Dimanche 16 novembre 2008
Nous poursuivons la série L'Exploitation du Lecteur par le Blogueur, avec de nouveau Francesco et tout le bien qu'il pense des Noces enregistrées par Fricsay en 1960 ; je reviendrai un peu plus tard sur cette version qui est exceptionnelle en effet. Trente écoutes n'en dissipent pas la poésie. Ce que dit Francesco de la Comtesse de Stader, par exemple, me semble particulièrement senti et juste. Quels disques vraiment !
Mozart, Le Nozze di Figaro
Direction : Ferenc Fricsay
Le Comte Almaviva : Dietrich Fischer-Dieskau
La Comtesse Almaviva : Maria Stader
Susanna : Irmgard Seefried
Figaro : Renato Capecchi
Cherubino : Hertha Töpper
Marcellina : Lilian Benningsen
Bartolo : Ivan Sardi
Basilio : Paul Kuen
Don Curzio : Friedrich Lenz
Antonio : Georg Wieter
Barbarina : Rosl Schwaiger
Deux paysannes : Rosl Schwaiger, Hertha Töpper
RIAS Kammerchor
Radio-Symphonie-Orchester Berlin
Enregistré en septembre 1960 (Berlin, Jesus-Christus-Kirche)
3 CD Deutsche Grammophon (coll. Dokumente), 1993
Combien de Noces de Figaro un mélomane, moyen mais néanmoins honnête, peut-il entendre au cours de son existence ? Combien de fois l’ouverture ? Combien de « Porgi Amor » ? de « Voi che sapete » ? Que celui qui n’a jamais péché en musique me jette le premier métronome : c’en est arrivé pour moi à un point que je place un peu distraitement le CD dans l’appareil et que j’écoute tout en m’affairant à droite et à gauche. Je force mon attention quand le chanteur ou la chanteuse pour laquelle j’ai décidé d’écouter une des 50 ou 100 intégrales existantes entame un air. Content ou déçu, après trois heures, j’ai donc entendu une nouvelle version – on est tenté de dire : une de plus – d’un opéra pourtant chéri. Punto. Basta.
Le plus beau, dans cette affaire, c’est qu’on arrive à y prendre encore du plaisir. Mais le miracle, et en toute logique il devient de plus en plus rare au fur et à mesure que le temps s’écoule, c’est de réentendre Les Noces comme si c’était la première fois. Grâce à Fricsay, j’ai connu, il y a peu, ce miracle-là. Merci d’abord au bienfaiteur qui, connaissant ma curiosité maladive pour les prises de rôle opératiques de Maria Stader (obsession qui m’a conduit, rendez-vous compte, à dénicher du fond des âges sa gravure d’extraits de Traviata – en allemand) m’expédia par la poste un paquet modeste de taille mais rempli de musique.

Le coffret, je le connaissais depuis longtemps de vue, la pochette apparaissant sporadiquement dans les catalogues Amazon. Selon le principe de la collection Dokumente de Deustche Grammophon, on voyait donc la figure austère du maître du navire, en noir et blanc, comme pour ses Don Giovanni ou Fidelio, parus dans la même collection. Quand j’ai réalisé que cet ultime enregistrement mozartien du chef hongrois (il aurait dû être suivi par le Così fan tutte que dirigea finalement Jochum ; je me suis toujours demandé si, après la Comtesse, Pamina et Elvira, Fricsay aurait proposé Fiordiligi à Stader) était devenu introuvable, j’ai commencé à le guetter partout, fébrile quand je croisais un disque de Fricsay chez DG avec le même type de couverture, jusqu’à ce que je lise le titre de l’œuvre.
Or donc, la patience étant parfois récompensée, les précieuses galettes ont atterri dans la boîte aux lettres et, de là, dans le lecteur CD. J’ai pris un disque au hasard, et sans plan d’écoute particulier j’ai joué avec les plages du disque, à la fois impatient et craignant d’être déçu. Les premières mesures du duo de la comtesse et de Suzanne se sont fait entendre. Je n’avais jamais senti une telle respiration dans cette page. La structure parfaitement maîtrisée, carrée presque, rigoureuse, dessinée, les arêtes perceptibles, sans rien pourtant, absolument rien, de pesant ni de corseté. L’évidence, la simplicité, du naturel, et cependant, nécessairement, derrière cette légèreté de son, (qu’il ne faut pas confondre avec une agitation plus ou moins brouillonne) un travail monumental pour offrir à Mozart la lumière qu’il mérite. La réussite du duo n’était pas, Dieu merci, isolée.

