Divers

Vendredi 20 avril 2007



    Le Mariage de Figaro
    Film de Marcel Bluwal (1961)

    Jean Rochefort (le Comte)
    Anouk Ferjac (la Comtesse)
    Jean-Pierre Cassel (Figaro)
    Anne Doat (Suzanne)
    Marie-José Nat (Chérubin)
    Henri Virlojeux (Bartholo)
    Marcelle Arnold (Marcelline)

    Aucune trace enregistrée, ni même photographique sur la toile, mais souvenir ébloui du mouvement et du climat de ce noir et blanc, et des deux messieurs, Rochefort et Cassel. Tout cela est sans âge aujourd'hui.


Par Bajazet
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Dimanche 28 octobre 2007


    Ne soyez pas pris au dépourvu, songez dès à présent à préparer les fêtes de fin d'année. Le Bajablog est là pour vous aider.


Soyez original grave :
offrez
* un soprano batave !



* ou offrez-vous

    Décoratif mais également utile, il distraira vos amis et sera toujours là pour  prêter main forte. Voici un aperçu (non exhaustif) de ses multiples fonctions :

— tape à toute vitesse à la machine à écrire (pratique pour vos invitations de dernière minute !)
— est équipé d'un système de décapsuleur universel
— sert de porte-manteaux quand vous recevez et de porte-serviettes en temps ordinaire
— occupe les enfants en imitant le cri de guerre des peaux-rouges
— accompagne à la tyrolienne vos gulasch-parties
— repousse les voisins agressifs à la fin des réveillons
— fait brillamment office de chandelier festif (vérifier la hauteur de plafond néanmoins)
— assure une assistance "rideau de douche" mais aussi "lave-linge" 24h sur 24
— fait peur aux oiseaux et prolonge la vie de votre bonhomme de neige

    Le soprano batave (réf. Cristina 007) existe en plusieurs coloris : nous consulter. Conforme aux normes européennes, il est ignifugé, waterproof et traité scotchgard : il peut donc s'installer sans risque dans la salle d'eau, près du sapin ou sur la table.
     Attention : le soprano batave est susceptible d'émettre certaines fréquences qui rendent les chiens fous, les canaris morts et les humains incontinents.

 Cristina : jamais fatiguée, toujours flagrante


Par Bajazet
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Mercredi 7 novembre 2007


    C’était aux caisses d’un grand magasin. Un homme aux cheveux blancs, mais qui doit avoir juste la soixantaine, arrive avec une canne, l'œil inquiet, mal fagoté, un peu voûté, assez nerveux. Manifestement, le genre de personne qui n’est pas à l’aise pour s’adresser à des inconnus. Je pense aussitôt à mon grand-père, qui trahissait la même fébrilité en société. Il est en bout de queue, rester longtemps debout lui est apparemment pénible. Il sort de sa veste informe une carte d’invalide qu’il tient d’un geste étrange et pourtant si reconnaissable, la brandisssant comme s’il avait honte de la produire.
    Il la montre avec un peu de brusquerie à la dame, plus jeune, qui est devant lui. Je n’entends pas ce qu’il lui dit, mais ses paroles sont brusques aussi. Là encore je reconnais un comportement qui était habituel chez mon grand-père : la timidité, la gêne, la maladresse sociale se traduisent par un débit presque brutal. Apparemment, l’homme à la canne est d’autant plus mal à l’aise que la dame, très apprêtée, plutôt chic, portant des bijoux, est manifestement d’un niveau social supérieur.
    Et la dame lui répond alors, mais à la cantonade, avec une voix très bien placée et dont la résonance considérable, sans crier mais comme si ces paroles devaient être entendues dans tout le magasin. « Mais Monsieur, je vous cède mon tour bien volontiers ! comme si j'allais refuser… Mais il suffit de le demander gentiment, vous n’avez pas besoin de me montrer votre carte… » Ce discours met le comble à la confusion de l’homme, qui semble même hésiter à passer devant elle, qui passe pourtant en grommelant quelque chose, avec un mouvement précipité, comme s’il voulait prendre la fuite. Elle s’est un peu écartée, droite comme la justice, en faisant délicatement courir l’œil autour d’elle.


