit « Qui te creavit sine te, non te salvabit sine te ! », on voit bien que l’auteur a voulu faire une antithèse.


    1148. La dévotion est une croyance qu’on vaut mieux qu’un autre.


   584. Les premiers héros étaient bienfaisants : ils protégeaient les voyageurs, purgeaient la terre de monstres, entreprenaient des ouvrages utiles : tels furent Hercule et Thésée.
    Dans la suite, ils furent seulement courageux : comme Achille, Ajax, Diomède.
    Après cela, ils furent de grands conquérants : comme Philippe et Alexandre.
    Enfin, ils devinrent amoureux : comme ceux des romans.
   À présent, je ne sais ce qu’ils sont. Ils ne sont plus sujets aux caprices de la Fortune. On fait valoir un empire comme un fermier fait valoir sa terre : on en tire le plus qu’on peut. Si l’on fait la guerre, elle se fait par commission et seulement pour avoir des terres qui donnent des subsides. Ce qu’on appelait autrefois gloire, lauriers, trophées, triomphes, couronnes, est aujourd’hui de l’argent comptant.






    551. J’ai vu des gens mourir de chagrin de ce qu’on ne leur donnait pas des emplois qu’ils auraient été obligés de refuser, si on les leur avait offerts. […]    
    Comme les plaisirs sont souvent mêlés de peines, les peines sont mêlées de plaisirs. On ne saurait croire jusqu’où va le délice des afflictions fausses, lorsque l’âme sent qu’elle attire l’attention et la compassion ; c’est un sentiment agréable. On voit bien naïvement cette ressource de l’âme dans le jeu : pendant que l’un s’enorgueillit de gagner et se croit un personnage plus important parce qu’il gagne, vous voyez ceux qui perdent chercher une infinité de petites consolations par leurs petites plaintes, par leurs petites interpellations à tous ceux qui les entourent. On parle de soi ; cela suffit à l’âme.
    Il y a plus. Les vraies afflictions ont leurs délices ; les vraies afflictions n’ennuient jamais, parce qu’elles occupent beaucoup l’âme. C’est un plaisir lorsqu’elles aiment à parler ; c’en est un, lorsqu’elles aiment à se taire, et c’en est un si grand qu’on ne peut distraire personne de sa douleur sans lui causer une douleur plus vive.
    […] L’âme est une ouvrière éternelle, qui travaille sans cesse pour elle.


    810. Monsieur de Fontenelle dit fort bien : « Les bons styles en forment de mauvais. »


    453. Nos modernes sont inventeurs d’un certain genre de spectacle qui, uniquement fait pour ravir les sens et pour enchanter l’imagination, a eu besoin de ces ressorts étrangers que la tragédie rejette. Dans ce spectacle fait pour être admiré, et non pour être examiné, on s’est servi si heureusement des ressorts de la Fable, ancienne et moderne, que la raison s’est indignée en vain, que ceux qui ont échoué à la simple tragédie, où rien ne les aidait à agiter le cœur, ont excellé dans ce nouveau spectacle, où tout semblait leur servir ; et tel en a été le succès que l’esprit même y a gagné. Car tout ce que nous avons de plus exquis et de plus délicat, tout ce que le cœur a de plus tendre, se trouve dans les opéras de Quinault, Fontenelle, La Motte, Danchet, Roy, etc.


    965. Je disais : « Rameau est Corneille ; et Lulli Racine. »


    857. On ne saurait croire jusques où a été, dans ce dernier siècle, la décadence de l’admiration.


    940. J’ai lu, ce 6 avril 1734, Manon Lescaut, roman composé par le Père Prévost. Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon, et l’héroïne une catin qui est menée à la Salpêtrière, plaise ; parce que toutes les mauvaises actions du héros, le chevalier des Grieux, ont pour motif l’amour, qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. Manon aime aussi ; ce qui lui fait pardonner le reste de son caractère.


    1313. J’aime les paysans : ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers.

    1314. Nos valets : ils ont l’agrément de la vanité sans avoir les inconvénients de l’honneur.


    929. Voltaire n’écrira jamais une bonne histoire : il est comme les moines, qui n’écrivent pas pour le sujet qu’ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre ; Voltaire écrit pour son couvent.

    935. Voltaire a une imagination plagiaire : elle ne voit jamais une chose si on ne lui en a montré un côté.


    959. Les hommes ne paraissent jamais plus outrés que lorsqu’ils méprisent, ou lorsqu’ils admirent : il semble qu’il n’y ait point de milieu entre l’excellent et le détestable.





    983. Ce qui me déplaît dans Versailles, c’est une envie impuissante qu’on voit partout de faire de grandes choses. Je me ressouviens toujours de dona Olympia, qui disait à Maldachini, qui faisait ce qu’il pouvait : « Animo ! Maldachini. Io ti farò cardinale. » Il me semble que le feu Roi disait à Mansard : « Courage ! Mansard : je te donnerai cent mille livres de rente. » Lui, faisait ses efforts ; mettait une aile ; puis, une aile ; puis, une autre. Mais quand il en aurait mis jusques à Paris, il aurait toujours fait une petite chose.

    984. La place des Victoires est le monument de la vanité frivole. Il faut que ces sortes de monuments aient un objet : le pont de Trajan, la voie Appienne, le théâtre de Marcellus.


