Œuvres et compositeurs

Vendredi 27 octobre 2006
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Mozart, Zaïde (K. 336b / 344)
Singspiel en 2 actes
Livret de Johann Andreas Schachtner

 

Au sommaire : 1) Histoire de l'oeuvre ; 2) La partition ;

3) Discographie ; 4) La mise en scène de Sellars




1) Histoire de l’œuvre : livret perdu et musique fragmentaire

    L’opéra Zaïde, surtout connu aujourd’hui pour un tube mozartien (l’air de la protagoniste « Ruhe sanft »), est posthume : Constance Mozart retrouva la partition dans les papiers du défunt en 1799. Encore l’œuvre est-elle parvenue incomplète : manquent l’ouverture, la fin, et l’intégralité des dialogues parlés. D’où la difficulté d’une représentation scénique. Ce qu’on sait en tout cas grâce à la correspondance de Mozart, c’est que ce singspiel date de la période salzbourgeoise 1779-1780, juste avant la création d’Idomeneo, à l’époque où Mozart, découvrant le genre du mélodrame allemand forgé par Benda (Ariane à Naxos, Médée), s’essayait à la musique théâtrale en allemand : à côté de Thamos, roi d’Égypte, K. 345 (musique de scène comportant d’importantes séquences vocales et chorales), Zaïde est non seulement dans l’air du temps (la turquerie propose une fable sur la liberté et la violence dans l’esprit des Lumières) mais témoigne des préoccupations expérimentales de Mozart à l’époque (on y trouve deux grands « mélodrames », ou plutôt « mélologues », où comme chez Benda l’orchestre soutient un monologue déclamé et non chanté).
    Le projet de faire représenter Zaïde à Vienne, attesté par la correspondance de Mozart en 1781 après la création d’Idomeneo, ne devait pas aboutir. En avril 1781, Mozart considère à ce sujet : « le texte, à l’exception des longs dialogues, est très bon, mais pas pour Vienne où on préfère les textes comiques ». Ce qui laisserait supposer que l’orientation de l’opéra serait résolument pathétique, plus sérieuse que comique. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que Mozart donna finalement un singspiel sur un nouveau livret, de Stephanie : L’Enlèvement au Sérail.

    Zaïde serait ainsi une préfiguration de L’Enlèvement au sérail : c’est du moins ainsi que la tradition de l’histoire de la musique a présenté cette œuvre fragmentaire. Le livret, pour ce qui nous est parvenu, met en scène l’amour de deux esclaves chrétiens enfermés dans le sérail, Zaïde (soprano) et Gomatz (ténor), contrarié par le sultan Soliman (ténor), furieusement amoureux de Zaïde, et secondé par le renégat Allazim (baryton). Personnage épisodique et le seul à adopter un registre comique et populaire, le gardien Osmin (basse). Mais jusqu’à quel point peut-on pousser l’analogie ?
 
    Or en 1936, le musicologue Alfred Einstein fit état du livret d’un singspiel publié à Bozen en 1779, et manifestement inspiré par la tragédie Zaïre de Voltaire (1732) : Le Sérail ou la rencontre inattendue en esclavage d’un père, de sa fille et de son fils (préparez vos mouchoirs). L’affaire semblait alors tranchée : mêmes noms de personnages, même époque, le livret de Schachtner était manifestement une adaptation de ce Sérail, ce qui permettait de dissiper l’énigme du dénouement. C’est à cette thèse que se rallient par exemple Jean et Brigitte Massin dans leur Wolfgang Amadeus Mozart en considérant que la fin perdue ne pouvait être qu’heureuse : Allazim reconnaît en Zaïde et Gomatz sa fille et son fils, et Soliman accorde grâce à tout le monde.
    L’analyse des Massin (p. 859-863) est d’ailleurs très instructive en ce qu’elle pose par principe que Zaïde ne pouvait que respirer les idées de Lessing et la pensée des Lumières sur la tolérance, et que Soliman ne pouvait que donner une leçon d’humanité et de grandeur.
    Mais Thomas Bewietzer, dans l’excellente présentation de la notice du récent enregistrement d’Harnoncourt, est beaucoup plus prudent, considérant que Soliman, dans ce qui nous reste de l’œuvre, apparaît non pas comme le Turc généreux que sera Selim dans L’Enlèvement, mais comme le type du potentat oriental dont le désir furieux se confond avec la violence la plus implacable. On serait alors plus proche du Bajazet de Racine que de l’optimisme des Lumières. En d’autres termes : est-ce que Zaïde finissait bien ? Eh bien, nous n'en savons rien, en fait.

2) La partition de Zaïde

¶ N° 1 : Chœur des esclaves « Brüder, laßt uns fröchlich sein ».
Très court, masculin, homophone, carrure populaire. « Chaque homme reçoit sa peine, chantons, rions. »

¶ N° 2 : Mélologue de Gomatz « Was für ein Schicksal ! » :
monologue tourmenté du captif, qui implore le sommeil consolateur des malheureux, et finit par s’endormir. Séquence assez longue (7 mn environ).
Style très proche des « mélodrames » de Benda (que Mozart admirait) : la voix parlé alterne avec un orchestre qui ponctue le texte dans un climat sombre et inquiet. L’écriture est très gluckienne, très modulante, ponctué d’accents, de phrases inachevées, ou d’effets de gémissement. La phrase initiale des cordes unifie la séquence par son retour avant l’évocation du sommeil. Un solo de hautbois, radieux et qui se développe peu à peu par opposition au caractère menaçant des cordes, figure la consolation du sommeil.

¶ N° 3 : Air de Zaïde « Ruhe sanft, mein holdes Leben »
Elle s’adresse à Gomatz endormi, en déposant près de lui son portrait en signe de consolation et d’amitié. De forme ABA, avec hautbois solo, l’air est trop connu, d’une grâce parfaitement mozartienne, pour qu’il soit nécessaire de le commenter.

¶ N° 4 : Air de Gomatz « Rase, Schicksal, wüte immer »
Air héroïque de Gomatz, qui rasséréné par le portrait défie l’adversité. Écriture assez conventionnelle mais agréable (vigoureux intervalles de l’apostrophe initiale, vocalise conclusive).

¶ N° 5 : Duo Zaïde-Gomatz « Meine Seele hüpft vor Freuden »
Dominé par l’expression de la tendresse réciproque (les flûtes sont importantes, les voix se répondent en figures jumelles), ce duo est d’une délicatesse très émouvante.

¶ N° 6 : Air de Gomatz : « Herr und Freund »
L’air s’adresse manifestement à Allazim et exprime la reconnaissance effusive pour son appui (« Laß dich küssen, laß dich drücken ! »).

¶ N° 7 : Air d’Allazim « Nur mutig, mein Herze »
Air un peu sentencieux (« Le faible triomphe souvent du fort »), d’allure modérée. La ligne mélodique est délibérément simple, avec des tenues, mais d’un raffinement orchestral notable (l’écriture des bois est magnifique, avec bassons).

¶ N° 8 : Trio Zaïde-Gomatz-Allazim « O selige Wonne »
De proportions assez amples (6 minutes), ce trio conclue manifestement l’acte I. Introduction particulièrement poétique. Les personnages se préparent à s’enfuir du sérail, partagés entre l’espoir confiant (l’arc-en ciel au-dessus de la mer) et la crainte (l’orage qui gronde). Allazim toujours sentencieux (« ayez foi en la Providence »)

¶ N° 9 : Mélologue et air de Soliman « Zaide entfloh’n ! »
L’acte II s’ouvre avec l’entrée de Soliman fulminant après avoir découvert la fuite des esclaves : le mélodrame particulièrement véhément débouche sur un air très emporté, et même rageur. C’est l’équivalent en allemand d’une aria di paragone de l’opera seria, ici construit sur l’allégorie du lion redoutable : « tout ce qui s’oppose à lui tombera sous ses coups ».

¶ N° 10 : Air d’Osmin « Wer hungrig bei der Tafel sitzt »
Air railleur, de forme strophique, ponctué par un rire virtuose. La cible du rieur : le sot qui crie et se lamente sans connaître où se trouve son bonheur. C’est la seule intervention d’Osmin (marchand d’esclaves dans le singspiel Das Serail, qu’en était-il dans Zaïde ?), et le seul air de la partition qui soit dans un ton comique.

¶ N° 11 : Air de Soliman « Ich bin so bös’ als gut »
Nouvel air de rage du sultan, décidé à faire périr les fugitifs. Écriture énergique, moins majestueuse que l’air précédent. Phrases martellées sur la même note, mais sans effet burlesque.

¶ N° 12 : Air de Zaïde « Trostlos schluchzet Philomele »
Texte stéréotypé : le rossignol (en cage) objective la situation pathétique de l’héroïne et permet le développement du lamento élégiaque. L’air est un peu l’équivalent du futur « Traurigkeit ward mir zum Lose » de Konstanze, sauf qu’ici l’écriture orchestrale est plus intime et diaphane, moins majestueuse (pas de récitatif introducteur, d’ailleurs). Cependant, les broderies lancinantes de la voix en fin de séquence préfigurent celle de l’élégie de Konstanze.

¶ N° 13 : Air de Zaïde « Tiger ! wetze nur die Klauen »
À l’opposé, éclat de fureur et de désespoir, de défi aussi. Zaïde s’adresse à Soliman et réclame la mort avec une véhémence spectaculaire.
    Ici encore, on remarque à la fois la parenté thématique et structurelle de l’air avec « Martern aller Arten » et sa singularité. Car Mozart n’emploie dans ce da capo (aménagé) aucune ostentation de virtuosité italianisante. L’emportement du texte est de toute façon radicalement suicidaire, quand Konstanze tentait encore d’apitoyer Sélim. Mozart privilégie les accents et les torsions harmoniques par rapport au déploiement vocal. Zaïde ne vocalise pas sa fureur ni son défi : la véhémence s’exhale d’abord par la déclamation, dans un style tragique très « Sturm und Drang » avec descentes saisissantes dans le grave (« und töt uns beide »). On est beaucoup plus près du climat tourmenté de Thamos ou même de l’Elettra d’Idomeneo. L’air s’achève de façon étonnante sur un dernier « Tiger ! » a capella. Un chef-d’œuvre, qui complète le portrait musical de Zaïde.
    Voici le texte complet de l’air, à comparer avec celui de « Martern aller Arten » :
« [A] Tigre ! aiguise bien tes griffes,/ Jouis de ta proie indue/ Viens vite et tue-nous tous les deux,/ Gorge-toi du sang de l’innocence,/ Arrache le cœur des entrailles/ Et assouvis ta fureur !
[B] Ah, mon Gomatz, de nos pauvres vies/ Le destin n’a point pitié./ Seule la mort, ah, la mort seule/ Finira nos affreux malheurs. »

¶ N° 14 : Air d’Allazim « Ihr Mächtigen sehr ungerührt »
Nouvel air sentencieux, en forme d’exhortation à la clémence et à l’humanité adressée aux puissants.

¶ N° 15 : Quatuor Zaïde-Gomatz-Allazim-Soliman « Freundin, stille deine Tränen ! »
Quatuor contrasté et dramatique (du grand Mozart) : Zaïde et Gomatz font assaut d’héroïsme sacrificiel, chacun voulant mourir pour l’autre, Allazim implore la clémence du sultan, tandis que Soliman demeure implacable et ordonne qu’on emmène les amants. Ici s’achève la partition, énigmatiquement, dans une extinction piano de la musique saisissante.


Que faire de cette partition fragmentaire au concert ou (plus ardu) à la scène ?

Plusieurs possibilités.
    1) Ne jouer que la musique en ajoutant éventuellement pour l’ouverture une symphonie de jeunesse de forme tripartite à l’italienne. C’est ce qu’on trouve au disque le plus souvent.
    2) Restituer des dialogues parlés — c’est le cas de la version gravée par Klee (a minima), mais je ne connais pas d’exemples à la scène ; reste le problème du dénouement, de toute façon.
    3) Ajouter un texte de liaison dit par un narrateur (voir ci-dessous l’enregistrement d’Harnoncourt).
    4) faire l’économie de textes de liaison entre les numéros, dès lors soit juxtaposés, soit alternés avec des emprunts à d’autres œuvres de Mozart (par exemple à Thamos, comme dans la mise en scène de Sellars, voir le compte rendu de cette production ci-dessous).

3) Discographie

    Faute de connaître les version de Ton Koopman (avec Piau et Agnew, Brilliant) ou de Rischner (avec Stader et Wunderlich, Radio de Stuttgart 1964, Myto), je m’en tiens à celles de Klee, Goodwin et Harnoncourt (toute récente). Parmi les airs séparés, on recommandera l'écoute de "Ruhe sanft" par Sandrine Piau (récital Mozart, Naïve) et par Irmgard Seefried vers 1950, malgré un aigu un peu pépiant (EMI), en attendant une réédition de Lucia Popp, immortelle dans une gravure Decca. (Je ne connais pas les 3 airs gravés par Dessay.)

    La version de Bernard Klee (1973, Philips, 2 CD), longtemps la seule version intégrale est reprise dans l’intégrale Mozart chez Philips. Les chanteurs sont doublés par des acteurs pour de brefs dialogues de liaison. Elle est très académique, même prosaïque (l’accompagnement de « Trostlos », par exemple) et ses chanteurs ne valent guère le détour. Edith Mathis, à qui il a si souvent manqué le vrai charme, est particulièrement frigide ici, avec ce timbre un peu inerte. Son "Ruhe sanft" est en bois, l’aigu manque terriblement de suavité. Sa réputation de mozartienne est sans doute d’abord stylistique, mais il suffit d’entendre 3 mesures de Lucia Popp pour prendre la mesure de l’abîme qui les sépare en termes de poésie, de sens plastique et d’expression (Popp a gravé à la même époque un "Ruhe sanft" merveilleux avec Kertesz chez Decca, inédit en CD à ma connaissance). "Trostlos" manque de vulnérabilité et de sensibilité, "Tiger !" lui convient mieux évidemment, mais elle reste désespérément générique, et que l’orchestre est tiédasse ! Peter Schreier forme avec elle un couple assorti. Werner Hollweg en Soliman est plus intéressant, on s’en doute. Ingvar Wixell chante Allazim avec autorité et classe (et l’organe est magnifique !)



    Paul Goodwin (1997, Harmonia Mundi, 1 CD) offre avec The Academy of Ancient Music (instruments anciens) une magnifique version, très fluide, élégante, extrêmement soignée, avec une distribution particulièrement équilibrée, sans faiblesse et d’un style irréprochable. Cette version s’en tient strictement à la partition, sans texte de liaison (le livret est fourni avec traduction anglaise). Lynne Dawson et Hans-Peter Blochwitz forment un couple d’amants également juvéniles, stylés, bien chantants et expressifs. Dommage que "Ruhe sanft" soit encombré d’un clavecin inutile. Un des meilleurs disques de Dawson, très émouvante dans une partie qui va particulièrement bien à sa voix. Olaf Bär (un peu grisonnant) confère à la partie d’Allazim de la dignité et quelque chose de plus recueilli que Wixell. Herbert Lippert s’impose en Soliman, dont il trouve le ton juste, cependant plus noble qu’emporté : le contraste des deux ténors (Gomatz et Soliman) est un peu gommé, peut-être délibérément. Christopher Purves exécute fort bien son air du rire. Globalement, c’est sans doute la version la plus recommandable.