    Et je repense à ce passage d’un roman de Marivaux, quelle que soit la différence du contexte :

    « Les bienfaits des hommes sont accompagnés d’une maladresse si humiliante pour les personnes qui les reçoivent ! Imaginez-vous qu’on avait épluché ma misère pendant une heure, qu’il n’avait été question que de la compassion que j’inspirais, du grand mérite qu’il y aurait à me faire du bien ; et puis c’était la religion qui voulait qu’on prît soin de moi ; ensuite venait un faste de réflexions charitables, une enflure de sentiments dévots. Jamais la charité n’étala ses tristes devoirs avec tant d’appareil ; j’avais le cœur noyé dans la honte ; et puisque j’y suis, je vous dirai que c’est quelque chose de bien cruel que d’être abandonné au secours de certaines gens : car qu’est-ce qu’une charité qui n’a point de pudeur avec le misérable, et qui, avant que de le soulager, commence par écraser son amour-propre ? La belle chose qu’une vertu qui fait le désespoir de celui sur qui elle tombe ! »

(La Vie de Marianne, Ière partie)


Par Bajazet
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Mardi 20 novembre 2007


    Toujours en quête d'idées-cadeaux originales, et après vous avoir présenté en exclusivité le soprano batave, le Bajablog signale aujourd'hui à votre auguste attention le soprano magyar, également connu sous le nom de soprano domestico-dramatique (réf. Temesi 412)


Osez l'oiseau rare
Offrez le soprano magyar





    Dramatique, mais surtout ergonomique, il réunit un très grand nombre de fonctionnalités. C'est incroyable ! Jugez-en vous-même. Non seulement il vous permet de réécouter vos scènes domestiques préférées — telles que « Wasser, wie du gewollt » (La Walkyrie), « Macht Platz ! » (Lohengrin) ou « Ich spinne fort » (Le Vaisseau fantôme) — mais il prend en charge les tâches les plus diverses et les plus chères à un mélomane soucieux du confort de son espace privé :

– il vous offre un double range-CD rotatif avec télécommande (piles non  fournies), également muni d'un graveur à manivelle
– amovible, le range-CD peut servir à la confection de gaufres ou de croque-monsieur
– il comprend une molette à denteler les raviolis, reconfigurable en rotofil (voir la notice)
– cossu et rouge, il constitue un ramasse-miettes idéal sur une table de fête
– il est également équipé d'un distributeur de lacets
– grâce à ses nombreux glands de décoration voluptueusement entrelacés, il émet des sons magiques au moindre souffle, un peu comme une harpe éolienne mais sans les inconvénients du plein air (surtout en décembre !)
– ses deux embouts frontaux, de conception révolutionnaire, permettent de recharger un ramasse-miettes électrique pour le cas où le soprano magyar serait déjà utilisé à découper les raviolis destinés à garnir les croque-monsieur
– si votre Siegfried-Idyll a mal tourné, vous pouvez vous débarrasser du soprano magyar tout en conservant son casque ergonomique dévissable : réglable et unisexe, il soulagera vos cervicales douloureuses lors d'un voyage en avion, d'une nuit d'insomnie en train-couchettes ou tout simplement de la retransmission TV de Tristan & Isolde en direct de la Scala (Arte, 7 décembre)


Temesi ? Mettez-vous-y !



Par Bajazet
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Mardi 12 février 2008

    Et si je me remettais au piano ?




    Il faudrait déjà disposer d'un instrument, certes. Mais au moins je serais en mesure de m'accompagner moi-même quand je chante, à l'exemple de Jane Bathori. Par exemple, je pourrais interpréter de la sorte l'air de concert Sperai vicino K. 368. Peu m'importe que le voisinage crût alors sa délivrance prochaine.

