Vendredi 14 novembre 2008
780. Quand quelqu’un me demande si un mot est français, j’y puis répondre. Quand on me demande si une diction est bonne, je n’y puis répondre, à moins qu’elle ne choque la grammaire. Je ne puis savoir le cas où elle sera la bonne, ni l’usage qu’un homme d’esprit en pourra faire : car un homme d’esprit est, dans ses ouvrages, créateur de dictions, de tours, et de conceptions ; il habille sa pensée à sa mode, la forme, la crée par des façons de parler éloignées du vulgaire, mais qui ne paraissent pas être mises pour s’en éloigner. Un homme qui écrit bien n’écrit pas comme on a écrit, mais comme il écrit, et c’est souvent en parlant mal qu’il parle bien.
778. La déclamation italienne est faible et ne peut être bonne dans le tragique, parce qu’il est impossible de prononcer un mot soutenu, parce qu’on finit toujours par une brève.
964. Les châtrés. Pour un qui chante bien, il y en a cent qui ne réussissent pas. « Multi sunt vocati ; pauci vero electi », disait Jacob.
588. Le monde n’a plus cet air riant qu’il avait du temps des Grecs et des Romains. La religion était douce et toujours en accord avec la nature. Une grande gaieté dans le culte était jointe à une indépendance entière dans le dogme.
Les jeux, les danses, les fêtes, les théâtres, tout ce qui peut émouvoir, tout ce qui fait sentir, était du culte religieux.
Si la philosophie païenne voulait affliger l’homme par la vue de ses misères, la théologie était bien plus consolante. Tout le monde entrait en foule dans cette école des passions. En vain, les philosophes appelaient leurs sectateurs, qui fuyaient ; on les laissait pleurer seuls, au milieu de la joie publique.
Aujourd’hui, le Mahométisme et le Christianisme, uniquement faits pour l’autre vie, anéantissent toute celle-ci. Et pendant que la religion nous afflige, le despotisme, partout répandu, nous accable.
Ce n’est pas tout. D’affreuses maladies, inconnues à nos pères, se sont jetées sur la nature humaine, et ont infecté les sources de la vie et de plaisirs.
On a vu les grandes familles d’Espagne, qui avaient échappé à tant de siècles, périr en grande partie de nos jours : ravage que la guerre n’a point fait, et qui ne doit être attribué qu’à un mal trop commun pour être honteux, et qui n’est que plus funeste.
798. Il faut bien distinguer quand un auteur a voulu dire une vérité, ou quand il a voulu dire un bon mot : par exemple, quand saint Augustin a dit « Qui te creavit sine te, non te salvabit sine te ! », on voit bien que l’auteur a voulu faire une antithèse.
1148. La dévotion est une croyance qu’on vaut mieux qu’un autre.
584. Les premiers héros étaient bienfaisants : ils protégeaient les voyageurs, purgeaient la terre de monstres, entreprenaient des ouvrages utiles : tels furent Hercule et Thésée.
Dans la suite, ils furent seulement courageux : comme Achille, Ajax, Diomède.
Après cela, ils furent de grands conquérants : comme Philippe et Alexandre.
Enfin, ils devinrent amoureux : comme ceux des romans.
À présent, je ne sais ce qu’ils sont. Ils ne sont plus sujets aux caprices de la Fortune. On fait valoir un empire comme un fermier fait valoir sa terre : on en tire le plus qu’on peut. Si l’on fait la guerre, elle se fait par commission et seulement pour avoir des terres qui donnent des subsides. Ce qu’on appelait autrefois gloire, lauriers, trophées, triomphes, couronnes, est aujourd’hui de l’argent comptant.
551. J’ai vu des gens mourir de chagrin de ce qu’on ne leur donnait pas des emplois qu’ils auraient été obligés de refuser, si on les leur avait offerts. […]
Comme les plaisirs sont souvent mêlés de peines, les peines sont mêlées de plaisirs. On ne saurait croire jusqu’où va le délice des afflictions fausses, lorsque l’âme sent qu’elle attire l’attention et la compassion ; c’est un sentiment agréable. On voit bien naïvement cette ressource de l’âme dans le jeu : pendant que l’un s’enorgueillit de gagner et se croit un personnage plus important parce qu’il gagne, vous voyez ceux qui perdent chercher une infinité de petites consolations par leurs petites plaintes, par leurs petites interpellations à tous ceux qui les entourent. On parle de soi ; cela suffit à l’âme.
Il y a plus. Les vraies afflictions ont leurs délices ; les vraies afflictions n’ennuient jamais, parce qu’elles occupent beaucoup l’âme. C’est un plaisir lorsqu’elles aiment à parler ; c’en est un, lorsqu’elles aiment à se taire, et c’en est un si grand qu’on ne peut distraire personne de sa douleur sans lui causer une douleur plus vive.
[…] L’âme est une ouvrière éternelle, qui travaille sans cesse pour elle.
810. Monsieur de Fontenelle dit fort bien : « Les bons styles en forment de mauvais. »
453. Nos modernes sont inventeurs d’un certain genre de spectacle qui, uniquement fait pour ravir les sens et pour enchanter l’imagination, a eu besoin de ces ressorts étrangers que la tragédie rejette. Dans ce spectacle fait pour être admiré, et non pour être examiné, on s’est servi si heureusement des ressorts de la Fable, ancienne et moderne, que la raison s’est indignée en vain, que ceux qui ont échoué à la simple tragédie, où rien ne les aidait à agiter le cœur, ont excellé dans ce nouveau spectacle, où tout semblait leur servir ; et tel en a été le succès que l’esprit même y a gagné. Car tout ce que nous avons de plus exquis et de plus délicat, tout ce que le cœur a de plus tendre, se trouve dans les opéras de Quinault, Fontenelle, La Motte, Danchet, Roy, etc.
