HAENDEL, Theodora (1750)
Livret de Thomas Morell
Opéra de Strasbourg, octobre 2004
Direction musicale : Jane Glover
Mise en scène : Peter Sellars
(réalisée par Olivia Fuchs)
Décors : George Tsypin
Costumes : Duna Ramicova
Lumières : James F. Ingalls
Theodora : Mireille Delunsch
Irene : Yvonne Howard
Didymus : Stephen Wallace
Valens : Jonathan Best
Septimius : Matthew Beale
Chœurs de l'Opéra national du Rhin
Orchestre symphonique de Mulhouse
Au continuo :
Jane Glover et Bernard Robertson, clavecin et orgue
Marc Wolf, théorbe
Tobias Bonz, violoncelle
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1) L'ŒUVRE
Cet oratorio a connu les honneurs de la scène : Münster 1926, Hambourg 1953, et bien sûr la fameuse production de P. Sellars à Glyndebourne, maintenant disponible en DVD.
Oratorio du martyre, qui évoque le règne de Dioclétien et la persécution des chrétiens, sur le même sujet que l'étonnante tragédie de Corneille Théodore Vierge & Martyre, mais le librettiste Thomas Morell adapte une source anglaise, le roman édifiant de Robert Boyle, The Martyrdom of Theodora and of Didymus. Créé à Londres en 1750, Theodora fut un échec retentissant dans la carrière de Haendel.
¶ Structure en 3 actes, 5 personnages
À Antioche, le gouverneur romain ordonne de célébrer la fête de l’Empereur, et de punir ceux qui voudront se soustraire à l’accomplissement du rite païen. C’est ainsi que Theodora, jeune princesse gagnée au christianisme (soprano), se trouve arrêtée, emprisonnée et menacée d’être prostituée. Fin de l’acte I.
Didymus, capitaine de la garde (alto), secrètement converti au christianisme, se glisse dans la prison de Theodora et la supplie de s’enfuir en endossant son vêtement militaire, tandis que lui prendra sa place : cette scène de la prison, qui occupe la seconde partie de l’acte II, donc au centre de l’oratorio, est un sommet de l’œuvre de Haendel.
Acte III. Revenue chez les chrétiens, Theodora ne peut cependant supporter le sacrifice de Didymus et fait irruption au palais pour se livrer au gouverneur : l’œuvre s’achève par la double mort des martyrs, qui chantent un duo extatique.
Aux protagonistes s’ajoutent symétriquement deux témoins, qui ont un peu une fonction de coryphée : Septimius (ténor), ami et confident de Didymus, n’est pas converti au christianisme mais plaide pour la tolérance (air sublime « Descend, kind pity ») ; Irène (mezzo) est une chrétienne confidente de Theodora, qui chante la douleur, l’angoisse et la confiance en Dieu en écho au drame. Elle endosse ainsi la fonction de coryphée ; ce rôle est continûment magnifique.
À cela s’ajoutent les chœurs (foule des païens, cercle des chrétiens persécutés), d’une variété et d’une puissance expressive rare même chez Haendel. Selon le librettiste Morell, le chœur conclusif de l’acte II ("He saw the lovely youth") était celui que le compositeur préférait dans toute son œuvre.
¶ C’est une œuvre profondément émouvante, l’art expressif de Haendel atteint je crois des sommets qu’il n’a guère dépassés, et rarement égalés. Toute la scène de la prison est inoubliable à l'acte II, mais le rôle d’Irène est aussi bouleversant.
Le rôle de Dydimus, créé par le castrat Guadagni (qui allait créer l’Orphée de Gluck à Vienne 15 ans plus tard), présente plus de virtuosité que les autres, et exige un chanteur suffisamment héroïque. Theodora gagne à être confiée à un soprano disposant d’une réelle palette de couleurs, point trop angélique : Delunsch (Vienne et Strasbourg, 2004) y est pour moi inoubliable, mais je serais curieux d'y entendre Heather Harper dans la version ancienne gravée par Maureen Forrester.
¶ Repères discographiques
Je ne connais ni la version McCreesh avec Susan Gritton (Archiv), ni la version de Neumann (MDG).
La version Erato dirigée par Christie est à fuir (Daneman et Galstian, d’une fadeur et d’une atonie insupportables, et Dydimus, mon Dieu, taisons son nom), et Christie lui-même ne donnant qu’une pâle idée de ce qu’il a pu faire à Glyndebourne (DVD), où était réunie une distribution de rêve : David Daniels, Richard Croft et Lorraine Hunt (tous deux à pleurer de beauté et d’émotion), et même Dawn Upshaw, que je n’aime guère, s’y montre possédée par le rôle.