    1039. Il y a autant de vices qui viennent de ce qu’on ne s’estime pas assez, que de ce qu’on s’estime trop.


    1153. Souvent ceux qui sont sans religion ne veulent pas qu’on les oblige à changer celle qu’ils auraient s’ils en avaient une parce qu’ils sentent que c’est un acte de puissance qu’on ne doit pas exercer sur eux. L’esprit de contradiction leur fait trouver un plaisir à contredire, c’est-à-dire un bien. D’ailleurs, ils sentent que la vie et les biens ne sont pas plus à eux que leur religion ou leur manière de penser, et que qui peut ôter l’un peut encore mieux ôter l’autre.


    1094. Je disais sur les amis tyranniques et avantageux : « L’amour a des dédommagements que l’amitié n’a pas. »


    1201. Rien n’est extraordinaire lorsqu’on est préparé. Nous sommes étonnés de ce que Néron montait sur le théâtre, et non pas de ce que Louis XIV dansait un ballet. C’est que les danses venaient des tournois (je crois) et avaient une belle origine.


    1294. Il n’y a rien qui approche l’ignorance des gens de la cour de France, que celle des ecclésiastiques d’Italie.


    1303. Une idée qui entre dans la tête vide d’un écrivain la remplit tout entière, parce qu’elle n’est détruite ni croisée par aucune idée collatérale. C’est ainsi que, dans la machine du vide, la moindre bulle d’air se répand partout et fait enfler tous les corps.


    1331. J’ai peur des Jésuites. Si j’offense quelque grand, il m’oubliera, je l’oublierai, je passerai dans une autre province, un autre royaume. Mais si j’offense les Jésuites à Rome, je les trouverai à Paris ; ils m’environneront partout. La coutume qu’ils ont de s’écrire sans cesse étend leurs inimitiés. Un ennemi des Jésuites est comme un ennemi de l’Inquisition : il trouve des familiers partout.


    1337. De tous les plaisirs, les Jansénistes ne nous passent que celui de nous gratter.
  

    1340. Il me semble que les ecclésiastiques d’Espagne et d’Italie, qui établissent l’ignorance des laïques, sont comme les Tartares, qui crèvent les yeux à leurs esclaves, pour qu’ils battent mieux leur lait.


    988. Les gens délicats sont excités par la danse de la Prévost ; les gens grossiers ou ceux qui se sont rendus grossiers le sont par la danse de la Camargo : irritamentum veneris languentis. Elle remue les vieux débauchés et avertit les impuissants. C’est notre faute, si elle nous plaît tant.


    1100. Les gens qui ont de l’esprit, et qui ont beaucoup lu, tombent souvent dans le dédain de tout.


    985. La trop grande régularité, quelquefois et même souvent désagréable. Il n’y a rien de si beau que le ciel ; mais il est semé d’étoiles sans ordre. Les maisons et jardins autour de Paris n’ont que le défaut de se ressembler trop : ce sont des copies continuelles de Le Nôtre. Vous voyez toujours le même air, qualem decet esse sororum. Si on a eu un terrain bizarre, au lieu de l’employer tel qu’il est, on l’a rendu régulier, pour faire une maison qui fût comme les autres. Nos maisons sont comme nos caractères.



Montesquieu, Mes pensées


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Jeudi 23 octobre 2008

« Tremper, frotter… danser »
Entretien avec J.-Cl. Gallotta
Programme d'Armide, Théâtre des Champs-Élysées, oct. 2008


    « Pouvoir créer ses propres spectacles […], affiner son style, est déjà une joie formidable mais il y a quelque chose de peut-être supérieur à cela : c'est nouer des relations artistiques avec les autres artistes, les autres arts. […] J'ai trouvé passionnant de voir comment, par exemple, Bach n'excluait pas ma danse, mais l'incorporait […]. »

    « Cunningham et Cage ont cassé le rapport obligatoire entre danse et musique, jusqu'à l'extrême, en les faisant fonctionner séparément. Aujourd'hui, fort de cela, nous sommes encore plus libres […]. Dans Armide, je me situe de cette façon, ma danse peut tout à la fois rester autonome et composer avec les exigences de la musique et de la mise en scène.
    […] J'ai préparé des séquences de danse, sans musique, dans mon studio, en silence, puis je les ai “trempées” dans la musique de Lully, et j'ai vu ce que j'en retenais […]. »

    « En travaillant avec Bach ou Lully, je me rapproche non seulement de l'œuvre mais de l'artiste. Il devient en quelque sorte mon contemporain. Au-delà de l'étude de sa musique, je me mets à comprendre l'homme, je le croise tous les jours, et par là, je comprends mieux les ressorts de son œuvre.
    […] Le positionnement temporel de Lully m'intéresse assez peu. En une phrase : peu m'importe ce qui nourrit l'œuvre. Chaque artiste fait avec son époque, comme il peut […]. »



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Jeudi 23 octobre 2008


    Voici un extrait du récit du Tasse revu et corrigé en prose par le chevalier de Méré, le pote à Pascal : Les Aventures de Renaud et d’Armide ont paru en 1678, la même année que La Princesse de Clèves. L'extrait commence au moment où les deux chevaliers sont venus arracher Renaud aux enchantements de la séductrice.


    « Lui qui les écoute impatiemment voudrait que la terre s’ouvrît pour le cacher. Il est accablé de gloire et d’amour. Il regarde du côté de l’Orient, et vers le Palais d’Armide ; il ne sait à quoi se déterminer ; et comme il pense à son départ, il ne peut consentir à s’éloigner d’elle sans lui dire adieu. Mais comment se résoudre à lui porter une si fâcheuse nouvelle, et par où s’y prendre ? Enfin la gloire ou la honte l’emporte, il se hâte de quitter ces lieux enchantés ; et la Princesse qui revient avec sa joie ordinaire, et qui le pensait trouver au même endroit, fut cruellement surprise quand elle vit de loin des deux Guerriers qui l’emmenaient.