 

    Nikolaus Harnoncourt (2006, Deutsche harmonia Mundi, 2 CD) vient cependant de changer la donne, avec un enregistrement issu de concerts donnés à Vienne en mars dernier avec le Concentus Musicus.  Ici, c’est un récitant qui assure la continuité de l’œuvre : Tobias Moretti, acteur célèbre en Autriche et ailleurs (protagoniste de la série Rex chien policier…) et auteur du texte. Texte assez développé, qui non seulement narre l’action reconstituée mais la commente, et commente aussi le contexte de la création mozartienne (l’Europe et l’Autriche autour de 1780), mis en parallèle des débats actuels sur la tolérance, la violence et la tension renaissante entre l’Orient et l’Occident, le tout émaillé de références à Nietzsche, au Faust de Goethe, au Don Carlos de Schiller, à Elfriede Jelinek (Zaïde face à Soliman, ce serait comme Jelinek chez les talibans…). Bref, c’est typiquement germanique comme « dramaturgie », et on pouvait craindre le pire. Mais force est de constater que c’est réalisé de façon très convaincante, grâce à l’humour, à la légèreté, au charme vocal aussi de l’acteur, qui excelle à passer, sans prétention, de l’ironie élégante à la gravité.
    Mais l’attrait reste bien sûr celui de l’interprétation musicale, pourtant inégale. Les hommes ne resteront pas dans les annales. Michael Schade est très honorable en Gomatz, il a de la présence, plus de consistance dans le timbre que Blochwitz, mais aussi de curieuses inflexions pleurnichardes. En Allazim, Florian Boesch intéresse sans néanmoins se situer au niveau de Bär ou de Wixell (vocalement, c’est quand même très passe-partout). Rudolf Schasching (Soliman) est une horreur : débraillé, sale, vociférant, le degré moins zéro du chant. Si on peut reprocher à Lippert dans ce rôle un poids insuffisant, ici c’est le contraire… Quant au pauvre Anton Scharinger, rescapé des anciennes équipes d’Harnoncourt, on se réjouit que son rôle se borne à un air court, dont le rire est appuyé jusqu’à la caricature.

    Oui mais voilà : il y a Diana Damrau, qui confirme son rang de mozartienne éblouissante, un art du chant magnifique et un sens de la caractérisation nourri à une diction admirable (Dawson est plus floue, bien sûr). Le timbre est lumineux, en aucun cas anonyme ni angélique (on est loin de Bonney), mais très concentré, avec tout l’appui nécessaire dans la partie centrale de la tessiture. Les nasalités parfois gênantes dans son enregistrement de
la Messe en ut mineur laissent place ici à plus de rondeur. C’est en tout point exceptionnel, vraiment, et face à elle Dawson pâlit et paraît soudain un peu terne et d’une mélancolie un peu univoque.
    En fait, Damrau assume de façon inespérée les facettes du rôle, admirablement soutenue par Harnoncourt, aussi bien dans la suspension méditative (le chef cependant dirige toujours large) que dans la véhémence désespérée. "Ruhe sanft" déploie une ligne frémissante, avec un da capo piano qui plonge l’auditeur dans le bonheur, en communion avec le sourire qui émane du chant. Car on entend le sourire de Damrau dans son chant. Sa tristesse aussi au moment du "Trostlos", admirablement respiré, dans un tempo beaucoup plus retenu qu’avec Goodwin (c’est une constante d’ailleurs), mais parfaitement rempli expressivement. Le chef et la soprane procurent ici une impression de solitude, de silence presque, tout à fait unique. Quant au « Tiger! », c’est peu dire que c’est une réussite : les couleurs Sturm und Drang de l’air sont rendues comme nulle part (Harnoncourt, comme dans Thamos, est ici dans son élément) et avec elles le caractère de l’air. Damrau est fascinante, donnant l’illusion que le rossignol consolant entendu auparavant se métamorphose en une rebelle impérieuse. Vocalement, c’est somptueux, mais il est patent que Damrau cherche d’abord l’expression et l’éloquence, faisant corps avec le chef. Et là encore, quelle diction !

    En définitive, il faut louer l’esprit du chef, qui s’imprime ostensiblement à l’ensemble. Harnoncourt impose et tient un climat particulièrement habité d’un bout à l’autre, même s’il faut déplorer le traitement lourdingue, teuton presque, de Soliman et Osmin. Mais ailleurs le geste expressif donne un relief absent ailleurs : le "mélologue" de Gomatz dans sa prison est extraordinaire, le simple accompagnement du premier air d’Allazim fait chanter les bois de façon entêtante. De façon générale on est fasciné par la manière dont Harnoncourt, en adoptant des tempos retenus (alors que chez Goodwin tout va de l’avant avec mobilité et fluidité), crée une animation intérieure de l’orchestre, favorisant simultanément la densité de la musique et la réinvention permanente des lignes. Là où l’élégance de la version Goodwin menace de tomber dans la joliesse, Harnoncourt fait entendre une pulsation inquiète et secrète, et déploie la musique plus en profondeur, avec un sens poétique plus aigu.
    Le choix comme ouverture de la courte symphonie n° 26 (K. 184), fiévreuse et dotée d’un mouvement lent pathétique et mystérieux, se révèle parfaitement adapté à cette vision. Si Harnoncourt l’a préférée à la symphonie n° 32, traditionnellement utilisée pour pallier l’absence d’ouverture de Zaïde, est-ce dans la mesure où elle avait déjà servi au XVIIIe siècle pour les représentations de Lanassa, adaptation en allemand de la tragédie de Le Mierre La Veuve du Malabar ?

4) Zaïde au théâtre : l’exemple de la mise en scène de Sellars
(Festival de Vienne, mai 2006)


Zaïde (Das Serail)
+ extraits orchestraux de Thamos, roi d'Egypte
Direction : Louis Langrée
Mise en scène : Peter Sellars
Décor : George Tsypin
Costumes : Gabriel Ferry
Lumières : James F. Ingalls
Zaide : Hyunah Yu, soprano
Gomatz : Norman Shankle, ténor
Allazim : Alfred Walker, baryton
Soliman : Russel Thomas, ténor
Osmin : Terry Cook, baryton
Orchestre de la Camerata de Salzbourg
Membres du Chœur de l'Université de Vienne
Vienne, Théâtre Jugendstil du Steinhof, 25 mai 2006

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    La production de Sellars n'ajoute pas de dialogues et choisit soit d'enchaîner deux numéros successifs, soit de recourir à des interludes orchestraux empruntés à la musique (contemporaine) de Thamos, roi d'Égypte et qui fournissent aussi une ouverture : musique continûment superbe, et très intelligemment utilisée dans la continuité du spectacle.

    Ça commence mal cependant ! On est dans ce théâtre Jugendstil du Steinhof, délicieusement écaillé (les toilettes ont gardé les faïences d'époque), mais le décor qu'on découvre fait songer à un entrepôt ou à un parking souterrain : frontal sur 4 niveaux, avec galeries en fer, escaliers idem, l'ensemble dessine un quadrillage de la scène sur toute la hauteur. Deux des niveaux présentent des machines à coudre alignées. Bref, c'est brut et « très contemporain ». Rien de nouveau sous le soleil.
    Sans avoir encore lu le programme, on comprend vite que Sellars a choisi de nous parler de l'esclavage aujourd'hui. Le programme, qui ne donne pas la moindre information sur les chanteurs, pourtant inconnus (mais Terry Cook, plus âgé que les autres, ne figurait-il pas dans le Don Giovanni de Sellars autrefois ?) mais propose des réflexions de Sellars qui tendent à identifier la création mozartienne à une lutte contre toutes les formes d'esclavage... complétées par des statistiques d'Amnesty International.

    Bref, Gérard Mortier serait preneur sans doute, et peut-être trouverait là des idées, car une fois l'orchestre installé, 3 femmes arrivent sur scène, une blonde branchée (journaliste) et deux sexagénaires (témoins) pour nous entretenir, "à la demande de Peter Sellars", de l'esclavage aujourd'hui, pendant un petit quart d'heure. L'idée centrale, c'est que l'esclavage moderne, c'est dans le tiers-monde ou dans les circuits parallèles du travail clandestin (ce que la mise en scène va nous montrer, avec des interprètes qui sont tous de couleur), mais que c'est aussi en Europe, et même à Vienne. Et on a droit à la lecture laborieuse de l'histoire de Rosa, Latino-américaine affreusement exploitée dans la haute société de Vienne : on a ce même genre d'histoire en France, quand ça finit en justice. La dame d'Amnesty s'exprime aussi. Le sermon finit bientôt, prononcé précisément devant un public très chic (il y a eu un ballet de limousines avant le spectacle) dont on se dit que peut-être parmi eux... Ah, l'opéra peut encore avoir un sens civique et politique, clap clap clap. On est maintenant bien préparés (?!) à écouter le singspiel (les musiciens de l'orchestre eux ont des mines lasses : il faut dire que ce doit être leur 3e audition du sermon déjà).

    Pas de sérail donc, mais un atelier de confection clandestin où les serfs chantants dorment dans leur sac de couchage sous la machine à coudre, et où le sultan Soliman passe des coups de fil derrière son bureau. Etc. J'étais prêt à lever les yeux au ciel, mais il faut reconnaître que le spectacle marche très bien, et que les interprètes ne déméritent pas. La soprano est légère, lumineuse, assez émouvante, les hommes ont des timbres charnus et un ascendant vocal réel, sinon toujours le délié qu'on attendrait. Mais après avoir entendu l'affreux Belmonte du Burgtheater la veille (Daniel Kirch, un nom à retenir... pour le fuir !), le Gomatz de ce soir est un baume pour l'oreille. Surtout, leur jeu est incarné de façon extraordinaire : on reconnaît l'art de Sellars, qui, malgré quelques tics de sémaphore imposés aux acteurs dans les ensembles chantant la fraternité ou l'amour*, sait admirablement donner à la musique chair et mouvement, en épousant constamment la structure musicale même.

    Bref : ça coule paradoxalement de source. Un exemple parmi d'autres, l'air élégiaque de Zaïde "Trostlos schluchzet Philomele", que Mlle Yu chante enchaînée à une rampe par le poignet et cherchant à s'en dégager en phase parfaite avec les lignes de la musique, comme un oiseau pris au lacet, le tout avec une présence physique poignante.
    Les interprètes sont au demeurant d'une grande rigueur musicale, et Terry Cook (Osmin) chante l'air du rire avec maestria. Mais ce qu'on admire, c'est le pari de soutenir la tension et la fluidité du spectacle dans cette juxtaposition de numéros. L'idée d'insérer des extraits de Thamos, qui sont tous d'un sombre coloris, très Sturm und Drang, se révèle merveilleuse : ça fonctionne à la perfection. Seule réserve, le premier "mélologue", celui où Gomatz doit parler son monologue avec accompagnement orchestral, est devenu une espèce de pantomime, l'interprète restant muet (sans doute à cause de sa maîtrise insuffisante de la langue allemande). La scène devient l'expression de l'angoisse muette de Gomatz, incapable de trouver le sommeil, sous l'œil inquiet et compatissant d'Allazim : c'est un peu répétitif à force, mais l'expressivité du visage juvénile de Norman Shankle soutient fort bien la chose.

    Je termine par ma plus grande satisfaction : l'orchestre. Autant Langrée ne m'avait jamais emballé – j'avais peu apprécié sa direction dans le récital Mozart de Garanca (avec le même orchestre) –, autant là je rends les armes. C'est admirable de bout en bout, de phrasé, de soutien, de relief. Les interludes très sombres de Thamos sont même enthousiasmants. Instrumentistes de très grande qualité (prix spécial à la hautboïste solo, excellentissime), et d'une très grande concentration, qui montrent une attention et une écoute les uns pour les autres qu'on voit ordinairement dans les ensembles d'instruments anciens, mais beaucoup plus rarement dans les orchestres constitués.


    *Voir cette tendance dans sa mise en scène de Theodora de Haendel (Glyndebourne). De même dans Zaide, on s'embrasse pour un rien, mais il y a de quoi après tout.

 

 

 

 

 
Par Bajazet
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Mardi 31 octobre 2006
MOZART, Davide penitente, oratorio
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    Ce court oratorio fut créé avec succès à Vienne les 13 et 15 mars 1785, entre la reprise du Ritorno di Tobia (1784) de Haydn et la création du Giob de Dittersdorf, et dans le même cadre de la Wiener Tonkünstlersozietät (voir à ce sujet la présentation du Ritorno di Tobia). Elle reprend pour partie la musique de la Grande Messe en ut mineur K. 427.

¶ Circonstances de la création

    Mozart était alors installé à Vienne depuis 1781 (aprés sa sécession avec le prince-archevêque Coloredo) et marié depuis 1782 à Constance Weber contre la volonté de Léopold. Ce n'est qu'à  l'été 1783 que Mozart devait revenir à Salzbourg présenter Constance à son pére, et c'est alors qu'il avait composé sa Messe en ut mineur, exécutée à la Peterskirche de Salzbourg le 25 août de la même année. (Tous les ans, elle y est redonnée à cette date anniversaire lors du Festival.) Constance y tenait la partie de premier soprano.

    Or cette Messe demeurait alors inachevée : manquait toute une partie du Credo (aprés "Et incarnatus est") et l'Agnus Dei. Il était évidemment exclu de donner une messe estropiée dans le cadre liturgique, donc Mozart dut la compléter alors avec des fragments de messes antérieures.

    Toujours est-il que pour honorer la commande de la Société viennoise (non rétribuée !), Mozart choisit de recycler sa somptueuse Messe inachevze et inconnue à Vienne, recalée sur un livret italien, et complétée de morceaux nouveaux. Il pouvait compter sur la participation de Caterina Cavalieri et de Valentin Adamberger, le couple créateur de L'Enlévement au Sérail, et il écrivit ainsi pour chacun un air magnifique où ils pussent faire briller leurs qualités.

 [N.B. J'utilise la présentation trés détaillée jointe au disque de Neville Marriner chez Philips : Alfred Beaujean, "De la messe en ut mineur à Davide penitente. Un important document de la pratique de parodie"]

¶ Le livret

    Il est généralement attribué à Da Ponte, sans qu'on dispose apparemment de preuve formelle. Le sujet — les remords du roi David aprés qu'il s'est adonné à une liaison adultérine avec Bethsabée et qu'il a entraîné la mort de son époux Urie au combat — avait été déjà mis en musique par Gasparo Bertoni en 1775, également pour la Société.