Sinon, malgré les coupes sombres (incompréhensibles !) et la faiblesse de Kowalski, je garde un grand attachement pour la version dirigée par Harnoncourt (Teldec, rééd. éco), avec en particulier Roberta Alexander, aux irrégularités vocales bien connues, mais à l’investissement émotionnel et à la couleur charnelle très appréciables. Jard van Nes chante Irène (partie mutilée). Comme toujours, le chef s'entend à mettre en valeur le climat nocturne et angoissé de certaines pages.
Il est impératif d'entendre Lorraine Hunt dans son récital Haendel chez Avie : l'intégralité des récitatifs et airs d'Irène (y compris "New scenes of joy") s'y trouve.
Signalons enfin, inédit en CD, un enregistrement séparé du grand duo du II ("To thee") par Alfred Deller et Honor Sheppard, où l'émotion est exaltée par un mélange de fragilité et de précision musicale. Gaétan Naulleau l'a diffusé la semaine dernière dans son émission du lundi sur France Musique.
2) LE SPECTACLE
J'ai vu cette Theodora 2 fois le 28 oct. 2004 (à l'orchestre, accoustique frustrante) et le 30 (2e balcon, beaucoup mieux). Pour cette dernière représentation, Delunsch a chanté malgré une laryngite, sans inconvénient majeur d'ailleurs. Je précise que je connaissais le spectacle par la vidéo de Glyndebourne (Dawn Upshaw, David Daniels, Lorraine Hunt, Richard Croft; dir. W. Christie: report récent en DVD) et que j'avais entendu Delunsch dans cet oratorio en concert en juin 2004, sous la direction d'Harnoncourt.
Spectacle fascinant, souvent bouleversant, à la hauteur de l'œuvre, une des dernières de Haendel, d'une intériorité sublime (peu ou rien à voir avec les oratorios du genre Judas Macchabée ou Samson). Le sujet de cet oratorio se rattache à l'hagiographie des premiers martyrs chrétiens, exaltant l'amour de charité et le don sacrificiel de soi en une méditation continue sur la mort. L'œuvre n'était pas destinée à la représentation scénique, mais elle repose sur une dramaturgie musicale, cependant délicate à réaliser au théâtre.
La première chose à souligner, il me semble, c'est que le parti pris de costumes contemporains, qui renvoient au contexte américain de façon marquée (et sans doute attendue de la part de Sellars), ne se fait guère au détriment de l'œuvre, de sa gravité et de ce qu'il faut bien appeler sa spiritualité. Le président d'Antioche, Valens, a les traits d'un président(iable) des États-Unis ; Didymus et Septimius ont des uniformes de ce que j'imagine être des troupes d'élite ; les assemblées des chrétiens évoquent celles d'un groupe évangéliste ; mais ces choix ne se réduisent aucunement à du gadget (voir les errements récents de McVicar avec Poppée).
C'est aussi que la scénographie ne présente rien d'anecdotique : un espace dénudé est occupé par 4 (ou 5) énormes vases translucides et craquelés, qui sont déplacés par glissement pour certains tableaux et qui permettent différents jeux de lumières. Les modifications de la lumière, du clair-obscur à l'éblouissement, sont exploitées par Sellars (il s'en explique dans un texte reproduit dans le programme) pour représenter l'illumination de la foi et l'ascèse qui conduit Dydimus et Theodora au martyre : c'est admirablement fait, sans simplisme mais avec un sens aigu du mystère, et toujours en réponse aux images du livret, fondé sur la relation évolutive des ténèbres et de la lumière, au sens littéral comme au sens figuré.
C'est justement ce sens du mystère, paradoxal à première vue étant donné le parti-pris ultra contemporain, qui fait échapper le spectacle à l'anecdote. J'emploie ici mystère à la fois dans son sens courant et dans son sens religieux, évidemment en situation. Par exemple, la mise à mort du couple de martyrs est présentée avec les accessoires bien connus des couloirs de la mort (lit sanglé, matériel à injection, etc.) mais de telle sorte que Theodora et Didymus, basculés à la verticale face au public, figurent deux crucifiés. Ainsi, ce qu'offre la scénographie glisse de façon remarquable vers le symbolique, rappelant parfois l'iconographie naïve des martyres grâce à des gestes et des postures stylisés, d'une constante lisibilité. Toute la scène de la prison (acte II) se joue d'autre part dans un simple carré de lumière dans la pénombre, tout passant alors par les mouvements du corps de Theodora : c'est admirable.