    Elle appelle son Amant, et la douleur qui lui retient la voix l’empêche d’être entendue. Elle court après lui sans le pouvoir joindre que sur le bord de la mer où le vaisseau l’attendait. Elle était hors d’haleine ; et jetant des regards à Renaud qui lui reprochaient sa fuite et son ingratitude. “Ha ! lui dit-elle d’une voix abattue, j’ai tout méprisé pour vous, et vous me quittez sans me rien dire. Ce que vous faites me devrait bien guérir ; mais je meurs et vous m’abandonnez.” Renaud tenant les yeux baissés, fut quelque temps sans lui rien répondre ni sans l’oser regarder. Il était si troublé, qu’on n’eût su dire s’il pâlissait de tristesse, ou s’il rougissait de honte. Enfin, comme Ubalde et le Danois le pressaient de s’embarquer : “Princesse, lui dit-il, l’honneur me rappelle ; je suis ma destinée, et je n’y puis résister. Je vous aime, je serai partout votre Chevalier, et jamais rien ne me sera si cher que le souvenir d’Armide.” Elle se prenait à ses habits ; mais ce départ mêlé de tendresse et de cruauté, l’accable ; elle s’évanouit, et Renaud la soutenant tomba comme elle en défaillance. Cela n’est pas difficile à croire, quand on sait ce que peuvent la tristesse et l’amour dans un cœur sensible. Les deux amis de Renaud le portèrent sur la barque ; et le sentiment ne lui fut pas plus tôt revenu, qu’il appelle Armide ; et se souvenant comme elle était tombée entre ses bras, il veut absolument qu’on le remène où elle est. Alors Ubalde qui ne songeait qu’à le séparer, l’assure qu’avant qu’ils eussent levé l’ancre, cette Princesse s’étant remise de sa faiblesse, leur avait dit adieu, et qu’elle était retournée à son Palais. Ainsi Renaud se laissa conduire, et le vaisseau suivit sa route.





    Armide après avoir été longtemps sans connaissance, reprend ses esprits ; et jetant les yeux de toutes parts pour trouver son Amant, elle voit blanchir les tristes voiles qui l’emportaient. Elle tendait les mains de ce côté-là ; et recommençant ses plaintes : “Cet inhumain, disait-elle, m’a laissée en ces lieux sauvages, sans se mettre en peine si j’étais morte ou vivante ; il m’a refusé un moment pour me secourir, ou pour verser une larme sur ma sépulture.” En pleurant de la sorte, sans épargner ses beaux cheveux, ni son beau visage, elle remonte par où elle était descendue ; et ce triste adieu l’avait si fort changée, que ces deux filles qu’elle aimait, et qui ne savaient pas ce qui venait d’arriver, avaient de la peine à la reconnaître. Elles pleuraient aux pieds de la Princesse affligée, et lui demandaient la cause de son déplaisir. “Il m’a quittée, leur dit-elle d’une voix languissante, et je suis morte.”

    On la déshabille ; et s’étant couchée, tant que la nuit fut longue elle ne cessa de se plaindre et de soupirer. Enfin la tristesse et l’abattement l’assoupirent d’un sommeil si profond que le jour était bien avancé qu’elle dormait encore. Mais s’étant éveillée après un si long repos, elle cherche des mains et des yeux son Amant ; et le cherchant en vain : “Cruels, s’écria-t-elle, vous me l’avez enlevé.” À ce bruit la sage Orythie et l’ingénieuse Zélinde s’approchent de son lit, demandent ce qu’elle veut, et lui disent que n’ayant rien pris le soir, elle a grand besoin de manger. “Eh bien, donnez-m’en”, leur dit-elle ; et se haussant un peu dans son lit, elle leur apprit ce qui s’était passé d’elle, et de son perfide Amant. »



    Et maintenant imaginons l'Armide de Robert Carsen regagnant son lit à la fin, s'y couchant gentiment, avant que Phénice et Sidonie, pendant la ritournelle conclusive, lui portent une collation sur un plateau.

    Comme disait ma grand-mère : en cas de malheur, manger d'abord, aviser ensuite.






par Bajazet publié dans : Citations
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Vendredi 10 octobre 2008




¶    « Ainsi s’observe à merveille, selon moi, une autre forme de cette absence d’ailleurs, de ce défaut de tout extérieur, de cette coïncidence méticuleuse avec soi-même qui caractérisent à mon sens la situation actuelle, celle que j’appelle à tort ou à raison la
dictature de la petite bourgeoisie : cette fois, c’est dans le temps qu’il n’y a pas d’échappatoire, de même qu’il n’y en a pas dans l’espace. […] Le passé ni le futur […] ne sont pas des extérieurs véritables : ils sont à tout instant (en mettant les choses au mieux) rabattus sur le présent, de même que l’étranger est à tout instant rabattu sur le semblable, et l’autre sur le même. Passé et futur ne servent qu’à expliquer le présent, à “décrypter” l’actualité. On ne retient d’eux, sur la table de Procuste de l’histoire, que ce qui sert à cette fin, à cette fin des fins, nous, je, soi, soi-même, l’actualité, le présent, la coïncidence avec l’instant, cet accomplissement suprême du grand labeur des temps : d’où cette vision téléologique de l’histoire qui fait tant de ravages dans l’éducation et ailleurs et que je déplore depuis des lustres, depuis cette époque où la grande manie était déjà, à la suite du beau livre de Jan Kott, d’appeler tout le monde “notre contemporain”  – comme s’il n’y avait pas de plus grand honneur à faire à Périclès, à Soliman le Magnifique ou à Kleist que de les proclamer nos semblables, nos frères, les contemporains de notre basse époque, où, à défaut, ses précurseurs tâtonnants, en marche vers notre incomparable lumière. »