    En attendant, je m'entraîne sur la toile : ici.

    Vous remarquerez que je suis inflexible sur les phrasés.


   
Par Bajazet
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Dimanche 25 mai 2008











Par Bajazet
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Vendredi 7 novembre 2008


    « L’action est comme l’élocution du corps, puisqu’elle consiste dans la voix et le geste. […] Ce n’est pas sans raison que Démosthène attribuait la première place et la seconde et la troisième à l’action : si en effet l’élocution n’est rien sans elle et si elle est si grande sans l’élocution, elle a certainement un très grand pouvoir dans l’éloquence.
    Donc celui qui aspirera au premier rang dans l’éloquence prendra un ton aigu pour la violence, l’abaissera dans les parties calmes, se montrera grave avec une voix profonde, pathétique avec des inflexions. Remarquable est le caractère de la voix dont avec trois tons en tout, circonflexe, aigu et grave, on obtient une diversité si grande et si suave dans le chant. Or il y a également quand on parle une sorte de chant assourdi, non le mode qu’ont dans la péroraison les rhéteurs de Phrygie et de Carie, qui est presque du récitatif, mais celui que veulent dire Démosthène et Eschine lorsqu’ils se reprochent l’un à l’autre leurs inflexions de voix […].
    Quant à avoir une belle voix nous ne pouvons sans doute que le souhaiter, car cela ne dépend pas de nous, mais seulement la façon de la manier et de nous en servir. Donc l’orateur excellent variera et modifiera sa voix et, tantôt l’élevant, tantôt la laissant descendre, il parcourra toute l’échelle des tons.
    Il usera aussi du geste, sans exagération. Pour le port, il se tiendra droit, en redressant la taille ; il se déplacera rarement, et peu ; il s’avancera modérément et rarement ; il évitera le laisser-aller du cou, la mimique des doigts, la phalange qui bat la mesure ; mais c’est du tronc tout entier, avec une inflexion virile du buste, qu’il réglera lui-même son attitude, avançant le bras quand le discours se passionne, le ramenant quand il se détend.
    Quant au visage, qui est après la voix ce qui a le plus de pouvoir, combien il apporte soit de dignité, soit de grâce ! »

Cicéron, L’Orateur, 55-60
(trad. A. Yon)




   
    La dignité et la grâce (dignitas, venustas) sont distinguées ailleurs par Cicéron comme les deux grands types de beauté, la dignité étant conçue comme beauté virile, la grâce placée du côté du féminin (Des devoirs, I, 36). Précisément, la dignité, si essentielle au grand orateur, qualité louable entre toutes en ce qu’elle « concilie les esprits », relève à la fois de l’esthétique et de la morale. Méditant sur l’éloquence politique, Cicéron souligne combien importent deux formes d’autorité : d’une part celle fondée sur la gravité, concrétisation de la grandeur (majestas) identifiable à une parole volontiers sévère et concise, et d’autre part celle qui vient de la dignité, à un mérite supérieur défini comme « la considération qui s’attache aux responsabilités consenties et dominées » (A. Michel).

    En somme, la voix et le geste de l’orateur sont voués à incarner une sorte de beauté persuasive qui serait la manifestation de l’excellence morale de l’homme politique. Les événements récents offrent dans le personnage de Barak Obama le spectacle d’une éloquence qui tient conjointement à la teneur du discours, à l’élocution, au phrasé large et musical (à ce « cantus obscurior », « chant assourdi » évoqué par Cicéron), au contrôle imperceptible du corps. On peut se demander d’ailleurs jusqu’à quel point ce qui a pu être commenté comme la séduction d’une image médiatique ne vient pas tout autant de ce mélange de dignité et (il faut bien le dire) de grâce. Cette éloquence hors du commun aujourd’hui renvoie en tout cas les discours publics de M. Sarkozy ou de Mme Royal (par exemple) à leur vacuité oratoire, ou du moins à leur incapacité à donner un corps à la dignité. Pas de revanche en vue sur le front de la venustas.