Justement, une autre option de Sellars consiste dans une gestuelle ritualisée constamment à l'œuvre, dérivée — à l'en croire — de l'"action" rhétorique pratiquée au XVIIIe siècle encore aussi bien au théâtre que dans l'éloquence sacrée. Elle peut paraître répétitive parfois (chœurs des chrétiens) mais non seulement elle est considérablement variée au gré des distributions du geste dans la collectivité scénique, mais surtout elle impose un langage corporel, comme une chorégraphie statique (la mobilité des corps dans l'espace scénique est moindre que celle des mains par exemple), où les mouvements des bras et des mains jouent un rôle capital et poétisent constamment les scènes.
Le geste sacramentel de la bénédiction se trouve ainsi décliné théâtralement dans plusieurs scènes, mais plus généralement, le texte chanté trouve une expression corporelle et visuelle d'une admirable souplesse. Là encore, l'ancrage qu'on pourrait dire réaliste est constamment transcendé. Comme si, par cette stylisation du drame, on était à la fois dans l'action et au-dessus d'elle.
Le problème de cette gestuelle est alors que parfois on a une impression de sémaphore, mais cette impression est due plutôt au fait que les choristes (chœurs de l'Opéra de Strasbourg) ou même certains solistes ne semblent pas avoir encore totalement assimilé ce vocabulaire gestuel, lequel ne paraît pas toujours assez "incorporé" dans les individus.
Même Delunsch, une fois encore actrice phénoménale, cheveux courts, visage émacié, comme creusé, masque tragique en vérité (quel regard!), m'a paru encore un peu appliquée dans cette performance gestuelle. La vidéo montrait Upshaw totalement "dedans" ce jeu si spécial, et vocalement saisissante (Dieu sait si je n'ai jamais vraiment goûté cette chanteuse, mais il me semble que c'était le rôle de sa vie). Il aura sans doute manqué à Delunsch le temps nécessaire à une parfaite "incorporation" de la gestuelle*. Je l'ai sentie parfois comme un peu crispée, comme trop accaparée par le jeu : il est au demeurant normal qu'en concert à Vienne en juin, dégagée de la contrainte de la scène, son chant ait paru plus naturellement épanoui.
Reste alors l'essentiel : que Sellars transforme en émotion continue (jouant aussi remarquablement du silence) la charge spirituelle de l'action, et que, au même moment, et puisque l'œuvre est donnée sans coupures, tous les airs da capo intacts, sa direction d'acteurs épouse et exprime la teneur et le mouvement de la musique d'une manière qui me semble sans exemple. Il faut avoir vu comment ici le da capo, écueil théâtral par excellence, devient la matière même du mouvement théâtral, et d'un mouvement qui figure de façon si troublante les mouvements de l'âme. En ce sens, ce spectacle est un modèle (vraisemblablement inimitable) de mise en scène d'une œuvre baroque, par la manière dont la musique, toute codifiée soit-elle, avec sa dimension affective autant que spirituelle, s'incarne dans tout le corps des acteurs.
J'ajoute simplement que tous les chœurs des chrétiens, souvent avec Irène en posture de choryphée, sont traités à la fois comme des moments de théâtre (ce qui ne va pas de soi pour un oratorio) et comme des représentations de la communion des fidèles (tous membres d'un même corps) : je veux dire par-là (il faudrait décrire et analyser précisément la mise en scène) que Sellars parvient à rendre théâtralement beau et intéressant, et sans en travestir l'esprit par des gadgets, cette donnée foncièrement spirituelle qui est au centre de l'oratorio anglais : la participation de l'individu à un acte collectif. Le début de l'acte III est tout particulièrement fascinant de ce point de vue. Quel moment du chant d'action de grâce, quand Theodora libérée mais désespérée et d'abord prostrée (Didymus a pris sa place en prison) se lance dans cette grande phrase a capella, bientôt reprise par le chœur : "Lord, favour still the kind intent". C'est absolument sublime, et Delunsch y est inapprochable, je trouve (la manière dont elle énonce la descente dans le grave sur "with liberty and life" émeut aux larmes).
J'en viens à l'interprétation musicale.