La précision, fulgurante, de la direction de Ferenc Fricsay éclate, en effet, dès l’ouverture : chaque instrument semble faire entendre sa voix, chaque ensemble se superposer avec une clarté, une articulation, une netteté qui s’impose à l’oreille, sans jamais écraser ou perdre l’auditeur. Dans cette beauté, vivante mais sereine, on a la meilleure définition possible de l’adjectif apollinien.
On l’a mangé à toutes les sauces, Wolfgang Amadeus, on l’a lu romantique, baroque ou baroqueux, galant et poudré, orageux, dépressif, farceur, bouffon, viennois, italien, pragois, turc, égyptien et d’autres choses sans doute. Fricsay, lui, tend la main à Da Ponte et à Beaumarchais, à Mozart et à Papa Haydn. Ces Noces seront donc à la fois classiques et tournées du côté des Lumières. Mozart simplement placé dans son arbre généalogique, il fallait y penser, même si on a l’impression que c’est l’œuf de Colomb en musique.
Mozart respire, mais les chanteurs aussi, auxquelles Fricsay laisse le soin d’incarner l’humour et le drame, sans que jamais il n’y ait redondance, ni même insistance. À lui, et à son orchestre, de créer un décor, un cadre et une atmosphère et d’insuffler (la fin de l’acte II !) une tension. Aux interprètes de se charger de « dire » les choses. Non pas qu’il y ait hiatus : les merveilleuses instrumentalités des timbres de Fischer Dieskau, de Stader et de Seefried dialoguent, comme toujours avec Fricsay, et répondent à la voix des instruments. Simplement les rôles sont clairement définis dès le début. C’est peut-être pour cela que la direction semble manquer d’humour : l’esprit primesautier du début de la Folle journée c’est à Seefried et à Capecchi que le chef les demande.
Finalement il y a quelque chose de cinématographique dans cette approche : des cadrages d’une beauté à couper le souffle, un point de vue sur l’action (ce qu’il ne faudrait pas confondre avec l’action elle-même), des plans éloignés ou rapprochés et des acteurs qui ont l’espace idéal pour s’exprimer. D’où ce sentiment exemplaire d’équilibre qui se dégage de tout l’enregistrement. Il est manifeste que le chef a cependant autant travaillé avec les solistes qu’avec son orchestre : pour continuer sur la métaphore audiovisuelle on pourrait dire qu’on pressent chez lui l’excellent directeur d’acteurs.

Mettons de côté la Marcelline, Lilian Benningsen, qui n’a pas même l’ombre d’un mouvement, d’une idée, d’un sourire. Le timbre, plutôt clair, évoque plutôt un soprano ménopausé qu’une mezzo, de caractère ou pas ; à la limite ce n’est pas l’essentiel chez le personnage. Mais elle entraîne même Seefried (que la prise de son ne favorise pas à ce moment-là) dans son apathie le temps de leur duo du premier acte. La méthode Fricsay avait donc ses risques : l’orchestre ne « racontant » pas l’humour de la situation, si les solistes ne se prêtent pas au jeu on perd la moitié de cette musique qui est, avant tout, une mise en situation. On a un peu le même sentiment devant Basile et le juge. Curieux ratages au milieu de tant de réussites.

Car de chanteurs aussi dénués de génie et de singularité vocale que Capecchi (Figaro) et Töpper (Chérubin), le chef a su tirer le maximum. Rien ne pourra faire que l’alto d’Hertha Töpper, lourd, banal, lourdement maternel au mieux, soit la voix de Chérubin qui réclame des qualités exactement inverses. Pourtant la cantatrice chante ses deux airs avec une tenue et un souci des nuances et des respirations plus qu’estimables. L’effort de discipline se sent, mais ce qu’on perd en spontanéité, on le gagne en musicalité. Et, mieux encore, elle défend avec une indéniable ardeur les récitatifs et ensembles. Les échanges chuchotés avec Suzanne, avant que Chérubin ne s’enfuie, sont même – osons le mot – imaginatifs. Pas le page de nos rêves (ayons une pensée pour Nan Merriman qui sera la Dorabella de Jochum), mais très loin du naufrage annoncé.