    Il ne s'agit pas d'un livret narratif cependant, mais ostensiblement lyrique dans une suite d'apostrophes au Seigneur, imitant le style des Psaumes, dont David était considérécomme l'auteur. Les numéros de l'oratorio sont ainsi écrits pour la plupart àla premiére personne (du singulier pour les chants de pénitence, ou du pluriel pour les célébrations collectives de la puissance de Dieu).
    Ce type de composition en forme de paraphrase italienne des Psaumes avait un antécédent illustre : le recueil des Psaumes de Benedetto Marcello (1724), écrits sur des poémes du lettré Ascanio Giustiniani (il s'agit d'une traduction des 50 premiers Psaumes de l'Ancien Testament).

    Ainsi le travail de Mozart a consisté en une "parodie", suivant une pratique courante à l'époque classique : reprendre une musique préexistante en lui accommodant de nouvelles paroles, et ici du sacré (le latin liturgique) au semi-profane (sujet religieux, mais dans la langue de l'opéra).
    Citons A. Beaujean : "l'aptitude d'adapter ses textes à la teneur expressive de la musique dans une alternance de priére contrite et d'allégres explosions de louanges avec tant de justesse qu'il n'y ait guére à aucun moment contradiction entre paroles et musique est une réussite parlant en faveur du librettiste […]. Il plia non moins habilement sa métrique poétique à la musique de Mozart, les fausses accentuations étant extrêmement rares."


¶ Composition de l'oratorio

    Je signale en italique la concordance avec les numéros de la Messe K. 427 et en gras les ajouts originaux de Mozart. Pour chaque numéro, je donne en général les premiers mots du texte chanté.

1) Chœur avec soprano solo (= Kyrie)
"Alzai le flebili voci" / J'ai élevé mes plaintes vers le Seigneur
(cf. De profundis clamavi ad te...)

2) Chœur (= Gloria)
"Cantiam le glorie"

3) Air de soprano (= Laudamus te)
"Lungi le cure ingrate" / Au loin les funestes soucis

4) Chœur (= Gratias agimus tibi)
"Sii pur sempre benigno" / Que ta bienveillance soit éternelle

5) Duo de sopranos (= Domine Deus)
"Sorgi, o Signore, e spargi i tuoi nemici" / Léve-toi, Seigneur, et disperse tes ennemis

6) Air de ténor (2 parties : lent-rapide)
"A te, fra tanti affani / pietà cercai, o Signore / etc. "
a) Auprés de toi, parmi tant de tourments, j'ai cherché la pitié, auprés de toi qui vois le fond de mon cœur.
b) Tu as entendu mes vœux, et déjà  mon âme jouit du calme aprés la tempête qui l'accablait.

7) Double chœur (= Qui tollis peccata mundi)
"Se vuoi, puniscimi" / Punis-moi, mais guéris-moi

8) Air de soprano (2 parties = lent-rapide)
"Tra l'oscure ombre funeste, / splende al giusto il ciel sereno / etc."
a) À travers les ombres ténébreuses du deuil, un ciel serein resplendit pour le juste ; un cœur fidéle conserve la paix dans la tempête.
b) Ah, belles âmes, réjouissez-vous ! Que nul audacieux ne vienne troubler cette joie et cette paix dont Dieu est seul l'auteur.

9) Trio (sopranos et ténor) (= Quoniam tu solus)
"Tutte le mie speranze ho riposte in te" / C'est en toi que j'ai remis toutes mes espérances

10) Chœur (= Cum sancto Spiritu )
"Chi in Dio sol spera" / Qui espére en Dieu seul ne saurait craindre de tels dangers.
avec cadence ornée ajoutée pour le trio de solistes


    On le voit, la structure monumentale de la Messe inachevée, entrelaçant chœur et parties solistes autonomes, favorisait objectivement le glissement à l'oratorio. La supplication du roi pécheur, figure allégorique du croyant, se coulait évidemment sans difficulté dans le Kyrie original. De même, le Qui tollis à double chœur ouvrait un espace sonore et dramatique au développement de l'angoisse concréte du pénitent ("Vedi la mia pallida guancia inferma, etc.").

    Les 2 airs ajoutés sont alors trés remarquables en ce contexte. Destinés à faire briller les deux fameux chanteurs viennois, ils offrent une importante partie vocalisée, et font écho ainsi au Laudamus te recyclé.
    Pour le dire en deux mots, ils ont tout le relief à la fois virtuose et expressif d'un air d'opéra (ils font chacun entre 6 et 7 minutes) : une partie d'un tempo modéré exhalant le tourment, puis une partie rapide chantant la consolation. Mais justement, cette structure binaire reproduit en la concentrant l'oscillation de toute l'œuvre, qui est celle-la même observable dans les Psaumes : souffrance et pénitence ouvrent sur une espérance rayonnante. C'est si l'on veut la structure fondamentale du culte chrétien. C'est aussi le mouvement même de la catharsis à l'opéra : transformation de la douleur en euphorie.
    Musicalement, on remarque dans chacun le contraste entre la seconde partie ornée (vocalises d'exultation, particulièrement frappantes pour la Cavalieri-Konstanze) et la première, d'un climat intensément poétique.
    Dans l'air de ténor, la voix dialogue avec un groupe de 4 instruments à vents (hautbois, flûte, basson, cor) comme dans l'air d'Ilia "Se il padre perdei", ou comme l'air de Constance "Martern aller Arten" dans la partie rapide.
    La soprane, quant à elle, commence par chanter dans une atmosphére inquiétante, accordée au texte, d'une couleur lugubre qui rappelle, via des Litanies (du Saint-Sacrement) de Mozart antérieures, les couleurs tragiques des opéras de Gluck ; et la ligne vocale y est distendue par des élancements pathétiques dans l'aigu et d'impressionnants écarts de registres, typiques de l'écriture "seria", sur "Tra l'oscure ombre funeste", comme si la voix mimait l'errance et le désarroi. 

    Par conséquent, ces deux airs ne sont pas véritablement aussi hétérogénes au climat religieux de l'oratorio. Toujours est-il que Mozart les a enchaînés tous les deux au numéro qui les suit par une transition modulante.

¶ Discographie

    3 versions à ma connaissance (l'air "Tra l'oscure" a parfois été enregistré à part, ainsi par Stich-Randall : publié naguère dans un album Chant du Monde).

    1) Dir. Kuijken, avec Kristina Laki, Nicole Fallien, Hans-Peter Blochwitz, La Petite Bande (Deutsche Harmonia Mundi).
   2) Dir. Marriner, avec Margaret Marshall, Iris Vermillion et Hans-Peter Blochwitz, Chœur et orch. de la Radio de Stuttgart (Philips, 1987).
    3) Dir. L. Devos, avec Bernadette Degelin et Jennifer Smith (Erato) [je ne l'ai jamais entendue, J. Smith n'y chante que la partie de second soprano.]

    Celle de Kuijken est la plus connue (la plus facilement disponible en tout cas), mais je ne l'aime guère. Assez sèche, chœur trés "baroqueux-flamand". Laki est impeccable mais trés froide (elle me fait toujours penser à Mathis de ce point de vue).

    En revanche, je recommande sans réserve la version Marriner*,qui allie la majesté, la couleur, la finesse de détail et la dynamique des lignes. On y entend en outre un Belmonte et une Constance de haute vol.
    Margaret Marshall est absolument MAGNIFIQUE (n'est-ce pas, Caroline ?). Essayez son solo initial, elle prodigue la grandeur et l'intensité du ton, l'ampleur et les irisations de la voix, la diction parfaite, le modelé des lignes, le contrôle dynamique, et meme le trille… Du très grand art, chez une mozartienne extraordinaire, et trop oubliée. Et quel sens de la vocalise expressive !

* Version couplée avec le (trop) célébre motet "Exsultate, jubilate", dont Marshall donne une interprétation impériale. Le CD est supprimé mais on le trouve assez facilement d'occasion. Cette version est par ailleurs reprise dans le coffret "Oratorio" de l'intégrale Mozart chez Philips.


    ¶ Réversibilité
    La musique originale du Davide penitente a été utilisée par Robert Levin récemment pour compléter la Messe en ut mineur : enregistrement dirigé par Helmut Rilling chez Hänssler (2005). Un compte rendu se trouve ici.


Par Bajazet
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Mercredi 1 novembre 2006
Antonio Salieri, Les Danaïdes
Tragédie lyrique en 5 actes
Créée à Paris le 19 avril 1784

    Dans son programme de réhabilitation de Salieri, Bartoli n’a pas retenu cet opéra français composé pour Paris (pourtant il avait été question qu’elle en interprète au moins un extrait dans sa tournée de concerts). Raison de plus pour se pencher sur cet opéra remarquable par les ressources théâtrales de son sujet et par son traitement musical.

¶ Un opéra de Gluck… composé par Salieri

    Syndrome du défunt « Canada dry » : Les Danaïdes ont la couleur de Gluck, le goût de Gluck, mais ce n’est pas du Gluck. Un musicologue cité par Kaminski dans sa somme a tranché : « du Gluck, le génie en moins ».
    Mais comment en est-on arrivé là ?

    Le sujet était bel et bien prévu pour Gluck. Dès 1778, après le succès d’Orphée et d’Alceste, le compositeur avait sollicité de son librettiste Calzabigi une nouvelle tragédie à mettre en musique. On se décida pour la légende des Danaïdes, pour des raisons qui seront développées plus loin, et le livret (en italien) fut livré à la fin de 1778. On ne sait pas dans quelle mesure Gluck commença d’y travailler.
    Toujours est-il que 1779 marque avec Écho et Narcisse, opéra pastoral éloigné des grandes machines tragiques qui avaient fait la gloire de Gluck à Paris, un échec inattendu, qui eut au moins un résultat : Gluck décidé de ne plus travailler pour Paris et de rentrer à Vienne. Marie-Antoinette, dont il avait été le maître de musique naguère, ne put le retenir.
 
    Mais avant de partir, Gluck laissa (sans en avertir Calzabigi, apparemment) le livret manuscrit des Danaïdes à Tchudy et à Du Roullet (librettiste d’Iphigénie en Aulide), lesquels en préparèrent un arrangement en français qui échut à Salieri. Cependant, pour des raisons de stratégie publicitaire, on fit courir le bruit que la musique du nouvel opéra était du Chevalier Gluck, seulement aidé pour les ballets par le cadet Salieri. C’est une fois acquis le succès de la nouvelle tragédie lyrique que Gluck insista pour qu’on révélât publiquement la véritable paternité de l’œuvre. À quoi Salieri répondit par une déclaration dans la presse où il rendait hommage au glorieux musicien :
    « Il est vrai que j’ai écrit seul la musique des Danaïdes, mais je l’ai écrite entièrement sous sa direction, conduit par ses lumières et éclairé par son génie. […] J’aurai donc manqué à la vérité et à la reconnaisance, si je n’avais pas profité de l’honneur qu’il a bien voulu me faire, en me permettant d’associer son nom au mien à la tête de cet ouvrage. »

    Succès retentissant : l’opéra connut 127 représentations à Paris jusqu’en 1828 ! Diffusion à l’export également : Kouskovo (en russe), Mannheim, Copenhague.


¶ Les raisons du sujet

    Calzabigi et Gluck, toujours engagés dans leur projet de restaurer à l’opéra la majesté et la force tragique des Grecs, s’étaient tournés assez naturellement vers un sujet propice au déchaînement de la violence passionnelle et fécond en puissants effets scéniques. Car la légende des Danaïdes est fondée sur un meurtre rituel, qui est aussi un meurtre collectif particulièrement atroce.
    Car pourquoi, je vous le demande, les Danaïdes (c’est-à-dire les filles du roi Danaüs) se sont-elles retrouvées au Enfers condamnées à remplir un tonneau sans fond ? Oh, c’est une vieille histoire, mais si vous avez 5 minutes...

    Cette légende mythologique a été illustrée par Ovide dans une des ses Héroïdes (épîtres fictives en vers latins écrites par des héroïnes célèbres à leur amant : Phèdre à Hippolyte, Ariane à Thésée, Œnone à Pâris, Médée à Jason, etc.) : Hypermnestre écrit à son promis Lyncée, évoquant l’affreuse nuit où... mais chut !
    En fait, Ovide reprenait une ancienne légende consignée par le mythographe antique Apollodore l’Athénien. Au commencement était la nymphe Io et son fils Epaphus, né de ses amours avec Jupiter. Épaphus épousa Memphis et en eut une fille, Lybie (tout ça rappellera des choses aux amateurs de Quinault et Lully). Lybie eut des relations suivies avec Neptune, ce qui donné deux jumeaux, Agénor et Bélus. Celui-ci, devenu roi d’Égypte, eut à son tour deux fils, Egyptus et Danaüs, et c’est là que ça se gâte !

    Bélus avait donné l’Arabie à Egyptus et la Lybie à Danaüs. Chacun des deux princes avait d’ailleurs une descendance nombreuse : 50 fils pour Egyptus, 50 filles pour Danaüs (la procimité du Nil doit faire exploser le taux de fécondité).     Mais quel intérêt d’un mythe avec deux frères s’ils ne sont ennemis ? Bingo ! La querelle naquit au sujet de leurs états, et Danaüs considéra qu’avec 50 gaillards en face de ses vierges sages, mieux valait prendre un peu de distance. Il s’embarqua donc avec ses 50 Danaïdes vers la Grèce, s’arrêta à Rhodes, arriva finalement à Argos, dont il reçut la couronne. D’où le nom de Danaens donnés aux habitants (« Timeo Danos et dona ferentes », comme dirait Loïc Le Floch-Prigent).

    Mais il n’était pas tiré d’affaire : voilà que les 50 neveux débarquent à Argos et réclament leurs cousines pour épouses. Danaüs fait mine d’accepter mais résolu de se venger des tribulations de l’exil, il ourdit une vengeance épouvantable en organisant le meurtre collectif des fils d’Egyptus, assassinés par les Danaïdes pendant leur nuit de noces après qu’elles les eurent enivrés. Toute la lignée d’Egyptus périt alors.

    Toute ? Non ! Car la sensible Hypermnestre décida de désobéir à la loi paternelle et épargna Lyncée auquel elle avait été destinée. Ce qui lui valut d’être emprisonnée par Danaüs, pendant que ses sœurs enterraient soigneusement les têtes de leurs époux près des fontaines de la Lune et leurs cadavres décapités aux portes d’Argos. Finalement, Danaüs autorisa l’union d’Hypermnestre avec Lyncée, lequel devait avoir le sang bien chaud pour n’être pas un peu refroidi par l’aventure.
    Et voilà. Apollodore ne parle même pas du tonneau, les méchants ne sont même pas punis, remboursez ! il est vrai que c’est manifestement les questions de généalogie qui l’intéressent d’abord.