    « Si la société petite-bourgeoise voulait bien un moment sortir d'elle-même, et considérer dans les autres sociétés autre chose que ce qui l'annonce elle, et si elle consentait à envisager cet autre chose autrement que comme un ramassis de manifestes aberrations (surmontées, Dieu merci, heureusement dépassées grâce à son avènement félix), elle s'aviserait sans mal que toutes les grandes cultures, pratiquement toutes les civilisations, même, ont attaché la plus grande importance à l'hérédité, à la transmission héréditaire, aux ancêtres, aux morts, au don des morts, comme dit noblement Danièle Sallenave. »

   « Mme Laure Adler se montre une représentante parfaite de la société petite-bourgeoise, un agent zélé de sa dictature, quand elle expose tranquillement, sereinement, que désormais la culture ne sera plus patrimoniale, ou très partiellement ; et que sa véritable matière, c’est l’actualité.
    Exeunt les morts, les ancêtres, le bruissement des générations entre les pages des livres et les branches des parcs, l’épaisseur sensible du temps. Le petit-bourgeois est fils de personne, il se réclame tel. […]
   
    Parce que le petit-bourgeois est fils de personne, il ne faut pas s’étonner de la dégénerescence du nom, parmi nous. Vous l’avez remarqué, les gens ont de moins en moins de nom, et de plus en plus de prénom. Le nom, en effet, c’est le patronyme, c’est le père, c’est la lignée, l’héritage (ou son absence). Non plus que la syntaxe, non plus que la langue, non plus que ma phrase quand je m’en sers pour un échange quelconque (c’est-à-dire tout le temps), mon nom ne m’appartient tout à fait. Il ne se résume pas à moi, il raconte une histoire qui n’est pas seulement la mienne, il me dépasse de toutes parts, je ne coïncide pas avec lui. En revanche, mon prénom n’est qu’à moi. Le prénom est l’étendard de la coïncidence avec soi-même, le drapeau du soi-mêmisme triomphant, avec tout ce que le soi-mêmisme a de puéril, d’enfantin, de toujours déjà là au commencement de moi, et aussi de vaniteux. Songez à tous ces gens, avec lesquels on n’est pas plus intime que cela, bien souvent, et qui vous envoient des cartes postales qu’ils signent de leur seul prénom — on ne sait jamais qui les a envoyées. Être soi-même, en effet, c'est souvent être semblable à tous les autres ; et le prénom, qui en général, contrairement au nom, n'est qu'à soi dans le groupe familial et dans le cercle étroit des plus proches relations, appartient aussi à un grand nombre d'autres individus, la plupart du temps, dès que ce cercle s'élargit un peu : autre exemple d'un instrument d'individualité, de soi-mêmisme, qui très vite se renverse en instrument d'indistiction. »

   
¶    « Il me semble que c’est Guillaume Durand, avec son émission Campus, qui a lancé ou qui a contribué à populariser cette mode, si merveilleusement exemplaire de la dictature de la petite bourgeoisie, elle aussi, d’appeler les invités d’un plateau de télévision par leur prénom, quelque que soit leur notoriété ou leur gloire,, et quelle que soit l’intimité – ou le défaut d’intimité – que le journaliste entretient avec eux. Même si cette intimité était réelle, d’ailleurs, cela n’y changerait rien, parce que les téléspectateurs, eux, qui sont tout de même les destinataires de l’échange, officiellement, ne la partagent pas. Ils ne disent pas Claude, pour Lévi-Strauss. Mais l’aune du discours petit-bourgeois, ce qui va décider de sa tournure et de ses choix, ce n’est jamais l’autre, quoi qu’en dise celui qui parle, c’est lui-même. »

    « En langue petite-bourgeoise, […] une mère est invariablement une maman. »

    « Je suis sûr qu’on pourrait faire des études passionnantes sur la structure de la langue petite-bourgeoise, sur son mépris des formes, sur sa passion des syntagmes figés, sur son curieux mélange de grossièreté et de gnangnanrie non moins prononcée, sur son grand travail de simplification générale, qui fait disparaître des façons de vivre et des façons d’être en même temps que des modes syntaxiques et grammaticaux.
    Songez par exemple à la disparition progressive de l’impératif, remplacé par l’indicatif. “Ludivine, tu dis au revoir et tu montes te coucher !” Qu’y a-t-il de plus sympathique, de plus politiquement correct, de moins critiquable que la rapide tombée en désuétude d’un mode aussi… impératif, autoritaire, que l’impératif ? Seulement l’indicatif, quand il s’agit de donner des ordres, est bien plus autoritaire encore, bien plus impératif, bien plus effrayant pour tout dire, que l’impératif, puisqu’il suppose l’ordre exécuté dans le temps même qu’il est proféré.
    Que faut-il penser du lent effacement du futur, noyé dans le présent comme le passé et comme l’histoire ? “Je t’appelle demain”, “On se voit la semaine prochaine”.
    Quelle impuissance révèle – quelle scission entre la personne et l’action, entre l’entité et l’état, entre l’être ou la chose et leur verbe – le systématique redoublement du sujet ? “Le problème il est là”. »