    Cette dignité de celui qui parle est décidément quelque chose d’étrange, puisqu’elle peut à la limite être produite par le ton seul. La dignité appartient à la sphère morale, mais elle s'impose dans une présence esthétique. On pourrait ainsi distinguer l'art de tel soprano par l'accomplissement en elle d'une dignité éminente, dans le chant comme dans le geste. Mais prenez Pamina capturée par Monostatos et suppliante aux pieds de Sarastro (fin de l'acte I). Je ne sais quel auteur du tout premier numéro de L’Avant-Scène Opéra (sur La Flûte enchantée) faisait remarquer que les paroles de Pamina sont alors d’une pauvreté  assez puérile (« ce n’est pas moi qui ai commencé, c’est lui »), mais que la manière de la musique (« Herr, ich bin zwar Verbrecherin ») donne au personnage quelque chose de la dignité presque intimidante qu’admirait Péguy dans les suppliants humiliés de la tragédie grecque.



Par Bajazet
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Jeudi 1 janvier 2009

« Ha là là là là là là là »
Ronsard, Le Nuage ou l'Ivrogne



    Que cette nouvelle année vous trouve plutôt :




ou plutôt :





ou bien encore :





à moins que ce ne soit :




ou carrément :





voire :





le Bajablog vous souhaite bien du plaisir !




    Et pour traverser les prochains mois en dansant par-dessus les obstacles et en variant le pas avec obstination, voici le dernier mouvement de la Sonate en ut mineur D. 958 de Schubert par Elisabeth Leonskaja (il suffit de cliquer et d'attendre quelques secondes).





Remerciements à Joan Sutherland, Irmgard Seefried, Josef Greindl, Gabriel Bacquier, Nicolai Gedda, Hans Beirer et Inge Borkh pour leur aimable concours.

Par Bajazet
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Lundi 6 avril 2009






    C’est un peu le même temps que le jour des Rameaux il y a deux ans, frais, humide et clair, et c’est quelques vallées plus loin. J’ai bifurqué de la route habituelle pour éviter cette voie de contournement interminable de la ville et ses ronds points sinistres, sans regarder la carte,  voyant à peu près vers où il doit être possible de rattraper la voie rapide une quinzaine de kilomètres plus loin. Ces jours de printemps encore froides et sans soleil mais lumineuses après la pluie, noyées dans ce vert naissant de l’herbage, tellement frais qu’on aurait envie de le toucher ou de s’y plonger. Erstes Grün : ce lied de Schumann me revient encore une fois, et la voix de Lucia Popp.

    Suivre donc la petite route qui serpente, où je me trouve très vite seul à traverser quelques villages dévolus désormais à la villégiature de ceux de la ville. J’avais emprunté naguère la route voisine, fléchée comme touristique, qui passe par le sanctuaire de P*** sur le plateau, et d’où se découvre par temps clair une vue panoramique sur la chaîne des montagnes, mais la petite route de ce jour, je ne la connaissais pas. Le paysage est très vallonné, avec des dénivelés importants, et devient de plus en plus encaissé. Il offre un paysage très changeant, surtout avec ce ciel gris si mobile. Il y a des bois, des prairies, des ruisseaux qu’on traverse, des hauteurs presque verticales, puis on arrive à flanc de colline et la vue s’ouvre vers d’autres creux de vallons. Parfois, on aperçoit une ancienne maison de maître avec un ou deux palmiers plantés devant la façade, comme il était de coutume ici autrefois. Il y a encore des troncs cassés, vestiges de la tempête de janvier. La route est étroite et le goudron est en très mauvais état. À un moment, alors que je remonte du val du ruisseau, une petite camionnette arrive en face, s’arrête ; il suffirait qu’elle serre l’herbe du bord, et nous nous croiserions sans difficulté, mais le garçon qui la conduit fait marche arrière sur quelques dizaines de mètres pour faciliter la montée de ma voiture. Il est souriant mais semble se demander ce que je fais là.