    On l’aura compris, ce mythe archaïque est un peu le pendant à grande échelle de la légende d’Atrée et de Thyeste, et convenait à merveille pour qui cherchait à ressourcer la tragédie lyrique du XVIIIe siècle à une violence primitive. Climat de terreur assuré, péripétie horrible du meurtre collectif, dilemme pathétique d’Hypermnestre, partagée entre son obéissance au père et son amour pour Lyncée (le poème d’Ovide servait là de relais). Le sujet n’était pas en outre très couru dans le théâtre français, même s’il y avait eu déjà 4 tragédies parlées sur ce sujet : de Gombauld (1644), Abeille (1678), Riupeirous (1704) et Lemierre (1758). Elles ont été récemment regroupées en un volume par J.-N. Pascal : Noces sanglantes : quatre tragédies d’Hypermnestre, Presses Universitaires de Perpignan, 1999.
 
    Mais ce qui est sans doute déterminant pour le livret prévu pour Gluck, c’est un ballet-pantomime de Noverre sur ce sujet éminemment tragique, créé à Stuttgart en 1764 sur une musique de J.-J. Rodolphe. Il est assez clair aussi que l’idée de Calzabigi procédait du désir de produire un anti-Métastase, puisque le librettiste superstar avait écrit une Ipermnestra où le mythe était édulcoré à la faveur de complications galantes (je n’ai pas été vérifier). Ces Danaïdes sont ainsi conçues, par la simplicité linéaire de l’action et par son choix de la violence et de l’horreur, comme une réponse critique au modèle métastasien.

    On peut aussi remarquer combien ce goût pour les sujets terribles, affectionnés par l’esthétique de Gluck, se développe à la fin de l’Ancien Régime, comme si le triomphe de la civilisation française appelait par contrepoids un fantasme de violence archaïque.


¶ Le livret, ou l’art de célébrer des noces sanglantes

    La difficulté est toujours la même : à partir du moment où on a choisi de se concentrer sur le mythe dans sa simplicité, et dans un sujet qui de lui-même n’offre pas de développements, comment remplir 5 actes ? Et comment ménager dans l’action les séquences dansées que réclame la tragédie lyrique française ?

    Les librettistes y parviennent assez bien, à partir d’un début in medias res : au lever du rideau, Lyncée (à la tête de ses frères) et Danaüs se jurent une éternelle paix. Tout l’acte I est occupé par ce climat irénique, et permet d’introduire le couple des amants Hypermnestre et Lyncée, tout occupés à la perspective de leur bonheur matrimonial. Cependant, Danaüs tient un discours équivoque en sortant à la fin de la scène 1 : 
    « Jouissez du destin propice
    Dont l’amour flatte vos désirs.
    Sans bruit soudain la mort se glisse
    Et nous frappe au milieu des plaisirs. »

    Changement radical à l’acte II : à l’euphorie diurne et publique succède le mystère de la nuit et de conciliabules clandestins. « Le théâtre représente un lieu souterrain du palais consacré à Némésis [déesse de la vengeance], la statue de la déesse est au milieu ; au-devant est un autel. » Danaüs révèle son plan à ses filles rassemblées et leur fait jurer obéissance en « découvrant le voile qui cache un faisceau de poignards » qu’il leur distribue. Suit un dialogue pathétique entre Hypermnestre et son père, qui pose les bases du dilemme de l’héroïne. Restée seule, elle s’abandonne à un désespoir halluciné dans un grand monologue qui clôt l’acte.

    En fait, on va trouve une exploitation astucieuse de l’ambivalence du rite nuptial, auquel président à la fois l’Hymen et Némésis. Si la mise en scène des cérémonies de liesse peut sembler insistante aux actes I et III, c’est d’une part qu’elle permet d’introduire des danses (très important), et d’autre part qu’elle est le support de l’ironie tragique : à l’euphorie apparente se superpose le pressentiment du bain de sang, dont le spectateur est tôt averti, et que les frayeurs d’Hypermnestre amplifient de façon pathétique.

    Retour à l’euphorie collective, plus que jamais en trompe-l’œil, à l’acte III. Fête de Bacchus, on chante, on danse, on boit, ou plutôt les futures veuves enivrent leurs futurs défunts.
    Hypermnestre est évidemment en proie aux affres, ne pouvant tout révéler à Lyncée (c’est une princesse vertueuse, donc docile à son père). Quand son époux lui tend la coupe nuptiale, elle croit y  voir des flots de sang. Quand Lyncée l’exhorte à s’expliquer, Danaüs lui ordonne le silence en aparté : la malheureuse exhale alors son « affreux martyre », ses « affreux déchirements » en plaintes éperdues avant de s’éloigner. Danaüs invite alors tout le monde à se mettre au lit :
    « Allez après ces jeux goûter un si beau sort,
    Dans les bras de l’hymen (à part) vous irez à la mort. (Il sort.) »
Alors, la longue scène finale, intitulée « Hymne à Bacchus », avec un « chœur dansé » dans la tradition de Gluck, envahie par une scénographie riante (guirlandes, petits génies ailés), prend valeur d’ironie tragique. On songe à la fin de l’acte II de la Médée de Cherubini, dont le dispositif est néanmoins plus complexe.

    La menace se précise donc à l’acte IV, où s’accomplissent les assassinats. Nous sommes cette fois dans « une galerie qui communique à l’appartement d’Hypermnestre et à ceux de ses sœurs ».
    Symétriquement à l’acte II, on trouve un dialogue entre le père et la fille, impuissante à le fléchir, puis un monologue désemparé d’Hypermnestre. Entre Lyncée, venu s’abandonner « aux plus tendres transports ». Mais que veulent dire les pleurs de son épouse ? Elle refuse de s’expliquer, essaie de le persuader de fuir, mais sans le suivre : scène de malentendu et de dérobade, assez proche d’Alceste (acte II).
    Désemparée, Hypermnestre lui montre le poignard, sans être explicite. La scène est très étendue, poussant à la limite le suspens, quand Lyncée apprend finalement la vérité, au moment où un roulement lointain donne le signale du meurtre collectif ; il court défendre ses frères. Trop tard : on entend les cris des princes en coulisse « Arrête, arrête ! Quelle barbarie ! » tandis qu’en scène Hypermnestre restée seule est épouvantée et s’évanouit. L’acte finit sur des accords mourants (c’est le cas de le dire).

    L’acte V s’enchaîne sans aucune solution de continuité spatiale ni temporelle : même décor, Hypermnestre revient à elle, pense que Lyncée est mort, elle délire :
    « Père barbare, arrache-moi la vie !
    Joins ta fille à ton gendre, & l’épouse à l’époux.
    Dans mon cœur déchiré plonge ta main impie,
    Et que j’expire sous tes coups ! » 
    Entre Danaüs, qui vient chercher le cadavre de Lyncée. Voyant « sur la table » le poignard de sa fille sans tache de sang, il comprend qu’elle l’a épargné. Elle exulte : Lyncée est sauvé, je brave ta vengeance. tandis qu’on l’emprisonne, les Danaïdes « entrent de tous côtés furieuses, les cheveux épars » comme des Ménades. Danaüs, profitant de cette transe collective, les lance à la poursuite de Lyncée. Mais bientôt un messager annonce que Lyncée revenu avec des soldats massacre les Danaïdes. Danaüs entre en fureur et décide d’immoler sa fille pour voir « tout son sang couler ». Hypermnestre approche, il tire son épée, mais Lyncée surgit et tue Danaüs alors que la princesse s’évanouit.
    Lyncée et ses soldats entament un chœur d’actions de grâce, quand « le théâtre s’obscurcit, la terre tremble, on entend le tonnerre ». Tandis que tous quittent la scène épouvantés, « le palais écrasé par la foudre et dévoré par les flammes s’abîme et disparaît » (cf. Médée de Cherubini, ici encore). Mais ce n’est pas fini : changement de décor, nous voilà transportés aux Enfers dans un tumulte orchestral, pour une scène ultime extrêmement spectaculaire :

    « On voit le Tartare roulant des flots de sang sur ses bords, et au milieu du théâtre Danaüs paraît enchaîné sur un rocher, ses entrailles sanglantes sont dévorées par un vautour, et sa tête est frappée par la foudre à coups redoublés. Les Danaïdes sont les unes enchaînées par groupes, tourmentées par les démons, et dévorées par des serpents ; les autres poursuivies pard es furies, remplissent le théâtre de leurs mouvements et de leurs cris ; une pluie de feu tombe perpétuellement ; le tout forme une Pantomime du genre le plus terrible »


¶ La musique de Salieri

    Bon témoin de l’aptitude d’un musicien à se conformer au style requis : c’est bien du simili-Gluck, sans le génie peut-être, en tout cas beaucoup plus inégal (les danses sont vraiment banales). Les moments les plus violents sont les plus réussis :  la fin de l’acte IV, la pantomime fulgurante de la dernière scène, amplifiée en dialogue choral entre les Danaïdes et les démons, et conclue sur des cris stridents.
    Par ailleurs, l’Ouverture est une réussite éclatante, en 3 parties : introduction lente et piano en mineur, ténébreuse (mystère et menace), puis vaste séquence triomphale, d’une grande élégance (voilà pour la paix et els noces), à quoi s’enchaîne sans crier gare une série d’accords violemment dissonants, préfigurant le meurtre collectif, l’ouverture s’achevant dans la frénésie. On a là un superbe morceau symphonique qui condense le drame en jouant sur la tension interne à ces noces sanglantes.

    La distribution, ostensiblement réduite, se concentre sur 3 personnages : Danaüs (basse), Lyncée (ténor), Hypermnestre (soprano). Le plus beau sans doute est le plus développé : le rôle d’Hypermnestre, combinant cantabile élégiaque, accents convulsifs, vastes intervalles dans les accès de pathétique (en droite ligne d’Alceste ou d’Iphigénie en Tauride). Le rôle est très tendu, aussi difficile que ceux de Gluck sans doute, mais très payant : 3 grands monologues, que le musicien réussit à varier avec le plus grand art, mais aussi les confrontations avec Danaüs, rôle plus monolithique évidemment, mais dont les apartés préservent les droits de la subtilité. Hypermnestre fut créée par la fameuse Mlle de Saint-Huberty, également créatrice de la Phèdre contemporaine de Lemoyne, et qui était une grande tragédienne lyrique. Le grand monologue qui clôt l’acte II, d’une grande mobilité expressive, devait lui permettre de briller particulièrement.



    J’ai à plusieurs reprises insisté sur les analogies avec la Médée de Cherubini, et il est clair que ces Danaïdes lui préparent le terrain. La « Pantomime » finale en serait un bon exemple, d’une puissance orchestrale qui semble lorgner vers Beethoven.
    Mais il faut aussi insister sur le traitement double du chœur : d’une part, on a le chœur comme instance collective dans les séquences rituelles (actes I et III), mais intégré au mouvement scénique (c’est le modèle du « chœur dansé » hérité de Gluck, qu’on trouve aussi à la même époque dans Idomeneo) ; et d’autre part, conformément au titre, les Danaïdes sont traitées comme un personnage collectif, avec lequel Danaüs dialogue à l’acte II ou à l’acte V. Ce choix de la densité collective permet d’autant mieux d’isoler Hypermnestre, seul soliste féminin si on excepte la fugitive Plancippe dans le chœur des Ménades.


¶ Discographie

Deux intégrales existent :
   1) dir. Gelmetti (studio, Radio de Stuttgart, EMI, 1990) avec Margaret Marshall (H), Raul Gimenez (L), Dimitri Kavrakos  (D). [Actuellement supprimée du catalogue] Sauf erreur, ce disque est issu de représentations scéniques à Stuttgart, mais je n’ai trouvé aucun document sur ce point.
    2) dir. Gelmetti (Dynamic), avec Montserrat Caballé (H), Andrea Martin (L), Jean-Philippe Laffont (D). (N.B. Caballé et Laffont avait aussi donné l’œuvre avec Krivine en concert à Montpellier dans les années 80 (Pollet chantait Plancippe).

    Je n’ai pas eu le courage d’aller entendre Caballé et Laffont, que je ne goûte guère en temps normal, alors dans ce répertoire...
    La version EMI souffre d’une direction attentive, mais trop lisse, trop uniforme pour cette musique (il faudrait un excellent chef dans Gluck, suivez mon regard). Les solistes chantent un français pour le moins hasardeux sinon révoltant. Kavrakos n’est sans doute pas la voix de basse idéale pour cette esthétique, on a du moins la couleur, mais guère la noblesse ni l’imagination. Raul Gimenez est plus satisfaisant, très élégant, dans un français hispanique.
    La plus satisfaisante reste Margaret Marshall, malgré son manque d’aisance avec la langue française, le plus souvent floue. Elle partage sans doute avec Kavrakos une certaine gêne face aux exigences particulières de cette déclamation. Mais la noblesse est là, et bien là, et avec elle les nuances, la vulnérabilité, l’émotion tragique, bref à la fois l’intelligence et l’imagination. En 1990, la voix n’évite pas une forme de tension dans l’aigu qu’on peut ne pas aimer, mais qui dont la tension expressive de l’écriture s’accommode très bien. On pourra pinailler sur la justesse çà et là, mais l’incarnation est globalement excellente, à la fois juvénile, véhémente et tenue. Par parenthèse, c’est l’époque où elle a chanté la Vitellia de Mozart : une seule fois à ma connaissance, à Salzbourg, avec Murray, Kasarova et Ben Heppner (1992).


¶ Bibliographie

     Guido BARTH-PURRMANN, « Les Danaïdes », présentation du livret de la version EMI.
       Adolphe JULLIEN, La Cour et l’opéra sous Louis XVI, 1878.
       Jean-Gabriel PROD’HOMME, Gluck, Fayard.
    Rudolf ANGERMÜLLER, Antonio Salieri. Sein Leben und seine weltlichen Werke, 1970.
    Georgia KONDYLI, La perméabilité des genres lyriques à la fin du XVIIIe siècle : Les Danaïdes (1784), thèse inédite, Université de Tours, 2005.
    Migrations culturelles de l'histoire de la représentation aux XVIIIe et XIXe siècles en Europe, Musicorum, Université de Tours, 2004 ; comprend deux articles : Georgia Kondyli, « Les Danaïdes ou les migrations d'un mythe sur la scène au 18ème siècle » ; Elena Biggi Parodi, « Les Danaïdes di Salieri diretta da Gaspare Spontini (Parigi, 1817) ».