¶     « Je suis convaincu que c'est une erreur de vouloir toujours rapprocher l'enseignement de l'enseigné. Ce n’est pas du
même qu’il faut prodiguer à l’élève. Le même, il en aura toujours assez. C’est le lointain qu’il faut lui apprendre à aimer, le dissemblable, le non-coïncidant : le mot qu’il ne comprend pas dans une phrase, la phrase qu’il ne comprend pas dans un texte, le nom qu’il ne connaît pas dans une liste, le geste que lui n’aurait pas fait dans une situation donnée, l’idée qui ne lui serait pas venue, la tournure syntaxique ou stylistique que jamais ne lui aurait dictée la simple expression de lui-même.
      […]
    Si l’on prétend interdire les mots que tout le monde ne connaît pas, il y aura de moins en moins de mots, le vocabulaire se réduira comme peau de chagrin, ainsi qu’on l’a vu faire déjà à la syntaxe, qui dispose toujours de moins de formes, de moins de temps, de moins de modes, alors que les modes grammaticaux sont des modes de la présence et de la perception, des façons d’être au monde et de l’appréhender. L’art est lointain, voilà ce qu’est l’art : la culture est autre chose, la littérature ne nous parle pas de nous, ou bien, si elle nous parle de nous, c’est par un détour à travers autre chose, l’autre, un autre qui est la forme, les formes, la distance, l’écart avec soi-même. Pardonnez-moi de citer une fois de plus la phrase d’Adorno que je trouve si belle : “L’étrangeté au monde est un aspect de l’art : celui qui perçoit l’art autrement que comme étranger au monde ne le perçoit pas du tout.”

    On dit toujours des grandes liturgies religieuses, ou bien des fastes du pouvoir, surtout du pouvoir monarchique, qu’ils sont du théâtre, des mises en scènes de théâtre, des emprunts aux arts de la scène. Mais c’est le contraire qui est vrai : c’est le théâtre qui est un emprunt aux rites d’échange avec les dieux, même si cet échange est fictif, et même s’il n’est en rien un échange. C’est l’art qui imite, non pas tant la nature que les protocoles inhérents à tout pouvoir dès lors qu’il n’est pas la force pure ; et d’abord inhérents au pouvoir sur soi-même, sur les événements, sur la peur, sur l’horreur, sur l’injustice, sur les émotions trop fortes. C’est la culture, c’est l’enseignement, c’est l’éducation qui figurent en chacun de leurs modes, en chacune de leurs inflexions, la sortie de soi, le décollement d’avec le moi, l’insoumission au destin passif, l’inasservissement à la fatalité, que celle-ci soit psychologique, économique, intellectuelle ou sociale. […]
    Il faut y mettre des formes, pour enseigner […], des formes, oui, des formes spatiales sinon architecturales, du rituel, de la non-coïncidence avec soi-même […]. Vous savez que j’aime à parler de la lontanànza de l’art, ce que je suis tenté de traduire par sa lointeur ou sa lontanité, je ne sais pas […]. Les professeurs doivent être des maîtres de lointeur, pas de proximité. Leur mission n’est pas de rendre le monde plus petit, mais plus grand. »


    « La petite-bourgeoisie est parfaitement capable de petit-embourgeoiser Freud, Héraclite, Platon, Pascal, Hegel, Lao-Tseu ou même Nietzsche. Elle naturalise à tour de bras. Dès qu’elle s’empare d’un concept et le digère, il a l’air d’avoir toujours été petit-bourgeois. “Quand les gens parlent des droits de l’homme, j’ai toujours plus ou moins l’impression qu’ils font du second degré”, dit un personnage de Houellebecq. Quand les journalistes ou même les victimes parlent du travail de deuil, j’ai toujours plus ou moins l’impression qu’ils plaisantent, ou alors qu’ils essaient de gagner trois cents points en touchant une fois de plus un bitoniau avec la boule, comme au flipper. »


Renaud Camus
La Dictature de la petite bourgeoisie
Privat, 2005

   



par Bajazet publié dans : Citations
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Mardi 10 juin 2008



    Il y eut un temps où j'aimais le spectacle et surtout l'opéra. J'étais un jour à l'Opéra entre l'abbé de Cannaye que vous connaissez, et un certain Montbron, auteur de quelques brochures où l'on trouve beaucoup de fiel et peu, très peu de talent. Je venais d'entendre un morceau pathétique dont les paroles et la musique m'avaient transporté. Alors nous ne connaissions pas Pergolèse, et Lulli était un homme sublime pour nous. Dans le transport de mon ivresse, je saisis mon voisin Montbron par le bras et lui dis :
    Convenez, Monsieur, que cela est beau. L'homme au teint jaune, aux sourcils noirs et touffus, à l'œil féroce et couvert, me répond : Je ne sens pas cela. – Vous ne sentez pas cela ? – Non, j'ai le cœur velu… Je frissonne, je m'éloigne du tigre à deux pieds ; je m'approche de l'abbé de Cannaye et lui adressant la parole : Monsieur l'abbé, ce morceau qu'on vient de chanter, comment vous a-t-il paru ? L'abbé me répond froidement et avec dédain : Mais assez bien, pas mal. – Et vous connaissez quelque chose de mieux ? – D'infiniment mieux. – Qu'est-ce donc ? – Certains vers qu'on a faits sur ce pauvre abbé Pellegrin* :

            Sa culotte attachée avec une ficelle
            Laisse voir par cent trous un cul plus noir qu'icelle.
C'est là ce qui est beau !