965. Je disais : « Rameau est Corneille ; et Lulli Racine. »
857. On ne saurait croire jusques où a été, dans ce dernier siècle, la décadence de l’admiration.
940. J’ai lu, ce 6 avril 1734, Manon Lescaut, roman composé par le Père Prévost. Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon, et l’héroïne une catin qui est menée à la Salpêtrière, plaise ; parce que toutes les mauvaises actions du héros, le chevalier des Grieux, ont pour motif l’amour, qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. Manon aime aussi ; ce qui lui fait pardonner le reste de son caractère.
1313. J’aime les paysans : ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers.
1314. Nos valets : ils ont l’agrément de la vanité sans avoir les inconvénients de l’honneur.
929. Voltaire n’écrira jamais une bonne histoire : il est comme les moines, qui n’écrivent pas pour le sujet qu’ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre ; Voltaire écrit pour son couvent.
935. Voltaire a une imagination plagiaire : elle ne voit jamais une chose si on ne lui en a montré un côté.
959. Les hommes ne paraissent jamais plus outrés que lorsqu’ils méprisent, ou lorsqu’ils admirent : il semble qu’il n’y ait point de milieu entre l’excellent et le détestable.

983. Ce qui me déplaît dans Versailles, c’est une envie impuissante qu’on voit partout de faire de grandes choses. Je me ressouviens toujours de dona Olympia, qui disait à Maldachini, qui faisait ce qu’il pouvait : « Animo ! Maldachini. Io ti farò cardinale. » Il me semble que le feu Roi disait à Mansard : « Courage ! Mansard : je te donnerai cent mille livres de rente. » Lui, faisait ses efforts ; mettait une aile ; puis, une aile ; puis, une autre. Mais quand il en aurait mis jusques à Paris, il aurait toujours fait une petite chose.
984. La place des Victoires est le monument de la vanité frivole. Il faut que ces sortes de monuments aient un objet : le pont de Trajan, la voie Appienne, le théâtre de Marcellus.
1039. Il y a autant de vices qui viennent de ce qu’on ne s’estime pas assez, que de ce qu’on s’estime trop.
1153. Souvent ceux qui sont sans religion ne veulent pas qu’on les oblige à changer celle qu’ils auraient s’ils en avaient une parce qu’ils sentent que c’est un acte de puissance qu’on ne doit pas exercer sur eux. L’esprit de contradiction leur fait trouver un plaisir à contredire, c’est-à-dire un bien. D’ailleurs, ils sentent que la vie et les biens ne sont pas plus à eux que leur religion ou leur manière de penser, et que qui peut ôter l’un peut encore mieux ôter l’autre.
1094. Je disais sur les amis tyranniques et avantageux : « L’amour a des dédommagements que l’amitié n’a pas. »
1201. Rien n’est extraordinaire lorsqu’on est préparé. Nous sommes étonnés de ce que Néron montait sur le théâtre, et non pas de ce que Louis XIV dansait un ballet. C’est que les danses venaient des tournois (je crois) et avaient une belle origine.
1294. Il n’y a rien qui approche l’ignorance des gens de la cour de France, que celle des ecclésiastiques d’Italie.
1303. Une idée qui entre dans la tête vide d’un écrivain la remplit tout entière, parce qu’elle n’est détruite ni croisée par aucune idée collatérale. C’est ainsi que, dans la machine du vide, la moindre bulle d’air se répand partout et fait enfler tous les corps.
1331. J’ai peur des Jésuites. Si j’offense quelque grand, il m’oubliera, je l’oublierai, je passerai dans une autre province, un autre royaume. Mais si j’offense les Jésuites à Rome, je les trouverai à Paris ; ils m’environneront partout. La coutume qu’ils ont de s’écrire sans cesse étend leurs inimitiés. Un ennemi des Jésuites est comme un ennemi de l’Inquisition : il trouve des familiers partout.
1337. De tous les plaisirs, les Jansénistes ne nous passent que celui de nous gratter.
1340. Il me semble que les ecclésiastiques d’Espagne et d’Italie, qui établissent l’ignorance des laïques, sont comme les Tartares, qui crèvent les yeux à leurs esclaves, pour qu’ils battent mieux leur lait.
988. Les gens délicats sont excités par la danse de la Prévost ; les gens grossiers ou ceux qui se sont rendus grossiers le sont par la danse de la Camargo : irritamentum veneris languentis. Elle remue les vieux débauchés et avertit les impuissants. C’est notre faute, si elle nous plaît tant.
1100. Les gens qui ont de l’esprit, et qui ont beaucoup lu, tombent souvent dans le dédain de tout.
985. La trop grande régularité, quelquefois et même souvent désagréable. Il n’y a rien de si beau que le ciel ; mais il est semé d’étoiles sans ordre. Les maisons et jardins autour de Paris n’ont que le défaut de se ressembler trop : ce sont des copies continuelles de Le Nôtre. Vous voyez toujours le même air, qualem decet esse sororum. Si on a eu un terrain bizarre, au lieu de l’employer tel qu’il est, on l’a rendu régulier, pour faire une maison qui fût comme les autres. Nos maisons sont comme nos caractères.
Montesquieu, Mes pensées









Derniers Commentaires