 
Par Bajazet
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Mercredi 1 novembre 2006
Il Ritorno di Tobia (1775), ou l'oratorio oublié de Haydn

¶ Contexte de la création

    Il existait une tradition de l’oratorio en italien à Vienne à la Cour des Habsbourg depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, en particulier d’un type d’oratorio donné pour la Semaine Sainte, appelé « oratorio du sépulcre », mettant en scène des apôtres et/ou Marie-Madeleine. On en trouve par exemple de Caldara — lequel installé à Vienne fut le premier à mettre en musique plusieurs livrets d’opera seria de Métastase, comme La Clemenza di Tito en 1734 : un enregistrement est paru récemment — comme plus tard de Zelenka.
    Métastase d’ailleurs a écrit plusieurs livrets d’oratorio très fameux, soit christiques (La Passione di Gesù Cristo par ex.), soit sur un sujet de l’Ancien Testament (Betulia liberata, Giuseppe riconosciuto, Gioas Re di Giuda).
[On trouve ces livrets réunis en un petit volume de poche : Metastasio, Oratori sacri, Venezia, Marsilio, 1996]

    Or dans les années 1770-1790 une société de musiciens viennois, la Wiener Tonkünstlersozietät, fondée par le compositeur Florian Gassmann en 1771, organisait des concerts de bienfaisance au profit des veuves de musiciens.
    Ces concerts avaient lieu deux fois l’an : juste avant Noël et pendant le Carême. L’entracte de l’oratorio était ocuupé par un concerto et des pièces instrumentales. La participation des artistes était bénévole. Le sujet exaltait traditionnellement la constance chrétienne dans les adversités tout en offrant une musique volontiers monumentale (ce sont des concerts solennels).

    C’est dans ce cadre que se succédèrent plusieurs grands oratorios italiens à sujet biblique (toujours en 2 parties), dont voici quelques exemples remarquables :

1772 : GASSMANN, Betulia liberata
1773 : Carl Ditters von DITTERSDORF, Esther
1775 : Joseph HAYDN, Il Ritorno di Tobia
1778 : DITTERSDORF, Giob
1785 : MOZART, Davide penitente
1787 : KOZELUCH, Mosé in Egitto

    Pour ce que nous pouvons en juger d’après plusieurs enregistrements récents (chez CPO en particulier), ces oratorios joignent au vocabulaire de l’opera seria (succession de récitatifs secs et d’airs, grands airs pathétiques à vocalises, airs dont le texte repose sur une comparaison avec les éléments naturels) une participation importante du chœur et une orchestration fastueuse développée dans des séquences descriptives (passage de la Mer rouge dans Moïse, tempête dans Tobie ou Job).
    Ainsi, ces musiques témoignent à la fois d’une empreinte de l’opéra contemporain (dans la virtuosité d’apparat, par exemple) et d’un élargissement de la palette orchestrale, volontiers « pré-romantique » ou plus précisément Sturm und Drang : ce n’est pas un hasard si ces oratorios excellent à exprimer les turbulences de l’atmosphère comme de l’âme.




¶ Quand Tobie rencontre Joseph

    La célébrité des deux oratorios allemands ultérieurs, La Création (1789) et Les Saisons (1801), a occulté cet oratorio qui a eu le malheur de passer pour un vestige d’une tradition surannée (syndrome bien connu de l’opera-seria-forcément-désuet-et-ennuyeux, n’est-ce pas Clément ?)

    Les enregistrements en sont rares. Je ne connais pas la version Hungaroton avec Magda Kalmar, mais celle enregistrée pour Decca en décembre 1979 (supprimée, mais reprise dans un coffret économique d’oratorios de Haydn dirigés par Dorati)  :

Rafaelle (l’Archange) : Barbara Hendricks, soprano
Sara, épouse de Tobia : Linda Zoghby, soprano
Anna, mère de Tobia : Della Jones, mezzo
Tobia, fils de Tobit : Philip Langridge, ténor
Tobit, époux d’Anna : Benjamin Luxon, basse
Brighton Festival Chorus
Royal Philarmonic Orchestra
Antal Dorati

     Dernière minute : Andreas Spering a enregistré l'œuvre en septembre dernier pour Naxos, avec Sophie Karthäuser (Sara), Roberta Invernizzi  (Rafaelle), Ann Hallenberg (Anna) et Andres Dahlin (Tobia). Qual colpo improvviso !

    Le livret est dû à Giovanni Gastone (1742-1800), frère du compositeur Luigi Boccherini, et représente les épreuves traversées par Tobie et sa famille.

Première partie :
    Tobit et Anna attendent dans l’angoisse le retour de leur fils Tobie parti dans l’empire babylonien. Tobit révèle à son épouse qu’un songe lui a annoncé que leur fils avait pris pour femme une lointaine parente, Sarah, et que cela avait retardé son retour.
    Mais voici qu’apparaît Azarias, compagnon de route de Tobie, qui annonce l’imminence de son retour. Il s’agit en afit de l’Archange Raphaël, son protecteur, qui annonce que grâce à son fils, qui a vaincu et éviscéré un monstre aquatique sur les bords du Tigre, Tobit, quie st aveugle, recouvrera la vue (air : « Il figlio a te si caro »).
    Les tendres époux Tobie et Sarah paraissent enfin, et s’expriment leur amour mutuel en deux airs symétriques (contemplatif pour le ténor, jubilant pour la soprane). Le chœurd es Hébreux réclame la réalisation de la prophétie de l’Archange et la guérison de Tobit (chœur final avec solistes : « Udi le nostre voci »).

Seconde partie :
    Anna et Sarah s’entretiennent de la foi en Dieu, et Azarias les y exhorte car « Dieu ne manque jamais à ses promesses » (air : « Come se a voi parlasse »). Sarah exprime alors son ravissement au spectacle sublime des mœurs pastorales et patriarcales d’Israël (air « Non parmi esser fra gl’uomini »). Tobie annonce qqu’il va verser sur les yeux de son père quelques gouttes de la bile du monstre qu’il a vaincu afin de la guérir (air de comparaison : « Quel felice nocchier », qui chante la confiance dans la tourmente).
    Ensuite, Anna, dans une grande scène avec chœur, oppose dramatiquement l’angoisse de la vie terrestre aux consolations de l’espérance chrétienne (« Come in sogno »). Mais Tobit souffre encore davantage depuis que son fils a voulu le soigner : résigné, il attend la mort (air « Invan lo chiedi »). Dans un magnifique duo, la mère et le fils donnent libre cours à leur désolation (« Dunque, o Dio, quando sperai »).
    Mais Sarah surgit, qui annonce qu’Azarias a remédié au mal de Tobit en protégeant ses yeux du soleil afin qu’il s’accoutume petit à petit à la lumière du jour. L’Archange révèle alors son identité, et tous chantent leur foi inébranlable dans la Providence (chœur final avec solos).


Eustache Le Sueur, La Nuit de noces de Tobie et Sarah



    La création de cet oratorio sous la direction du compositeur (2 et 4 avril 1775) fut triomphale, et la recette énorme : 1712 gulden (faites la conversion en euros). Un journal du temps souligne l’impression produite par les chœurs « qui sont embrasés d’un feu qui ne brille que chez Haendel ». Les solistes provenaient de la chapelle du prince Esterhazy.
    L’oratorio fut donné ensuite à Berlin en 1777, puis à Rome en 1783, alors que Haydn y était quasiment inconnu !

    Mais une reprise en 1784 (28 et 30 mars), pour laquelle Haydn réaménagea la partition, eut lieu, toujours dans le même cadre institutionnel, au Burgtheater de Vienne, avec une distribution éclatante :
    Caterina Cavalieri et Valentin Adamberger, créateurs de Constance et de Belmonte dans L’Enlèvement au sérail, chantaient les parties de Raphaël et de Tobie, tandis qu’Anna était confiée à la Storace, autre grande interprète mozartienne. Theresia Teyber (qui avait été la première Blondchen) et Stefano Mandini tenaient les rôles de Sarah et de Tobit.

    Une dernière reprise en 1808 n’eut en revanche guère de succès : le goût avait alors changé pour un public désormais habitué à une esthétique moins ornée et statique.

    Car l’écriture musicale privilégie ici des numéros de grandes dimensions. Les airs durent entre 8 et 14 minutes, le plus long étant celui, absolument sublime et absolument méconnu, de Tobie dans la 1ère partie (« Quando mi dona un cenno »), pure effusion de tendresse sur un tapis de cordes avec sourdines (Langridge y est inoubliable). Le même Tobie hérite d'un "air de comparaison" très tendu et spectaculaire. Tels sont si l'on veut les deux pôles de l'esthétique vocale ici : d'un côté l'apparat orné de l'opera seria, de l'autre une écriture plus intime, d'une émotivité contenue.
    Le grand duo de Tobie et d’Anna, à la fois angoissé et suspendu, fait une dizaine de minutes. (Morceau admirable, d’une douceur élégiaque extraordinaire, associé pour moi à la nuit d’été depuis que je l’ai écouté en boucle dans un jardin des Pyrénées durant les nuits de la canicule. ) On est donc aux antipodes de l’esthétique concise que Gluck développait alors, mais bien plutôt dans la tradition du baroque tardif, soutenu de toute la science orchestrale de Haydn.

   Le rôle de l’Archange privilégié comme il se doit les vocalises spectaculaires, la longueur de souffle et les envolées dans l’aigu qui semblent ignorer la pesanteur  : on est dans la tradition de l’oratorio catholique et romain (cf. l’Ange dans La Resurrezzione de Haendel). Son air d’entrée est extraordinaire, rayonnant et monumental, mais celui de la 2e partie présente des élancements non moins surprenants. Musique à la fois décorative et émouvante, qui semble dilater l’espace, comme le rococo des églises autrichiennes.

    À Anna reviennent des pages particulièrement dramatiques, et qui confirment le profil « mezzo » de la Storace. Son aria di paragone (« Sudo il guerrier ») est impressionnant, mais moins prenant que le monologue angoissé de la seconde partie, qui évoque des visions de cauchemar. Le chœur qui s’y enchaîne aussitôt (« Svanisce in un momento ») fut adapté par Haydn sur des paroles latines destinées à la liturgie (« Insanæ et vanæ curæ »).

    Cependant, la partie vocale la plus frappante est peut-être celle de Sarah. Son premier air (« Del caro sposo ») déploie tout l’éventail du soprano virtuose : vocalises, piqués, écarts spectaculaires de registres entre l’aigu et le grave (comme chez Mozart ou comme dans l’air railleur de la femme de Job dans l’oratorio de Dittersdorf, dont les figures sont voisines).
    Mais son second air, centré sur le medium, exalte le cantabile nostalgique dans un dialogue permanent avec les bois, où le hautbois solo donne une couleur pastorale, mordorée, très émouvante, comme le déclin du jour dans un paysage idyllique de Duguet. Signalons que Cecilia Bartoli a chanté et respiré cet air en concert avec Rattle d’une manière souveraine (Salzbourg 1999, inédit au disque).


Par Bajazet
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Jeudi 23 novembre 2006

Alban BERG,
Sieben frühe Lieder
(7 lieder de jeunesse)

    C'est une des œuvres vocales que je préfère, toutes catégories confondues. Le premier lied du cycle me met déjà en extase ("trinke, Seele, trinke Einsamkeit"), avant les 4e et 6e. Curieusement, le jour où j’ai découvert cette œuvre, mon goût ancien pour les Quatre derniers lieder de Strauss a été sérieusement entamé…


1) Nacht (Nuit), poème de Carl Hauptmann
2) Schilflied (Chant du roseau), poème de Nikolaus Lenau
3) Die Nachtigall ( Le Rossignol), poème de Theodor Storm
4) Traumgekrönt (Couronné de rêve), poème de Rainer Maria Rilke
5) Im Zimmer (Dans la chambre), poème de Johannes Schlaf
6) Liebesode (Ode amoureuse), poème d'Otto Erich Hartleben
7) Sommertage (Jours d'été), poème de Paul Hohenberg


    En voici d'abord le texte allemand, avec une traduction faite maison.



1. NACHT (Carl Hauptmann)

Dämmern Wolken über Nacht und Tal,
Nebel schweben, Wasser rauschen sacht.
Nun entschleiert sich's mit einemmal :
O gib Acht ! Gib Acht !
Weites Wunderland ist aufgetan.
Silbern ragen Berge, traumhaft groß,
Stille Pfade silberlicht talan
Aus verborg'nem Schoß ;
Und die hehre Welt so traumhaft rein.
Stummer Buchenbaum am Wege steht
Schattenschwarz, ein Hauch vom fernen Hain
Einsam leise weht.
Und aus tiefen Grundes Düsterheit
Blinken Lichter auf in stummer Nacht.
Trinke Seele! Trinke Einsamkeit!
O gib Acht ! Gib Acht !

NUIT
Voici que l'ombre des nuages s'étend sur la nuit et la vallée,
Des brumes flottent, des eaux bruissent à peine.
Maintenant tout se révèle d'un seul coup :
Oh, regarde bien ! regarde bien !
Un vaste, un merveilleux pays s'est ouvert.
Argentées, des montagnes se dressent, hautes comme en rêve,
Des sentiers silencieux, dans une lueur d'argent, se déploient dans la vallée,
Sortis d'antres cachés ;
Et la majesté du monde resplendit, pure comme en rêve.
Le hêtre muet, au bord du chemin,
Noircit dans l'ombre ; venu du bois lointain,
Un souffle passe doucement, solitaire.
Et montées des profondeurs ténébreuses,
Des lueurs scintillent dans le silence de la nuit.
Abreuve-toi, mon âme ! abreuve-toi de solitude !
Oh, regarde bien ! regarde bien !
   

2. SCHILFLIED (Nikolaus Lenau)

Auf geheimem Waldespfade
Schleich' ich gern im Abendschein
An das öde Schilfgestade,
Mädchen, und gedenke dein!

Wenn sich dann der Busch verdüstert,
Rauscht das Rohr geheimnisvoll,
Und es klaget, und es flüstert,
Daß ich weinen, weinen soll.

Und ich mein', ich höre wehen
Leise deiner Stimme Klang
Und im Weiher untergehen
Deinen lieblichen Gesang.


CHANSON DU ROSEAU

Par le sentier secret du bois
j’aime à me glisser dans la lumière du soir
sur la rive déserte couverte de roseaux,
jeune fille, et je pense à toi !

Alors, quand les bosquets deviennent noirs,
le roseau se met à bruire mystérieusement,
et c’est une plainte, c’est un murmure,
qui me pousse à pleurer, à pleurer.

Et je crois entendre vibrer
doucement ta voix, ton timbre,
et mourir sur l’étang
ton chant bien-aimé.



3. DIE NACHTIGALL (Theodor Storm)

Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen;
Da sind von ihrem süßen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.

Sie war doch sonst ein wildes Blut ;
Nun geht sie tief in Sinnen,
Trägt in der Hand den Sommerhut
Und duldet still der Sonne Glut
Und weiß nicht, was beginnen.

Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen ;
Da sind von ihrem süßen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.


LE ROSSIGNOL

C’est l’œuvre du rossignol
qui a chanté toute la nuit ;
et sous ses traits délicieux,
dans sa résonance et dans son écho,
les roses se sont ouvertes.

Elle était pourtant jusqu’ici d’un caractère impulsif ;
désormais la voilà méditative et réfléchie,
tenant à la main son chapeau d’été
et supportant en silence l’ardeur du soleil
et ne sachant par où commencer.