Diderot, Satire première

*
L'abbé Pellegrin a composé, entre autres, les livrets d'Hippolyte & Aricie de Rameau, de Jephté de Montéclair, de Médée & Jason de Salomon.


par Bajazet publié dans : Citations
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Mardi 15 avril 2008






 

      
Le Renard et les Poulets d'Inde


       Contre les assauts d'un Renard
Un arbre à des Dindons servait de citadelle.
Le perfide, ayant fait tout le tour du rempart,
       Et vu chacun en sentinelle,
S'écria : « Quoi ! Ces gens se moqueront de moi !
Eux seuls seront exempts de la commune loi !
Non, par tous les Dieux ! non. » Il accomplit son dire.
La lune, alors luisant, semblait, contre le sire,
Vouloir favoriser la dindonnière gent.
Lui, qui n'était novice au métier d'assiégeant,
Eut recours à son sac de ruses scélérates,
Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,
Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.
       Arlequin n'eût exécuté
       Tant de différents personnages.
Il élevait sa queue, il la faisait briller,
       Et cent mille autre badinages.
Pendant quoi nul Dindon n'eût osé sommeiller :
L'ennemi les lassait en leur tenant la vue
       Sur même objet toujours tendue.
Les pauvres gens étaient à la longue éblouis,
Toujours il en tombait quelqu'un : autant de pris,
Autant de mis à part ; près de moitié succombe.
Le compagnon les porte en son garde-manger.
Le trop d'attention qu'on a pour le danger
       Fait le plus souvent qu'on y tombe.


La Fontaine, Fables choisies mises en vers, XII, 18




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Dimanche 13 avril 2008




    J'ai été élevé à la dure. Par exemple, un de mes professeurs de français écrivait volontiers en marge : « N'employez pas des mots dont vous ne connaissez pas le sens. » Ce n'est pas agréable à lire, aujourd'hui ça finirait devant les tribunaux, mais ça présentait un mérite certain : s'assurer désormais du sens précis des mots.

    Or je suis frappé par l'usage actuel de certains mots ou expressions dont la vogue est proportionnelle à l'absurdité qu'ils véhiculent. Ainsi, avoir droit au chapitre ne se justifiera peut-être que lorsque la lecture sera taxée, elle aussi. Comme souvent, la tournure résulte d'une amalgame entre deux formulations : avoir droit à la parole, avoir voix au chapitre. Mais ce qui est symptomatique, c'est que ceux qui disent "avoir droit au chapitre" ne se posent pas un instant la question du sens exact de la tournure (que vient faire là chapitre ? quel sens cela peut-il avoir ?), mais l'emploient par conviction que c'est une tournure élégante,  ou du moins témoignant d'un usage de la langue qui ne soit pas celui du tout-venant.

    En forçant un peu les choses, on pourrait parler de syndrome du nouveau riche, ou d'une préciosité ratée qui impatronise dans l'usage des termes dont le sens est écrasé, ou dissous. Cas typique : la substitution de protagoniste à personnage ; comme si personnage était un mot trop pauvre, misérable, et même un peu vulgaire après avoir traîné partout, alors que protagoniste, ça fait bien (pense-t-on confusément) : ça doit persuader que celui qui parle sait de quoi il parle, conférant au propos les signes extérieurs de l'autorité. L'enjeu n'est pas la précision du terme (peu de personnages peuvent prétendre, par définition, au rang de protagoniste), mais l'image que celui qui l'emploie va renvoyer à autrui. Il y aurait ainsi beaucoup à dire de ce sémantique mis à toutes les sauces par les journalistes, et surtout quand il ne s'agit pas de parler du sens des mots mais des formes du vocabulaire.

    Mais que dire de cet éponyme qui a poussé comme du chiendent depuis une dizaine d'années ?
    Un tel, annonce-t-on, va chanter Don Giovanni dans « l'opéra éponyme de Mozart ». On pourrait dire aussi bien homonyme (ou dire simplement "l'opéra de Mozart", notez bien), ou plutôt on ne peut dire que "l'opéra homonyme de Mozart". Car que signifie éponyme ?

    L'oracle Robert (1986, je n'ai pas plus récent) répond en nous apprenant d'abord que ce mot de formation savante, calqué du grec eponumos, est apparu dans la langue au milieu du XVIIIe siècle, formé des racines grecques epi (sur) et onoma (nom). C'est alors un terme de spécialité, en vigueur dans le domaine des antiquités grecques. « Qui donne son nom à (qqn, qc). Ex : Athénê, déesse éponyme d'Athènes. En emploi substantivé : l'éponyme = archonte qui donnait son nom à l'année. »

    On comprend certes qu'ait pu apparaître un emploi dérivé de l'adjectif éponyme, et il serait intéressant de savoir d'où cette vogue actuelle est née (de quelle cuisse divine ?) ; mais encore faudrait-il que son emploi soit cohérent. Or ce n'est pas l'opéra Don Giovanni qui donne son nom au personnage, c'est l'inverse, bien sûr. Dès lors, on peut parler de personnage ou de rôle éponyme (Idoménée), ou encore de formule éponyme (Così fan tutte), mais assurément pas d'"œuvre éponyme" ou d'"opéra éponyme".
    Sauf cas très particulier : l'air de La Juive "Rachel quand du Seigneur" prend, d'un certain point de vue, une valeur éponyme dans la Recherche du temps perdu. Cet exemple est là uniquement pour laisser croire que j'ai lu Proust. Je fais comme tout le monde, je m'adapte à la conjoncture : je tâche de donner de moi une image vernissée, comme en témoigne ce blog éponyme. Métastase vous le confirmerait, s'il pouvait.