    Je finirais presque par me le demander. Pas un poteau indicateur en vue depuis un gros quart d’heure. J’ai baissé la vitre pour sentir l’air frisquet du jour qui entame son déclin. Dans la campagne, sur les flancs boisés, quelques arbres ont déjà éclaté tout en fleurs, les plus lointains semblent vaporeux. On dirait qu’ils ont été placés dans le paysage comme des bouquets selon un plan énigmatique. La route est toujours sinueuse, monte, tourne, descend, remonte, et je n’ai plus de conscience même vague de la direction que j’emprunte. Pour le coup, je pense à un autre lied de Schumann, dans le cycle Eichendorff, avec ce vers tout simple et qui dit tant de choses : « Ich weiß nicht, wo ich bin ». Je ne sais pas où je suis, c’est certain. Mais j’ai l’impression dans ce détour délibéré de revoir des choses si anciennes maintenant, comme ce buisson de lilas près du bord de la route, planté contre une maison vétuste, déjà en fleurs lui aussi. Il y a aussi ces taillis à fleurs jaunes en étoile (j’ai oublié le nom) dont les branches faisaient des bouquets à mettre sur les côtés de l’autel.
 
    Je finis par descendre vers un gros bourg, avec une église trapue dont le clocher en ardoise a la forme d’un bulbe. Je lis le nom sur le panneau : R***. C’est donc ici ! Ma grand-mère racontait qu’elle s’y était rendue pour une noce avant la guerre, dans une charrette que le propriétaire avait décorée avec des guirlandes de fleurs. Il n’y avait pas plus de vingt kilomètres de distance, mais le trajet durait plusieurs heures, et les passagers de la charrette chantaient, à tour de rôle ou ensemble en traversant les collines. De même nous chantions après les repas des dimanches de fête, non pas à table, mais en débarrassant la table, en essuyant la vaisselle, en remettant les choses en ordre. On chantait de tout d’ailleurs, en français, parfois en patois : de vieilles chansons comme Ma mère m’a donné un mari ou Sur le pont de Nantes, du Charles Trénet, Sombreros et mantilles, des rengaines de Georgette Plana, des cantiques, tout pêle-mêle. Lui, il se taisait en général, il n’était guère expansif, mais préparait comme personne le lapin à la provençale.

    Près de la route, devant la maison de S***, il y avait également un lilas planté, avec à côté un banc branlant, sang-de-beuf, un peu écaillé. Je saurais retrouver le chemin, mais tout est démoli maintenant.



    Ich hör’ die Bächlein rauschen
        J’entends les ruisseaux bruire
    Im Walde her und hin.
       
Dans la forêt, çà et là.
    Im Walde, in dem Rauschen,
       
Dans la forêt, dans ce bruissement,
    Ich weiß nicht, wo ich bin.
       
Je ne sais où je suis.

    Die Nachtigallen schlagen
       
Les rossignols chantent
    Hier in der Einsamkeit,
       
Dans cette solitude, ici,
    Als wollten sie was sagen
       
Comme s’ils voulaient parler
    Von der alten, schönen Zeit.
       
Des beaux jours d’autrefois.

    Die Mondesschimmer fliegen,
       
Les lueurs de la lune flottent,
    Als säh ich unter mir
       
C’est comme si je voyais au-dessous de moi
    Das Schloß im Tale liegen,
       
Le château dans la vallée
    Und ist doch so weit von hier !
       
Et pourtant il se trouve si loin d’ici !

    Als müßte in dem Garten,
       
Comme si je devais trouver dans le jardin,
    Voll Rosen weiß und rot,
       
Plein de roses blanches et rouges,
    Meine Liebste auf mich warten,
       
Mon amour qui m'attend,
    Und ist doch lange tot.
       
Et pourtant cela fait longtemps qu’elle est morte.