Mireille Delunsch ne déçoit pas, même si les concerts de juin étaient plus confortables pour elle. Outre l'intensité irradiante de son jeu, ce don de soi évident, il me semble que le rôle gagne à être chanté par une voix qui ne soit pas "angélique" (ce qu'était excellemment Upshaw). Le timbre charnel de Delunsch, son aptitude bien connue au clair-obscur font de la vierge martyre un être de chair justement : contrairement à ce qui est écrit dans le programme, les personnages de l'oratorio peuvent évoluer au coups de l'action, et c'est bien ce qui se passe pour Theodora elle-même. Ce n'est pas Blanche de La Force, soit, mais Haendel a entrelacé là l'angoisse et la sérénité, le désespoir et l'extase de façon extraordinaire. Cela, Delunsch l'exprime comme personne, trouvant dans les duos avec Didymus un velours, une profondeur, une douceur déchirante. Et son éloquence compense largement un anglais décidément assez trouble.
Son timbre s'apparie très bien à celui du falsettiste Stephen Wallace (entendu en Athamas dans la Sémélé parisienne dirigée par Minkowski), avec presque un effet de géméllité dans les couleurs à certains moments, c'est fort beau. Wallace chante avec une magnifique subtilité (dynamique bien maîtrisée) et possède un éclat suffisant, il est très émouvant. De la distribution anglophone, il est celui qui résiste le mieux au souvenir de la distribution de Glyndebourne : souvenir cruel et tyrannique, j'en conviens !
Dans le rôle d'Irène, Yvonne Howard a beaucoup de présence, son chant est exact et solide, diction parfaite, mais la voix est un peu passe-partout à mon goût. Elle est évidemment très loin de la poésie et de la spiritualité que dégageait une Lorraine Hunt surnaturelle et si humaine pourtant, ou de la tendresse austère de Bernarda Fink avec Harnoncourt, mais qu'y faire ? Howard est certes plus modeste, mais soutient comme il convient l'épanouissement de sa partie, une des plus belles de Haendel sans conteste.
On n'en dira pas autant de l'interprète de Septimius, Matthew Beal: acteur émouvant, ténor sympathique, mais aussi dépassé par les exigences du rôle : timbre serré, vocalisation savonnée, sonorités affreuses dans certains mélismes (acte III). Rien pour nous tirer les larmes comme le faisait Richard Croft, inapprochable. Quant à la basse qui chantait Valens, je n'en pense rien.
Le chœur avait fort à faire : il était très investi, pas toujours très en place, les pupitres masculins m'ont paru trop fragiles, mais cette écriture est sans doute difficile pour un chœur davantage voué au répertoire d'opéra. Sans doute le manque de familiarité avec ce répertoire est-il d'abord en cause.
J'en viens à l'orchestre, qui est hélas le talon d'Achille de ces représentations. Jane Glover, qui dirigeait là l'Orchestre de Mulhouse (elle avait dirigé l'Orphée de Gluck à Bordeaux avec Blake et Delunsch en 97-98) déclare dans le programme qu'il ne faut pas faire de fixation sur les intruments anciens pour jouer Haendel, et que "la variété des articulations est ce qui est le plus important". Je suis cent fois d'accord, mais justement qu'avons-nous entendu ?
Un orchestre monotone, dépourvu de contrastes, uniforme dans ses couleurs mais aussi dans ses nuances et son phrasé, et avançant d'un pas de sénateur (pour ne pas dire d'éléphant, parfois). Bref un robinet d'eau tiède. Or le Christ a dit : "Soyez chauds ou soyez froids mais ne soyez pas tièdes; les tièdes je les vomis de ma bouche." Je m'en voudrais de contrefaire le prophète, mais enfin l'acuité et l'intensité du spectacle ont pâti de cette grisaille orchestrale. Jane Glover a peut-être fait ce qu'elle a pu, mais je soupçonne qu'elle ne voulait pas non plus grand'chose. On ne peut que regretter que Delunsch, entre autres, n'ait guère pu trouver dans l'orchestre l'interaction et l'inspiration que lui apportait Harnoncourt, ou que Minkowski lui prodigue ordinairement.
* Delunsch a évoqué son travail théâtral dans cette production dans un entretien avec M. Mahdavi pour Altamusica : « Avec Peter Sellars, le discours a la même importance pour comprendre cette gestique entre langage des signes et gestique baroque, comme une Eglise naissante qui cherche ses rites. C’est extrêmement intéressant et courageux que de prendre la ferveur au premier degré, de trouver une inspiration « divine » là où nous pensions chanter des textes plutôt convenus. »
http://www.altamusica.com/entretiens/document.php?action=MoreDocument&DocRef=2345&DossierRef=2063
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