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Samedi 12 avril 2008

« Phèdre, Armide, Didon : dans Altre Stelle, nous convoquons cette fois les premières héroïnes romantiques, au cœur du répertoire d'Anna Caterina. Fascinantes et fondamentales figures tragiques, nobles et abandonnées, qui préfiguraient Norma et inspirèrent Wagner. Trois femmes, trois mythes, par notre tragédienne incarnée.

Premières heures du drame romantique français qui n'eut de cesse de décrire et de réécrire la naissance affreuse du sujet après la Révolution, quittant le discours politique de l'opéra du XVIIe, le discours social de celui du XVIIIe, pour inventer celui, brutal, du sentiment.

Fascination, la leur, la nôtre, pour un monde merveilleux revisité, nouvelle ère dans l'écriture d'épopées sentimentales emplies de dieux et de démons courroucés par les faiblesses humaines. Le sujet aime, malgré lui, le sujet tremble, malgré son courage, le sujet pleure, malgré sa force : il échoue à son devoir, à lui-même s'échappe, trahit tous ses serments, n'accomplit plus son destin et se perd en cris. Spectaculaire fatum, emphatique douleur révoltée. Et naissance historique d'une nouvelle figure : celle de la Diva. »



    Ces lignes de Juliette Deschamps, publiées dans le programme de la saison prochaine au Théâtre des Champs-Élysées, présentent le spectacle qui fera suite à Era la notte, à mi-chemin du récital et du théâtre. Il comprendra le monologue de Phèdre au début de l'acte III d'Hippolyte & Aricie (« Cruelle Mère des Amours »), les deux grands monologues de l'Armide de Gluck, et l'air de la Didon de Berlioz « Adieu, fière Cité ». Il est d'ailleurs tout à fait étrange de réduire à ce moment élégiaque les dernières scènes de Didon alors qu'on veut illustrer un « spectaculaire fatum ». Passons.

    Ne préjugeons pas de ce que sera le spectacle : après tout,
Era la notte m'avait vraiment plu. Il n'empêche que je trouve ce texte assez navrant, par sa préciosité laborieuse et surtout par le n'importe quoi conceptuel, puisque concept il y a, et que Juliette Deschamps est manifestement de ces gens de théâtre qui entendent pérorer tout de go, et faire parade de leur pensée avant l'œuvre faite.

    Pour le style, c'est un mélange de tics actuels (on "convoque" les héroïnes, puisque maintenant tout se "convoque"), de mots-totems qui sentent l'École ("le sujet"), de maniérisme syntaxique ("à lui-même s'échappe") et d'épithètes en pièce montée ("fascinantes et fondamentales figures tragiques", "emphatique douleur révoltée"). J'oubliais les effets incantatoires appuyés (litanie sur "le sujet/malgré") pour un résultat douteux : c'est moins un vernis littéraire qu'on obtient que l'impression d'un lyrisme de lycéenne quand, pour conclure une dissertation, ne sachant trop quoi mettre, on tente de masquer ce vague par une envolée vague. Que celui qui n'a jamais failli lui jette la première pierre !

    Bref, ça s'écoute écrire, sans être toujours bien contrôlé. On manque à son devoir, on échoue à remplir son devoir, mais peut-on "échouer à son devoir", sauf dans le cas où on n'a pas achevé sa scolarité ? Par ailleurs, "la tragédie incarnée", ça se comprend, "une tragédienne née" aussi, mais une "tragédienne incarnée", qu'est-ce que ça veut dire au juste ? Allez, à la niche, Beckmesser !

    Ce qui gêne et même irrite, c'est surtout que ces signes prétentieux de la phrase pensée apparaissent comme un cache-misère. Car sous le discours universitairement correct du "sujet" et de sa "naissance affreuse", eh bien on trouve la bonne vieille psychologie du "sentiment", fertile en formules hyperboliques, et qui entraîne d'ailleurs des formules bizarres. Parler d'
"épopées sentimentales" ne convient-il pas plus à une saga télévisée qu'à une tragédie lyrique ? Où donc se trouvent ces "dieux et démons courroucés par les faiblesses humaines" ?  Dans l'Armide de Quinault ? Absolument pas. Dans Hippolyte & Aricie ? Si le "fatum" prend le visage d'une vengeance de Vénus (guère spectaculaire d'ailleurs, Vénus n'apparaît pas), on voit mal en quoi la déesse se formaliserait des "faiblesses humaines". Et même dans Les Troyens, puisque c'est l'épopée de Virgile qui commande, Didon est-elle punie de sa faiblesse ? C'est surtout la haine de Junon contre Énée qui détermine tout. Il me semble que Juliette Deschamps ne peut s'empêcher de psychologiser son "fatum", et d'ailleurs où est le "fatum" transcendant dans Armide ?