   



Joseph von Eichendorff, In der Fremde (extrait des Wanderlieder)
Mis en musique par Robert Schumann dans le Liederkreis op. 39 (n° 8).

Également mis en musique par Othmar Schoeck sous le titre Erinnerung (op. 17 n° 7)


Par Bajazet
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Vendredi 17 juillet 2009



    Au pied du lit, une femme a déposé une épaisse mallette, une sorte de valise bleue. Il fait très chaud dans la chambre. On installe le nouveau venu, avec peine, car il est lourd. Elles sont deux à s’efforcer de manier délicatement ce corps pesant et fragile, une troisième sans doute ne serait pas de trop. L’homme laisse échapper un cri mortifié. La femme qui portait la valise semble désemparée, comme qui voudrait apporter de l’aide sans savoir comment. Mais l’homme est échoué dans son lit articulé. Il doit avoir soixante-dix ans passés ; le visage est marqué par le temps et la maladie, non pas assez pour effacer la beauté ancienne qu’on devine. Les deux infirmières s’affairent désormais pour disposer avec virtuosité une armada de tuyaux et de sondes. Je repense à la chanson de Charles Trénet : « Les ballons captifs, les pantins dociles, / Tout ça ne tient que par un fil. » Un fil vraiment ?

    « Et pour la valise ? », demande timidement la femme, « aux soins intensifs ils m’ont dit… » « On s’en occupe, madame, on attend ma collègue. » L’autre infirmière arrive bientôt. « Allez… la valise ! » Sa main se fraye un passage sûr dans l’entrelacs de fils translucides, branche un tuyau épais, le raccorde à la valise, allume un moniteur. Alors un curieux gargouillis se fait entendre, comme un clapotis, quelque chose qui ressemblerait à ce que les poètes nomment le murmure des sources. « Et voilà ! Comme ça, monsieur, vous êtes tranquille ». Avant de quitter la chambre, elle déplace la valise plus près du chevet.
    Je peux voir désormais qu’elle comprend des sortes de compartiments verticaux, moitiés bleus, moitié rouges, et que les bleus reçoivent un liquide limpide qui bouillonne. La valise porte sur le côté une inscription en grosses italiques : PLEUR - EVAC. Et comme on ne se refait pas (même à l’hôpital), je pense à Charlotte au dernier acte de Werther : « Va, laisse couler mes larmes ! Les larmes qu’on ne pleure pas dans notre âme retombent toutes… le cœur se creuse, et s’affaiblit, et trop fragile tout le brise ». C’est bien joli, la pathologie romantique, sauf que là il s’agit de drainer les poumons, pleurésie oblige. Va, laisse écouler ma plèvre ! Dans la chaleur de cette chambre aux stores baissés, où communient les odeurs de médicament, de sudation, de désinfectant, la valise baroque a fait entrer une fontaine invisible, avec sa volubilité argentine et vitale.

    « Eh bien, eh bien, monsieur ***, ils n’ont plus voulu de vous, aux soins intensifs ? vous leur avez trop cassé les pieds, pas vrai ? » Le chirurgien est entré, animé de ce désir factice de plaisanter si ordinaire dans les hôpitaux et si rarement mis en œuvre avec sagacité. Avec Carrefour je positive, mais avec l’Hôpital on positive à ma place. Le chirurgien, en l’occurrence, serait du genre à visiter un grabataire en lui lançant : « Alors ? la forme ?! » Quelques jours après, le médecin d’albâtre qui visitera le pleurétique semblera au contraire sorti d’un portrait de Philippe de Champaigne, hautain, et expansif comme à la Trappe. Cependant le chirurgien badin est agacé par la valise qui chante. « Dites, mademoiselle, il n’y a pas moyen de régler votre machine là ? Ou vous nous faites les grandes eaux de Versailles ? hahaha » L’infirmière objecte qu’elle a essayé de baisser le volume du clapotis, mais que le drainage risque de s’interrompre, et puis avec ce matériel de toute façon, etc. « Bon, bon, moi je dis ça pour ces messieurs… Si ça ne vous gêne pas, après tout… ce n’est pas moi qui vais passer la nuit à essayer de trouver le sommeil avec cette cascade à côté ! héhéhé ». Le bonsoir.