C’est l’œuvre du rossignol
qui a chanté toute la nuit ;
et sous ses traits délicieux,
dans sa résonance et dans son écho,
les roses se sont ouvertes.



4. TRAUMGEKRÖNT (Rainer Maria Rilke)

Das war der Tag der weissen Chrysanthemen,
mir bangte fast vor seiner Pracht...
Und dann, dann kamst du mir die Seele nehmen
tief in der Nacht.

Mir war so bang, und du kamst lieb und leise,
ich hatte grad im Traum an dich gedacht.
Du kamst, und leis' wie eine Märchenweise
erklang die Nacht.


COURONNÉ DE RÊVE

C'était le jour des chrysanthèmes blancs,
j'étais presque effrayé de sa splendeur...
Et c'est alors, c'est alors que tu vins prendre mon âme
au profond de la nuit.

J'avais si peur, et tu vins, amoureusement, doucement,
je venais juste de penser à toi en rêve.
Tu vins, et doucement, comme dans une féerie,
la nuit libéra sa musique.


5. IM ZIMMER (Johannes Schlaf)

Herbstsonnenschein.
Der liebe Abend blickt so still herein.
Ein Feuerlein rot
Knistert im Ofenloch und loht.
So, mein Kopf auf den Knien,
so ist mir gut.
Wenn mein Auge so in deinem ruht,
Wie leise die Minuten ziehn.

DANS LA CHAMBRE

Soleil d’automne.
L’aimable soir lance sa lumière dans la maison, si paisiblement.
Un petit feu rougeoyant
brûle en crépitant dans le poële.
Et moi, la tête contre les genoux,
je me sens si bien.
Quand mon regard se repose dans le tien,
comme les minutes passent doucement.


6. LIEBESODE (Otto Erich Hartleben)

Im Arm der Liebe schliefen wir selig ein,
Am offnen Fenster lauschte der Sommerwind,
Und unsrer Atemzüge Frieden trug er hinaus in die helle Mondnacht.
Und aus dem Garten tastete zagend sich ein Rosenduft an unserer Liebe Bett
Und gab uns wundervolle Träume,
Träume des Rausches, so reich an Sehnsucht.

ODE AMOUREUSE

Dans les bras de l’amour nous nous endormions heureux,
Par la fenêtre ouverte, la brise d’été aux aguets
Emportait notre souffle paisible dans la claire nuit de lune.
Et montant du jardin, un parfum de roses se risquait à envelopper le lit de notre amour,
Et nous donnait des rêves prodigieux,
Des rêves d’ivresse, saturés de désir et de nostalgie.


7. SOMMERTAGE (Paul Hohenberg)

Nun ziehen Tage über die Welt,
Gesandt aus blauer Ewigkeit,
Im Sommerwind verweht die Zeit.

Nun windet nächtens der Herr
Sternenkränze mit seliger Hand
Über Wander- und Wunderland.

O Herz, was kann in diesen Tagen
Dein hellstes Wanderlied denn sagen
Von deiner tiefen, tiefen Lust:

Im Wiesensang verstummt die Brust,
Nun schweigt das Wort, wo Bild um Bild
Zu dir zieht und dich ganz erfüllt.

JOURS D’ÉTÉ

Voici que les jours passent sur le monde,
S’élançant de l’éternité bleue,
Dans le vent d’été se dissout le temps.

Voici que dans la nuit le Seigneur tresse
Des couronnes d’étoiles, de sa main bienheureuse,
Au-dessus de ce pays de marches et de merveilles.

Ô mon cœur, en ces jours, que peut-elle donc dire,
Ta chanson de marche la plus limpide,
De ton profond, profond désir ?

Le chant des prairies rend la poitrine muette,
Les mots se taisent, maintenant que les images
Se pressent vers toi, l’une après l’autre, et t’emplissent tout entier.


 ***************************************************

[N.B. Pour cette présentation, j'exploite le texte de Paul Griffiths reproduit dans le livret de la version DG avec Margaret Marshall, dans la collection "20th Century Classics"]

    Alban Berg (1885-1935) a daté ce cycle de lieder avec piano (pour voix de femme) de l'année 1907, année où il tomba éperdument amoureux de sa femme Hélène, à qui cette œuvre est dédiée. En fait, la composition en fut plus étalée : les lieder 3, 5 et 6 datent de 1905-1906 ; le lied central (sur un poème de Rilke) date en effet de 1907 ; les autres furent composés en 1908.
Berg les orchestra en 1928, avant de se mettre à la composition de Lulu. C'est alors que la version avec piano (jusqu'alors inédite) fut publiée, vraisemblablement après révision de l'accompagnement primitif.


    Ces lieder sont immédiatement lyriques, d'une intense séduction, d’un climat poétique propice au mystère. Dans ces toutes premières années du XXe siècle, Berg s'inscrit encore nettement dans la lignée romantique et post-romantique, celle qui va de Schubert à Mahler en passant par Brahms. Le choix des poètes Lenau ou Storm est d'ailleurs symptomatique de cet ancrage dans la tradition du lied.

    Contrairement à son maître Schönberg, Berg ne s'est pas encore nettement engagé sur la voie d'une instabilité harmonique qui inclinait vers l'atonalité. Néanmoins, on peut remarquer certaines étrangetés : le lied nocturne initial se meut dans une harmonie modale qui nourrit son climat de mystère, tandis que dans le cinquième l'accord de tonique est constamment évité.

    La construction de l'ensemble est également remarquable : au centre, juste après le fameux lied du Rossignol (motif traditionnellement romantique, écriture vocale avec élancements lyriques) on trouve le poème de Rilke (indice évident de modernité littéraire). Il se termine par "erklang die Nacht" (note aiguë piano, extatiquement tenue), non seulement en écho au premier lied ("Nacht") mais comme la devise de ce cycle, dont tous les poèmes (sauf le cinquième, qui évoque le couchant) sont explicitement nocturnes.

    La version orchestrale de 1928 met en relief la symétrie de l'architecture du cycle. Le premier et le septième des lieder requièrent un grand effectif orchestral, alors que le troisième et le cinquième (qui encadrent donc le lied central) se distinguent par une orchestration singulière : les cordes seules pour "Die Nachtigall", un groupe vents-harpe-cymbales pour "Im Zimmer". Quant au second, il est confié à 15 instruments en solo, en écho à l'orchestre de chambre de Schönberg : Griffiths le rapproche de la scène 3 de l'acte II de Wozzeck. Le même Griffiths ajoute : "L'instrumentation sophistiquée du recueil met ainsi les lieder entre guillemets, leur donnant la valeur de citations du passé du compositeur."
    L'orchestration, outre sa splendeur plastique, souligne un des caractères très prenant du cycle, à savoir l'impression que la musique exprime des flux de conscience, jusqu'à une sorte d'ivresse immobile.

    De la voix féminine, ce cycle exige une grande flexibilité, de la délicatesse expressive, mais aussi un geste lyrique large (dans le dernier lied, par exemple). La volupté du timbre est un atout, certes, mais l’essentiel reste une imagination poétique constante et la maîtrise des lignes si enveloppantes jusque dans les écarts mélodiques.


DISCOGRAPHIE

1) Versions avec piano
¶ Lucia Popp / I. Gage (RCA)
[un fantastique album "Jugendstil-Lieder", avec des Schönberg, Pfitzner, Schreker et Strauss]
¶ Margaret Marshall / G. Parsons (DG)
¶ Anne Sofie Von Otter / B. Forsberg (DG)
¶ Mitsuko Shirai / H. Höll (Capriccio)
¶ Violetta Urmana / J. Ph. Schulze (Farao)
¶ Diana Damrau / S.M. Lademann (Orfeo, live 2005)

2) Versions orchestrales
¶ Jessye Norman / P. Boulez (Sony)
¶ Anne Sofie Von Otter / Cl. Abbado (DG)
¶ Kari Lövaas / H. Blomstedt (DG)
¶ Barbara Bonney / R. Chailly (Decca)
¶ Renée Fleming / Cl. Abbado (DG)

 2 bis) Orchestration pour ensemble orchestral et piano (source inconnue)
¶ Maria Riccarda Wesseling / P. Alain-Monnot (Claves)




    Avec orchestre, Von Otter et Abbado (Philarmonie de Vienne) semblent à peu près hors concurrence. C’est fascinant de poésie et d’intelligence.
La soliste s’y épanouit autrement que dans son enregistrement avec piano : c'est à mon sens un de ses plus beaux disques. Le couplage propose l'extraordinaire cantate Der Wein, sur une traduction allemande de Baudelaire.
    Regrettons néanmoins que rien ne soit resté (à part dans mes archives…) du concert berlinois où Lorraine Hunt chantait ce cycle avec Nagano et la Philarmonie.


 Lucia Popp chante ces lieder avec une science vocale extraordinaire, au service d'une expression résolument mélancolique, un peu languide. Elle accentue la filiation post-romantique du cycle plutôt que sa « modernité ». C'est en tout cas un très grand plaisir d'entendre ces lieder par une voix si rigoureuse mais aussi d'un charme profondément viennois (au meilleur sens du terme).

   



Margaret Marshall a une voix moins soyeuse bien sûr, moins onctueuse ; c'est plus tendu, mais aussi plus vibrant, ce qui n'exclut pas des nuances et une dynamique magnifiques. Version plus éloquente, en un sens. J'aime énormément, et le piano de Parsons est plus suggestif que celui de Gage, comme souvent un peu timide.


Mitsuko Shirai s'impose dans un tout autre registre : celui d'un climat très mystérieux, presque silencieux, avec un raffinement des nuances toujours renversantes chez une voix qui n'a jamais été grande. Ce mélange d’extrême précision et de mystère est vraiment étonnant. Tout ce disque Berg, avec plusieurs inédits, est fabuleux. Le pianiste est à la hauteur !

  

    De la récente version de Diana Damrau, je parlerai bientôt en chroniquant l’ensemble de ce magnifique récital salzbourgeois. Geduld, Geduld…




Par Bajazet
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Samedi 6 janvier 2007
    Reinhard Goebel et son ensemble Musica Antiqua Köln ont dû cesser leur collaboration avec Archiv, mais le chef continue semble-t-il ses activités.
    À paraître mi-janvier un enregistrement de l'opéra en deux actes de Michael Haydn, Andromeda und Perseus. Je ne connais rien de cette œuvre, dont il existait déjà une version par une équipe hongroise dirigée par Tamas Pal (chez Bongiovanni).

    La couverture du disque de Goebel annonce un "récitant"… J'ai supposé qu'il s'agirait alors d'un singspiel avec dialogues parlés ainsi remplacés, mais en fait non, il s'agit d'une serenata allégorique dans le goût seria (Persée est dévolu à un castrat soprano), composée pour le jubilé du prince-archevêque de Salzbourg, Colloredo. Le récitant remplace donc les récitatifs (!). Mais l'opéra est-il sur un texte allemand ou italien à l'origine ? La version de Pal titrait Andromeda e Perseo.


    L'enregistrement est à paraître chez Oehms (2 CD), avec :
Heike Postein, soprano (Andromède)
Christine Wolff, soprano (Persée)
Max Ciolek, ténor (Phinée)
Raimund Nolte, basse (Céphée)
Gunter Cremer (récitant)
Ens. vocal de Cologne
Orch. de la Radio de Saarbrück
Dir. R. Goebel

    À part Raimund Nolte, ces noms ne me disent rien. Si quelqu'un a des lumières…


Par Bajazet
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Dimanche 7 janvier 2007
    Bien sûr il y a Martha Mödl et Margaret Price pour l'original du Liebestod, ou bien Kubelik en version orchestrale (qui vous permet de chanter par-dessus l'orchestre, car nous avons tous en nous quelque chose de hochdramatisch, n'est-ce pas ?).
    Mais avez-vous vu le film de Chabrol Les Cousins (1959) ?



    Charles (Gérard Blain) est un provincial (du Limousin, si je me souviens bien) monté à Paris pour finir son droit. Sérieux, scrupuleux, sans grâce, attaché à sa mère à qui il écrit régulièrement, il loge chez son cousin Paul (Jean-Claude Brialy), glandeur, beau parleur, mondain. L'opposition des deux personnages permet d'incarner l'assimilation impossible d'un univers moral et culturel (mental, plutôt) à l'autre. Une vague idylle est près de se nouer entre Charles et la Parisienne Florence (Juliette Mayniel), mais Charles s'arc-boute à ses études et à l'espoir que sa famille a mis en lui, si bien que Florence se met finalement en ménage avec Paul. À l'approche des examens, Paul ne songe qu'à faire la fête et Charles se raidit devant l'obstacle. Il est recalé, quand son cousin est reçu in extremis grâce à son aisance à l'oral.



    À la fin du film, c'est le petit matin. Une aube navrante de nuit blanche. Charles est désespéré. Il prend un revolver et joue à la roulette russe… contre la tempe de Paul endormi dans le canapé. Paul se réveille, se lève, met un disque sur le pick-up : la Mort d'Isolde, version pour orchestre seul. Toute la dernière scène, entre les deux cousins, dure exactement le temps du morceau. Dialogue équivoque entre les deux cousins. Le revolver est resté posé sur un meuble du salon. Paul le prend nonchalamment, par un jeu habituel, et vise Charles à bout portant, qui tend le bras vers lui. Paul appuie sur la gachette sans se douter que le revolver puisse être chargé. Charles s'effondre. Le dernier plan est sur le pick up dont le bras arrive en fin de sillon avec les derniers accords enveloppants de Wagner, et la résolution du chromatisme.




Par Bajazet
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Lundi 8 janvier 2007
 Ou du bois dont on fait les lieder 

    Voici trois lieder de Wolf sur des poèmes de Mörike, où il est question de bois :
1)
Denk es, o Seele ; 2) Auf ein altes Bild ; 3) Schlafendes Jesuskind
   
Pour chacun, je présente le texte avec une traduction maison, puis la mise en musique, et enfin des indications discographiques. Je précise d'ailleurs que je connais un nombre limité de disques de lieder de Wolf.

 1)   Pour commencer Denk es, o Seele, qui a un rapport avec le Don Giovanni de Mozart…
    Le poète souabe Eduard Mörike (1804-1875), un des plus grands lyriques de langue allemande, a écrit en 1855 une courte nouvelle intitulée Le Voyage de Mozart à Prague, qui se situe donc au moment de la genèse et de la création de Don Giovanni. Comme dirait mon idole, Mme Verdurin, c'est une petite perfection, couramment disponible en poche dans la collection Ombres ou mieux en bilingue dans la collection Folio.