    Ce tout-sentiment – pour lequel Juliette paraît ne pas avoir oublié l'exposition de la Cité de la Musique il y a quelques années, qui faisait de "l'invention du sentiment" un fil conducteur du XVIIIe siècle au romantisme –  est d'ailleurs indissociable d'une vision historique où tout conduit au romantisme. Un progressisme naïf (l'âge classique est forcément là pour "préfigurer" des choses tellement plus intéressantes…) s'étale ainsi dans des déclarations péremptoires. Les trois époques de l'opéra qu'elle postule (XVIIe politique, XVIIIe social, XIXe passionné) feraient pitié si elles ne faisaient pas rire. C'est vraiment n'importe quoi, mais on sauve du moins une apparence de système qui doit (j'imagine) emporter la conviction (?).
La Didon de Berlioz n'est pas politique, peut-être ?

    Silence, on bricole. J'espère que la famille Deschamps a déposé un brevet des Premières héroïnes romantiques, apparemment promises à des recyclages infinis. C'était déjà très douteux pour le programme du récent concert Delunsch à l'Opéra-Comique, mais là ! Annexer l'Armide de Gluck à l'opéra romantique, à titre de figure fondatrice, ça se conçoit fort bien, mais la Phèdre de Rameau ?! Et venir nous parler d'une influence sur Wagner (comme d'un argument d'autorité, qui doit fermer la bouche) ? Pour la Médée de Cherubini, on comprendrait, mais il faut avoir un sens supérieur de la souplesse pour embarquer Rameau dans l'aventure. Et pour identifier Hippolyte & Aricie ou Armide, sommets de l'opéra monarchique à machines, comme "premières heures du drame romantique français" avec la Révolution comme embrayeur, il faut au moins avoir un talent exceptionnel à battre la campagne.

    Mais pourquoi se fatiguer ? Un spectacle qu'on espère beau et immédiatement captivant fera oublier ce salmigondis, cet improbable petit train du sentiment où vient s'accrocher in extremis le wagon de la "Diva" (bella cosa… e nuova !). Que la Phèdre de Rameau ou même la Didon de Berlioz nous convient à contempler la "naissance" d'une "nouvelle figure : celle de la Diva", on peut solidement en douter, sauf à confondre la diva avec la tragédienne. C'est du reste un titre comme Tragédiennes qui semblerait couler de source ici. Cependant Altre stelle est plus poétique, bien sûr, et plus étrange aussi pour un programme d'opéra français. Mais outre qu'il forme pendant avec Era la notte, il évoque les derniers vers de la Divine Comédie : « L'amor che muove il sole e l'altre stelle ». Peu importe que ce vers ait un sens mystique à l'origine : Dante est prié de "préfigurer" les stars lyriques de l'Amour-toujours-l'amour. L'amour, ce vice sentiment impuni !






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Samedi 16 février 2008

Alberich.jpg

    « J’ai fait allusion, il y a quelques semaines, aux initiales de Nacht und Nebel — nuit et brume — qui, dans les camps de représailles, vouaient une catégorie de garçons à servir de cobayes pour des recherches scientifiques. […] Un correspondant anonyme m’apprend (peut-être étais-je seul à l’ignorer ?) que Nacht und Nebel sont, dans L’Or du Rhin de Wagner, les premiers mots de l’incantation par laquelle Alberich, revêtu du heaume, avait le pouvoir de disparaître, et une colonne de brume se substituait à lui :  ” À Buchenwald, ajoute mon correspondant, on se chargeait de réaliser l’incantation.”
    Ces Allemands ne finiront jamais de nous surprendre. Ce n’est point tant leur cruauté qui étonne, bien qu’elle dépasse toute mesure. Mais enfin, la cruauté est la chose du monde la mieux partagée ; tous les peuples ont leur manière d’être féroces : ici, on brûle avec plus d’art qu’ailleurs et là on lynche mieux que personne. […] Mais les Allemands l’emportent sur nous tous par la méthode appliquée au meurtre en série, et singulièrement à la destruction d’une race entière, par la recherche du rendement scientifique des supplices, par la rationalisation du crime, par une certaine manière d’allier l’assouvissement du sadique à l’expérimentation du chercheur. Oui, cela personne au monde ne l’ignore plus et leur prééminence ne saurait être désormais mise en cause. Il n’empêche que, pour moi du moins, l’origine wagnérienne de
Nacht und Nebel ouvre une perspective nouvelle sur l’abîme allemand, et donc sur l’abîme humain, car enfin les Allemands sont des hommes.
    […] Je sais un ami de Mozart qui, durant ces quatre années d’abomination, ne put écouter un seul des disques qui naguère l’aidaient à vivre, tant lui paraissait infranchissable l’abîme creusé entre une musique céleste et une époque vouée au meurtre. À ses yeux, l’art divin n’avait plus rien de commun avec la vie criminelle. Or voici que pour les Allemands au contraire, durant ces mêmes années, la musique et la poésie inspiraient le crime. Wagner sortait de sa tombe pour collaborer avec le bourreau et le cri de la victime égorgée devenait une note de la symphonie.
    Signe entre mille autres de la totale subversion de l’esprit allemand. »


François Mauriac, Journal, 15 juin 1945


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Jeudi 25 octobre 2007



    « Giuditta fait part à Lord Barrymore de son désir de sombrer dans un océan d'amour. »


    Elle va pouvoir ouvrir la fenêtre, également, à défaut de baisser un peu l'abat-jour.

    « Le ciel est bleu, la mer est verte,
    Laisse un peu la fenêtre ouverte. »

   
    Que voulez-vous, tout le monde* ne peut prétendre avoir le front ceint de cytise.
   

*S
urtout quand on travaille dans une boîte de nuit au Maroc.




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