    Il y a d’autres raisons de ne pas trouver le sommeil, bien sûr. La chaleur est telle de toute façon qu’il est impossible de ne pas laisser ouverte la fenêtre, même si la chambre donne sur le boulevard, où la circulation nocturne n’est pas à ce point soutenue qu’elle puisse couvrir la fontaine imperturbable. On entend surtout des mobylettes au pot d’échappement trafiqué. Mon voisin a réclamé des boules Quiès : il a l’habitude d’en mettre toujours pour dormir. Il faut bien tâcher de prendre du repos. Tiens, quies, c’est la même racine que requiem. Me voilà donc seul à profiter de la fontaine, dans les intervalles de la ronde des perfuseuses toutes les deux heures. J’écoute ce liquide chanter ; je fixe autant que faire se peut toute mon attention sur cette musique couchée au pied du lit, comme un chien fidèle. Quel mot d’ailleurs désignerait le moins mal cet étrange bruit de fontaine ? Clapotis sans doute, mais la mémoire, pleine de tant de choses odieuses, fait aussitôt ressurgir les paroles de cette chanson de Barbara : « Et j’entends le clapotis du bassin qui se remplit ». Je ne sais plus qui, quand j’étais jeune, faisait à ce sujet des plaisanteries obscènes qui nous mettaient en joie. Nous détestions d’autant plus Barbara, ses poses, son pathos, qu’elle jouissait, dans ces années où elle croassait, d’une idolâtrie qui ne fut jamais plus grande. Tout ça ne dit pas qui a réparé le toit de la remise.

    Le volet n’est pas descendu jusqu’en bas. Par cette ouverture rectangulaire, je peux voir le feuillage des tilleuls du boulevard avec sur la droite la lueur jaune d’un réverbère. Plus loin dans la ville, il y a ce quartier assoupi dont toutes les rues sont ainsi bordées de tilleuls, et où il est si agréable de marcher dans les nuits de juin. Ce feuillage fragmentaire qui s’offre au regard en faisant frissonner la lumière, c’est le remède paisible à ce réduit de métal et de plastique. D’une chambre plus loin parviennent des râles réguliers, bientôt des cris, des cris d’animaux tellement similaires à ceux que poussait autrefois la jeune fille qui habitait en face de chez ma tante, et qui comptait au nombre de ceux qu’on n’appelait pas encore « handicapés mentaux », mais « attardés ». La journée en été, elle pouvait passer des heures à la fenêtre, à ressasser le même air sans paroles, et la nuit elle était réveillée par des terreurs de songe. Alors elle poussait des clameurs, plutôt graves qu’aiguës, d’une énergie affolante. Les infirmières de nuit s’agitent là-bas, l’une d’elles referme en passant la porte de notre chambre.

    Les bruits du fond du couloir ne parviennent plus qu’étouffés. La valise chantonne toujours par-dessus la respiration encombrée du pleurétique. Alors que je glisse au bord du sommeil, entre la fraîcheur du clapotis et l’ombre frémissante des tilleuls, je m’imagine à Aix, sous les grands platanes, à la fontaine d’Espéluque près de l’Archevêché, et devant laquelle s’étend la terrasse du café à l’angle. Était-ce avec Muriel ? Ou avec Solange l’année d’Orlando et d'Euryanthe ? Mon esprit vague, flottant parmi ces images autour de la fontaine, quand la porte s’ouvre soudain. Avec un fort accent du Pays basque, une voix demande : « C’est vous qui avez demandé le pistolet ? »





    Così sol d’una chiara fonte viva
             Move ‘l dolce l’amaro ond’ io mi pasco








Par Bajazet
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