    Or voici les dernières lignes de la nouvelle, après le départ de Mozart, reparti à Vienne (traduction d'A. Béguin, sauf pour le poème) :
    « Un peu plus tard, en traversant la grande pièce où l'on avait remis de l'ordre et où les rideaux de damas vert laissaient pénétrer une douce lumière crépusculaire, elle [Eugénie] s'arrêta mélancoliquement auprès du piano. Il lui semblait rêver quand elle se rappelait qu'il s'était assis là quelques heures plus tôt. Elle regarda longuement, pensive, le clavier qu'il avait touché, rabattit doucement le couvercle et retira la clé, s'assurant jalousement qu'aucune main ne l'ouvrirait bientôt. En passant, elle remit en place quelques cahiers de musique, un vieux feuillet en tomba : c'était la copie d'une chanson populaire de Bohême que Franziska et elle chantaient souvent jadis. Elle la releva, assez émue. Dans l'état où elle se trouvait, le hasard le plus naturel prend figure d'oracle. Mais quelque signification qu'elle lui donnât, ce texte dont elle relisait les vers si simples lui arracha des larmes :

Ein Tännlein grünet wo,
Wer weiß, im Walde,
Ein Rosenstrauch, wer sagt,
In welchem Garten ?
Sie sind erlesen schon,
Denk es, o Seele,
Auf deinem Grab zu wurzeln
Und zu wachsen.

Zwei Schwarze Rößlein weiden
Auf der Wiese,
Sie kehren heim zur Stadt
In muntern Sprüngen.
Sie werden schrittweis gehn
Mit deiner Leiche;
Vielleicht, vielleicht noch eh
An ihren Hufen
Das Eisen los wird,
Das ich blitzen sehe !

Un petit sapin verdit,
Qui sait où, dans la forêt ;
Un rosier, qui sait
Dans quel jardin ?
Ils sont déjà destinés —
Songes-y, ô mon âme —
À prendre racine sur ta tombe
Et à y croître.

Deux chevaux noirs paissent
Dans cette prairie,
Ils reviennent à la ville
D'un trot joyeux.
Ils avanceront au pas
En tirant ta dépouille;
Peut-être, peut-être même avant
Que leurs sabots
Perdent le fer,
Que je vois étinceler !

***************

    Ce poème a produit un des plus célèbres lieder de Hugo Wolf, et typique de cette fausse simplicité du musicien, assez retorse dans ses harmonies. Le prélude égrène de petits accords au piano, suspensifs, énigmatiques, qui reviendront entre les deux strophes et comme postlude.
    Le registre initial de la partie vocale, presque insouciant dans sa fraîcheur faussement populaire, glisse bientôt vers une expression plus dramatique. Avec l'évocation du corbillard, la partie de piano semble mimer un choral religieux, tandis que la voix se déploie avec des accents de plus en plus inquiétants. Les deux derniers vers sont ainsi saisissants, avant que ne réapparaissent, plus énigmatiques que jamais, les accords discrets du début.

    Je ne connais pas beaucoup de versions de ce lied.
    Schwarzkopf, sur qui il est de bon ton de dauber, est extraordinaire (a-t-elle jamais été plus extraordinaire que dans Wolf ?) mais j'avoue préférer encore Irmgard Seefried, moins raffinée de texture et d'aigu, mais plus inquiétante, plus suggestive, plus émouvante tout simplement. J'ai la version studio chez DG (avec Werba au piano) mais il existe d'autres témoignages de Seefried dans ce lied au concert, je crois.


2) Auf ein altes Bild (Sur un tableau ancien)

    Le court poème de Mörike consiste en une description d'un paysage peint, avec une surprise à l'intérieur...

In grüner Landschaft Sommerflor,
Bei kühlem Wasser, Schilf und Rohr,
Schau, wie das Knäblein sündelos
Frei spielet auf der Jungfrau Schoß !
Und dort im Walde wonnesam,
Ach, grünet schon des Kreuzes Stamm !

Un paysage verdoyant dans la floraison de l'été,
Au bord d'une eau fraîche, avec des joncs et des roseaux,
Regarde, comme le petit enfant indemne du péché
Joue en liberté sur le sein de la Vierge !
Et là-bas, dans la forêt ravissante,
Ah, voilà que déjà verdoie le tronc dont on fera la croix !


    Je trouve ce petit poème magnifique, s'ouvrant et se fermant en boucle sur l'évocation de la verdure, avec entre les deux une modification du regard et du caractère du paysage. Contrairement à un autre poème de Mörike en forme de description de tableau (Schlafendes Jesuskind : voir ci-après), où la référence à l'Enfant Jésus était donnée dans le titre, le sujet religieux apparaît ici par surprise. En fait, on ne peut que songer à ces tableaux religieux de l'âge baroque où le peintre insère dans la représentation idyllique de la Vierge et de son fils des indices de la passion à venir (épines, bois, pourpre, etc.). De même ici, et on peut se demander si les roseaux ne font pas allusion au roseau dont par dérision on affuble le Christ lors de la Passion, comme un sceptre dérisoire.

    Le lied de Wolf, dominé par la douceur de la nuance piano, est tout entier construit sur un accompagnement qui rappelle la simplicité rythmique du choral luthérien. Avec ses tenues et ses silences, qui prendront au fur et à mesure du texte une dimension mystérieuse. C'est un des plus beaux exemples que je connaisse de la faculté de la musique à exprimer paradoxalement le silence de la contemplation.
    La voix épouse le rythme du piano, se développant de façon étale, avec beaucoup de valeurs longues, permettant d'ailleurs la parfaite intelligibilité du texte. Chose remarquable, les deux derniers vers ne donnent lieu à aucun pathos : on reste dans la retenue d'un chant extrêmement doux (même Fassbaender enchérit sur la douceur à ce moment-là).
    Le postlude reprend une dernière fois le motif initial en forme de choral, mais prolongé en modulation mineure, comme une crispation, avant toutefois que le lied ne s'achève sur une cadence surprenante, qui clôt le morceau sur un dernier accord majeur alors qu’on attendait un accord mineur. Bach employait ainsi ce qu'on appelle la tierce picarde (majeure ou lieu de mineure dans l'accord de premier degré final) à la fin du Crucifixus de la Messe en si, suggérant ainsi la Résurrection par anticipation.

    J'ai cité la version Fassbaender (Decca, 1993), très impressionnante par son intériorité, ses couleurs, son mystère, et un équilibre entre chant et diction extraordinaire. Je me demande si Ferrier ne l'a pas gravé aussi (il y avait des Wolf en complément de ses Schumann sur le microsillon Decca que j'avais autrefois). Sinon, Seefried et Fischer-Dieskau, encore et toujours. (Les Mörike Lieder de Fischer-Dieskau avec Moore ont été publiés à part dans un coffret EMI)


3) Schlafendes Jesuskind
(gemalt von Francesco Albani)
Le Sommeil de l'Enfant Jésus (tableau de Francesco Albani)

Sohn der Jungfrau, Himmelskind ! am Boden
Auf dem Holz der Schmerzen eingeschlafen,
Das der fromme Meister, sinnvoll spielend,
Deinen leichten Träumen unterlegte ;
Blume du, noch in der Knospe dämmernd,
Eingehüllt, die Herrlichkeit des Vaters !
O wer sehen könnte, welche Bilder
Hinter dieser Stirne, diesen schwarzen
Wimpern sich in sanftem Wechsel malen !

Fils de la Vierge, enfant du Ciel ! c’est par terre,
Sur le bois des douleurs, que tu sommeilles,
Là où l’invention profonde du pieux maître
T’a étendu, possédé de rêves légers.
Tu es la fleur encore en bouton, et dans ton aurore
S’enveloppe la gloire du Père !
Oh qui pourrait voir quelles images
Se peignent sous ce front, sous ces cils bruns,
Et doucement se transforment !

    Le poème se présente ici explicitement comme une ecphrasis, comme l’évocation verbale d’une œuvre picturale, ici une Nativité de l’Albane (1578-1660), que Mörike avait pu admirer en voyage.
    Poème pauvrement descriptif pourtant, car ce qui est importe c’est l’union des contraires : la douceur paisible de l’Enfant Jésus intimement associée à la violence de la souffrance, de la Passion déjà là sur ce « bois des douleurs » sur lequel est étendu le petit corps endormi. Là est le cœur de la représentation, dans cette discordance étrange, dont le poète fait explicitement crédit au peintre ; étrange, mais théologiquement correcte. Car c’est représenter le mystère même de l’Incarnation : l’Enfant n’est qu’un Crucifié en puissance, pour ressusciter en Roi de gloire.
    En d’autres termes, ce qui est à contempler dans le tableau, et que le poème indique, c’est justement ce qui est caché, voilé, « eingehüllt ». C’est le mystère fondamental de la religion chrétienne, de sa dialectique du visible et de l’invisible. Cependant, Mörike prolonge encore cette présence du mystère en évoquant dans les trois derniers vers les pensées, ou plutôt les « images » insondables, inconnaissables, qui traversent l’esprit du divin dormeur dans ses « rêves légers ». Mystère à comprendre cette fois de façon plus psychologique, mais impénétrable bien sûr : ces « images » inaccessibles se dissolvent sitôt énoncées. Le mot Bilder en allemand est d’ailleurs ambivalent, puisqu’il désigne à la fois les images qui se forment dans l’imagination (Einbildungskraft = puissance de former des images) et les tableaux peints, les productions objectives de l’art à contempler dans les musées.
    Ainsi, le poème feint d’annoncer une description du tableau pour mieux exalter l’invisible et ce faisant le mystère à l’œuvre dans l’imagination, dont participe sans doute aussi « l’invention profonde » de l’Albane, qui touche ici au sacré, justement. le dernier mot du poème est malen : peindre. Le poème feint de donner à voir ou à imaginer, pour mieux dire la puissance triomphante de l’invisible.

    La musique composée par Hugo Wolf magnifie le mystère et paradoxalement le silence de la contemplation. Le principe de l’accompagnement du piano est celui du choral luthérien et de sa successions paisible d’accords. Les harmonies sont cependant d’un grand raffinement, avec des couleurs étonantes sur Stirne et Wimpern (front, cils). La ligne vocale est étale, extatique (« Himmelskind ! ») mais assez centrale, subtilement infléchie, avec une illumination lyrique intense, mais passagère sur « Eingehüllt, die Herrlichkeit des Vaters », qui apparaît bien comme le cœur du poème. La fin est bouleversante. Après une courbe descendante au terme de laquelle la voix vient déposer le verbe malen , le musicien reprend, sur les mêmes notes, l’apostrophe initiale du lied : « Sohn der Jungfrau, Himmelskind ! » Apostrophe justement dépourvue de verbe, comme s’il ne restait qu’à nommer le plus simplement et le plus intimement celui qui incarne le défi que le mystère jette au langage. Le lied s'achève ainsi comme suspendu dans le silence.

    Typique de l’art de Wolf, ce lied appelle chez le chanteur des trésors d’intériorité dans l’expression, mais aussi de maîtrise de la ligne, de la couleur et de la nuance. La nuance piano, dominante, impose un contrôle exceptionnel. Vocalement, rien d’éclatant, mais la difficulté est ici d’ordre spirituel autant que musical, dirais-je. Il faut de surcroît pouvoir donner la reprise de l’apostrophe initiale de la façon la plus mystérieuse et murmurée.

    Je connais 3 interprétations exceptionnelles de ce lied, en l’absence en CD d’une version de Janet Baker chez EMI, que j’avais entendue autrefois en disque noir (programme Wolf-Strauss). Celle de Fassbaender (Decca, 1993) offre des jeux de diction et de timbre fascinants, même si la voix manque de suavité (la reprise de l’apostrophe) à certains moments, avec un vibrato un peu trop marqué dans le crescendo. Mais l’artiste demeure à une hauteur exceptionnelle, contrairement à son pianiste, prosaïque (Thibaudet).
    Le ténor Peter Anders a laissé en 1944 une interprétation bouleversante de ce lied. Sa voix virile, un peu âpre, trouve pour le coup une douceur inattendue, avec une retenue et une qualité d’intériorité extraordinaires. C’est extrêmement émouvant, et l’harmonie avec Raucheisen au piano est manifeste (Berlin Classics).
    Mais la palme revient à Elisabeth Grümmer, qui est à pleurer de beauté. Le chant est surnaturel à tous points de vue (diction allemande absolument nette mais presque liquide) et pourtant d’une humilité, d’une humanité sans égales. Le chant de Grümmer, à la fois contemplatif et secrètement inquiet, charnel mais empreint de spiritualité, est particulièrement en situation ici. C’est prodigieux. Il s’agit d’un enregistrement pour la Radio de Berlin en 1953, récemment réédité par Melodram dans une anthologie Grümmer de la collection « 25 unforgettable opera voices ».


Par Bajazet
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Jeudi 18 janvier 2007
Gluck / Metastasio
Il Parnaso confuso

¶ Circonstances de la création
    En 1765 à Vienne, l'Impératrice Marie-Thérèse mariait son fils aîné l'archiduc Joseph à Maria-Josepha de Bavière. Pour la circonstance, Gluck composa un petit opéra-sérénade à sujet mythologique et allégorique sur un livret de Métastase : Le Parnasse alarmé ou Le Parnasse en alarme (c'est ce que j'ai trouvé de plus net pour rendre confuso en français).

    4 personnages sont mis en scène : Apollon et les 3 Muses Melpomène (Muse de la tragédie), Euterpe (Muse de la musique), Erato (Muse de la poésie amoureuse). Ce sont tous des rôles de soprano : ils furent en effet créés le 24 janvier 1765 par 4 des sœurs de Joseph, à savoir Maria-Elisabeth, Maria-Amalia, Maria-Josepha et Maria-Carolina.
Un célèbre tableau de Georg Weikert, conservé à Versailles, représente cette exécution princière :


Ce livret métastasien, qui aménage astucieusement les allégories du théâtre de cour, sera ensuite mis en musique par d'autres compositeurs : la même année 1765, il sera celui du premier opéra de Myslivecek.

¶ Le livret de Métastase
    L'art du livret consiste à faire quelque chose de rien, ou plutôt à  célébrer le mariage de l'archiduc en déjouant la représentation allégorique attendue : l'opéra met en scène une sorte de répétition d'un épithalame qui ne sera jamais donné dans sa forme définitive. Le Parnasse, plongé dans la confusion, trouvera finalement son salut dans la protection auguste du couple princier.

    L'opéra commence par l'arrivée d'Apollon sur le Parnasse qui exhorte les Muses à se hâter de célébrer dignement le mariage de "l'auguste Joseph" avec "l'étoile de Bavière". Oui, elles doivent se hâter car la cérémonie nuptiale aura lieu dès le lendemain.
    Stupeur des 3 Muses, et angoisse de Melpomène qui se demande comment elle pourra inventer si promptement une œuvre digne de cette circonstance : air n° 1, « In un mar che non ha sponde » ( il s'agit d'un air de comparaison avec la détresse du marin pris dans la tempête).
    Apollon les rassure avant de partir quérir les services de Thalie (Muse de la comédie) et de Terpsichore (Muse de la danse) : aria n° 2, « In fronte a voi risplende ».
    Melpomène part chercher l'inspiration (!) dans la fraîcheur de la forêt voisine. Pendant ce temps, Erato prend la lyre, dont elle s'accompagne pour essayer un air amoureux : aria n° 3, « Di questa cetra in seno ».

Euterpe est enchantée. Erato l'invite alors à prendre elle-même sa flûte et de l'animer « di canoro fiato ». Euterpe prélude quand Melpomène l'interrompt : elle demande conseil à ses sœurs pour le sujet digne du mariage. Sera-ce Thétis et Pélée ? Non, trop rebattu. Hercule et Hébé ? Stérile. Amour et Psyché ? Non plus, trop fabuleux. Il faut, dit Euterpe, « imaginer des sujets plus tranquilles et plus suaves ». Melpomène repart se mettre à l'ouvrage.
    Euterpe peut alors essayer enfin à son tour un épithalame : air n° 4 avec hautbois obligé, « Fin là  dove aurora ». Erato et Euterpe se demandent alors quelle sera « l'idée maîtresse » qui unifiera leurs performances à toutes les 3. Il faut se hâter, car le soleil avance vers l'horizon.
   
    Mais coup de théâtre : Apollon réapparaît pour leur annoncer que le mariage est déjà  commencé ! L'Impératrice en effet a décidé de l'avancer. Il faut donc s'y rendre d'urgence. Les 3 sœurs, qui ne sont pas encore prêtes, sont désespérées. Melpomène exhale sa confusion et son désir de quitter le Parnasse pour se cacher désormais aux hommes et aux dieux : aria n° 5, « Sacre piante, amico rio ».
   
Apollon calme leurs angoisses. Qu'il leur suffise de paraître aux noces princières avec un cœur et un visage sincère : air n°6, « Vi scuseranno assai ». Mais quelle autre occasion aurons-nous, demande Erato, de montrer la gloire du Parnasse ? Ne craignez rien, répond Apollon, les nouveaux époux et leur lignée en fourniront toujours à l'avenir.
    Tous les quatre chantent alors ces "amants fortunés", dont le regard protecteur doit rendre la confiance et la paix au Parnasse : quatuor « Nel mirar solo ».

   
    L'ingéniosité de Métastase est grande : il nous offre une sorte d'épithalame par prétérition en faisant des répétitions d'une œuvre finalement court-circuitée la matière même de la représentation, tout en flattant un goût très rococo pour la surenchère esthétique et pour le narcissisme aimable de l'art. En effet, l'opéra condense comme en un miroir les divers registres ou styles expressifs du théâtre lyrique auxquels s'essayent les Muses. Le Cinesi fonctionnent un peu de la même façon, sans le substrat allégorique. Mais on peut aussi penser à ces opéras du XVIIIe qui mettent en scène les coulisses ou la répétition d'un spectacle, et dont Hofmannsthal s'est peut-être souvenu pour son Ariane à Naxos.

¶ La musique de Gluck
    Pour cette musique festive, l'orchestre réunit des cordes, des cors, des hautbois et des bassons. Les airs (entre 7 et 9 minutes chacun, sauf celui d'Erato qui est plus court) témoignent du niveau musical et technique dont disposaient les jeunes duchesses...
    Ils sont de caractère varié : de l'air brillant à vocalises dépeignant l'angoisse dans la tempête (n° 1) à l'air langoureux et extatique d'Erato (n° 4) que Cecilia Bartoli a magnifié dans son récital Gluck. L'air avec hautbois obligé, de couleur pastorale, témoigne lui aussi d'un très beau sens mélodique, et commence par un thème très proche de l'air de Fortuna au second acte du Songe de Scipion de Mozart (« A chi serena io miri »).
    Le plus séduisant est peut-être l' air de Melpomène affligée (n° 5), construit sur un mouvement syncopé et qui déroule d'amples lignes vocales. Curieusement, les 2 airs d'Apollon sont nettement plus conventionnels (le second avec des notes piquées dans l'aigu, bof).
    En définitive, le charme de cette musique très rococo tient, comme pour le livret, à la manière dont le compositeur nourrit et orne et un sujet qui risque la stérilité à tout moment.

¶ Discographique
    Il existe un disque récent, publié en 2004 par Albany Records, et produit par John Ostendorf. Il se présente néanmoins de façon abusive comme "first recording" puisqu'en 2001 est paru une première version chez Agora, avec d'illustres inconnus : Dan Shen, Desiree restivo, Ilaria Torciani et Madgalena Aparta, sous la direction d'Adriano Bassi.
    C'est le disque Albany que j'ai écouté :

Apollo : Danielle Munsell Howard
Melpomene : Julianne Baird
Euterpe : Mary Ellen Callahan
Erato : Marshall Cold
The Queen's Chamber Band
Eliane Comparone, clavecin
Direction : Rudolph Palmer

    Rudolph Palmer est connu pour avoir enregistré avec des équipes américaines (où figure régulièrement Julianne Baird) plusieurs raretés de Haendel. Ce disque Gluck confirme son souci d'explorer des œuvres rares mais aussi les limites musicales de l'entreprise.
    L'orchestre, sans doute trop raide voire scolaire, reste honorable. C'est surtout l'équipe vocale qui pèche. Marshall Cold, qui est un sopraniste, offre surtout les défauts ordinaires de ce type de voix (timbre désagréable, soutien problématique, expression sommaire), surtout si l'on songe que son seul air se heurte au souvenir de Bartoli. Mais quelle idée de confier l'air le plus suave de la partition à une voix aussi ingrate !
    Des 3 sopranos féminins se détache Julianne Baird, qui a une certaine classe, avec un timbre plus personnel que les 2 autres, aux timbres trop anonymes et d'une acidité commune (M.E. Callham en Euterpe est quand même plus séduisante, avec une voix un peu plus charnue). Les airs de Melpomène sont ainsi exécutés avec une présence et une aisance suffisantes, même si on peut rêver beaucoup mieux. L'air d'entrée est enlevé d'un geste sûr, malgré une articulation trop molle du texte.

Par Bajazet
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Dimanche 25 mars 2007
Heinrich Heine / Robert Schumann

 Ich wandelte unter den Bäumen
 Mit meinem Gram allein ;
 Da kam das alte Träumen,
 Und schlich mir ins Herz hinein.

 Wer hat euch dies Wörtlein gelehret,
 Ihr Vöglein in luftiger Höh?
 Schweigt still! wenn mein Herz es höret,
 Dann tut es noch einmal so weh.

 » Es kam ein Jungfräulein gegangen,
 Die sang es immerfort,
 Da haben wir Vöglein gefangen
 Das hübsche, goldne Wort. «

 Das sollt ihr mir nicht erzählen,
 Ihr Vöglein wunderschlau ;
 Ihr wollt meinen Kummer mir stehlen,
 Ich aber niemanden trau.



Je marchais sous les arbres,
Seul avec ma peine ;
Vint alors le rêve ancien
Qui s’insinua dans mon cœur.

Qui donc vous a appris ce petit mot,
Oiseaux des hauteurs aériennes ?
Taisez-vous ! quand mon cœur l’entend,
Cela fait si mal de nouveau.

« Une jeune fille charmante a passé,
Qui ne cessait de le chanter,
Alors nous autres petits oiseaux,
Nous avons attrapé ce joli mot doré. »

Vous ne devriez pas me raconter cela,
Petits oiseaux si malins ;
Vous voudriez me ravir mon tourment,
Mais moi, je ne me fie à personne.

*   *   *   *   *

    Ce lied de Schumann est le troisième du Liederkreis op. 24, tout entier tiré de la partie « Junge Leiden » du célèbre recueil de Heine Buch der Lieder. Dans le cycle de Schumann, il succède à deux lieder exprimant l’inquiétude amoureuse. C’est en soi un des lieder les plus prenants et poétiques de Schumann, mais sa place dans la continuité du cycle lui donne une intensité extraordinaire. Dans le premier ("Morgens steh ich auf"), l’attente perpétuelle de l’aimée conduit à intervertir les activités de la nuit (je veille) et du jour : « Träumend wandle ich bei Tag » (le jour je marche en rêvant). Le second ("Es treibt mich hin, es treibt mich her") amplifie l’inquiétude avec véhémence mais aussi avec ironie,  en apostrophant (faute de mieux) les heures personnifiées, ce « peuple paresseux » qui n’a jamais aimé ; la fin en est bousculée, presque brutale.
    Le contraste est d’autant plus grand avec le suivant, extrêmement méditatif, qui se développe en phrases mesurées, ponctuées par des silences, et qui fait entendre la solitude et non plus l’inquiétude. Le poème est caractéristique de l’art de Heine : les éléments de l’idylle romantique sont là (
l’inscription du sujet dans la nature confidente, les arbres, les petits oiseaux, les diminutifs sentimentaux) mais pervertis en un mélange de tristesse et d’étrangeté (les paroles des oiseaux dans la 3e strophe). Cette strophe des oiseaux est d’ailleurs soustraite au cadre musical de départ, auquel obéissent les 3 autres.

    Le piano commence par un accompagnement qui évoque un choral par sa carrure et par son écriture verticale, néanmoins infléchi vers une forme de lyrisme très particulier, retenu et troué de silences, qui confère aussitôt au lied une dimension d’intériorité en contraste avec l’exubérance du lied précédent. Le climat installé d’emblée n’est pas vraiment religieux, pas vraiment bucolique, pas vraiment douloureux mais pas serein non plus. Les silences font en tout cas partie intégrante de l’expression d’ensemble. Et le silence, après tout, c'est le cœur même du poème, avec ce mot, ce petit mot obsédant mais occulté.
    La voix entre en suivant une mélodie homorythmique avec le piano et statique (ambitus très restreint) avant de s’élancer dans l’aigu sur les derniers mots de la strophe : « ins Herz hinein » puis « einmal so weh ». La musique est en effet identique pour les strophes 1 et 2, et cet élancement final — bref mais évidemment frappant, surtout que chaque strophe est suivie d’un arrêt du piano — met à chaque fois en relief le caractère pénétrant d’une douleur croissante qui impose fugitivement sa pointe à un climat globalement étale.
    Vient alors le discours des oiseaux, et la forme change, même si l’allure de choral, avec appui en fin de vers, demeure. La mélodie continue de faire du sur place, mais cette fois les vers 3 et 4 de la strophe répètent la musique des vers 1 et 2. Je n’ai pas la partition, mais il semble que cette 3e strophe soit indiquée piano, car toutes les interprétations que j’en ai entendues suivent cette nuance… avant la reprise de la musique du début pour la 4e.
    Mais cette reprise est une fausse symétrie, puisque pour le dernier vers Schumann évite la phrase déjà entendue : « Ich aber niemanden trau » est répété deux fois et à chaque fois la voix s’affaisse au lieu de s’élever comme dans les strophes 1 et 2, et s’affaisse encore plus bas la seconde et dernière fois, avant que le piano ne reprenne en postlude la musique même du prélude, désormais plus équivoque encore et étirée par l’ajout d’une cadence méditative.


¶ Quelques interprétations

    Je ne connais pas le disque de Goerne avec Ashkenazy (un de ses premiers albums Decca), j’ai du moins entendu Goerne le chanter à Pleyel l’autre jour avec autant d’art vocal que de poésie (Voir le compte rendu ici même). J'ai oublié avec le temps ce que faisait Stefan Genz, dont j'avais pourtant aimé le disque Schumann chez Claves.
    Il existe une version très pénétrante par le jeune Fischer-Dieskau (intégralité du cyle avec Hertha Klust en 1956, rééd. dans le coffret Les Introuvables de Fischer-Dieskau chez EMI). Mais j’ai surtout écouté le fantastique album Schumann de Fassbaender avec Irwin Gage chez DG en 1984 (la voix encore souple). Elle chante la strophe des oiseaux avec une couleur incroyable, doucement mais de façon insidieuse, presque menaçante : on dirait presque les corbeaux du cycle Andersen.


   
    Cependant je profite d’avoir retrouvé le disque Schumann de Haefliger pour attirer l’attention sur son interprétation de ce lied (disponible séparément dans l’anthologie de lieder réédités par Claves).
       On peut l'écouter ici.





    Le ton est d’une proximité familière mais avec quelque chose de secret, de presque mystérieux, qui tient aussi à la texture de la voix. Diction parfaite (c’est à la fois très articulé et très fluide, comme chez Grümmer), aigu merveilleux, souffle exemplaire. Les fins de strophe au début sont dosées avec un art confondant : la messa di voce sur les tenues « hinein » puis « weh » est fascinante. La tenue vocale est ici la source même de l’émotion.
    C’est d’ailleurs très différent de la réalisation de Fassbaender, qui abrège expressivement une tenue que Haefliger semble prolonger de façon onirique (j’aimerais voir la partition sur ce point). Fassbaender paraît penser toujours en termes de sens dramatique, Haefliger paraît faire porter le travail expressif sur le sentiment de la durée (il respire moins qu’elle, et on entend à peine les prises de respiration, sauf celle après « wunderschlau », magnifiquement expressive). La manière dont les phrases sont conduites jusqu’au bout et dont le son meurt, avec moelleux mais avec netteté, est impressionnante. Le chant du ténor est parfaitement cultivé et tenu (avantage du grand chanteur d’oratorio), sans dramatisation ostensible, mais d’une vibration continue, et il tient l’arche expressive d’un bout à l’autre.
    Le discours des oiseaux est chanté avec une douceur extrême et extrêmement triste. L’interprétation culmine sur un dernier vers saisissant, où la voix semble se faner : sur le premier « trau », l’ombre envahit le timbre, le ternit presque, et l’extinction de la voix sur le second confine au détimbrage, mais à peine perceptible. Expressivité immédiate et humilité d’un chant où les phrases sont énoncées avec le plus grand naturel : c’est à la réécoute que la subtilité du détail se révèle. Il s’y ajoute (partie à cause de la prise de son, partie en raison de la qualité même de la voix) l’impression séduisante d’une voix d’autrefois, si proche pourtant, si intime. Le piano (Jacqueline Bonneau) est d’une grande économie, discret lui aussi sans être en rien fade, avec une sonorité très ronde.

    Répétons-le : ce microsillon Schumann (DG) mérite une réédition. Outre les Dichterliebe, d’une qualité d’onirisme remarquable dans leur humilité (l'antidote à Bostridge, le voilà), on y trouve un ensemble de lieder frappant par la finesse du choix et par son adéquation aux moyens et à l’esprit du chanteur. En voici le détail :
Sängers Trost (Kerner)
Geisternähe (Halm)
An den Mond (Körner, d’après Byron)
Ich wandelte unter den Bäumen (Heine, op. 24)
Lieb’ Liebchen, leg’s Händchen (id.)
Schöne Wiege meiner Leiden (id.)
Der Himmel hat eine Träne geweint (Rückert)
Märzveilchen (Andersen)
An den Sonnenschein (Reinick)
Ins Freie (Von der Neun)
 
   
 
Par Bajazet
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