De la même manière on ne peut que saluer ce que Fricsay a fait avec sa basse bouffe italienne en Figaro. Qui n’a pas entendu, dans la Linda de Chamonix dirigée par Serafin chez Philips, Renato Capecchi dans le rôle du Marquis n’a pas idée de ce qu’il était capable de faire quand on lui laissait la bride sur le dos. Ce qui est remarquable c’est que les « énormités » du chanteur me semblent être un moyen d’animer une voix finalement impavide quand elle est laissée à elle-même : c’est frappant dans l’ensemble de la réconciliation au III, où il se contente de chanter les notes et de dire les mots.
Ailleurs (à l’exception, notable, de son air du dernier acte où il semble ne prendre aucun parti) il n’en reste que le meilleur – l’italien qui roule avec gourmandise dans la bouche, le grave aisé et sonore, un sens certain du « mouvement » vocal – sans qu’évidemment les couleurs en deviennent plus variées, le medium moins charbonneux, ou la silhouette moins rustaude. Pour ce qui est de l’école italienne on préfère Rolando Panerai à Aix avec Rosbaud. Mais, quelque part, la conception du personnage, extravertie et agressivement « virile », est la même. Et l’énergie vorace des récitatifs (décidément réussis) est également à mettre à son actif, tandis que le contraste bienvenu de timbre et d’élégance avec le Comte peut faire figure d’une inspiration de casting.
Bien entendu, avec le trio de Seefried, Fischer-Dieskau et Stader, on est sur une autre planète. Et on reviendra inlassablement à leurs échanges du deuxième acte, projetés avec une force prenante par le chef, mais habités jusqu’à la moindre inflexion par eux trois. Notre baryton est le héros d’un enregistrement beaucoup plus connu, disque-phare du catalogue DG justement, et que je soupçonne d’avoir épuisé leur ressource marketing en matière de Noces de Figaro. Il y a fort à parier qu’on nous aurait rendu le Fricsay si celui de Böhm ne passait pas déjà, à tort ou à raison, pour une référence absolue.

Huit ans séparent les deux interprétations : 1960 pour Fricsay, 1968 pour Böhm (à l’inverse, Seefried avait enregistré Suzanne pour EMI 10 ans auparavant). Huit années qui pour Dietrich Fischer Dieskau ont pesé assez lourdement à la fois sur sa voix et sur l’approche du personnage. Comme on est toujours en train de réfléchir à la pertinence de son école et de ses interprétations, on a tendance à mettre de côté que, d’un point de vue purement vocal, la texture vocale du baryton su être particulièrement chatoyante et colorée. On peut en revenir à ses Verdi de jeunesse (Les Vêpres siciliennes) et Donizetti (Lucia di Lammermoor, déjà avec Fricsay en 1953) pour le vérifier. Donc, en terme de moelleux et de séduction immédiate, on trouvera nettement plus son compte du côté de Fricsay.
D’autant qu’il ne cherche jamais à assombrir artificiellement son timbre, mais qu’il laisse en contrepartie passer des aigus plus lumineux. J’ai beaucoup de mal avec les Comtes « vieux beau » (c’était encore le partie pris de la Comédie-Française lors de la reprise du Mariage l’année dernière) autant qu’avec les baryton-basses dans le rôle. Or ce Comte-là est très crédible à la fois dans la jeunesse, la fureur, la séduction et l’orgueil, sans écrire en majuscules ses sentiments à la moindre occasion. Une certaine sécheresse d’intonation au trio du second acte le rend plus effrayant qu’un grave d’ogre et des r roulés.
Face à ce jeune loup une Comtesse « grande dame » aurait été une erreur de distribution. Maria Stader, dont on a dit tant de mal, était le choix idéal. Remercions Fricsay. Sa Traviata et sa Lucia sont anecdotiques, sa Donna Elvira discutable, sa Constance n’a pas tout à fait la sureté requise dans les vocalises, sa Pamina manque un peu de mystère, tout cela quelles que soient les qualités de l’artiste et ma profonde admiration pour la chanteuse. Cette Rosine est peut-être le plus beau rôle, en tous cas l’interprétation la plus sentie d’une chanteuse d’église et d’estrade d’abord.

Elle manque effectivement quelque peu de « largeur » : ce n’est pas tant une question de volume d’ailleurs que de couleurs, en particulier quand le tempo s’accélère (cela se sent par exemple dans la fin du deuxième air malgré l’accompagnement admirablement attentif de Fricsay). À la limite, à mes oreilles, c’est moins gênant que pour la partie soprano du Requiem de Verdi. Pour le reste …. un rayon de soleil. La fermeté et la force du timbre, sa jeunesse aussi, suffirait à la rendre attachante, dès la cavatine. Dans ce diamant taillé passe l’ardeur, la lumière et la foi de la comtesse. Le premier adjectif qui vient à l’esprit pour qualifier sa Comtesse, c’est radieuse. (Réfléchissez bien : qui sont les Comtesses auxquelles vous auriez envie d’appliquer le même qualificatif ?) La très légère vibration du haut medium et de l’aigu suffiraient à éviter l’écueil, toujours possible avec ce type de vocalité, d’une sagesse plus ou moins désincarnée, à la façon d’Agnès Giebel.
Mais ce qui emporte tout chez Stader c’est sa formidable conviction autant que le poids qu’elle met dans ses mots. Plus encore que la dynamique piano, c’est l’alliance de la douceur et de la noblesse de son temps qui font le prix de ses interventions au dernier acte. Nul doute que cette Comtesse est aimable et aimante, et qu’elle pardonnera. Pour une chanteuse qu’on associe plutôt à la langue allemande, il faut souligner enfin que, là encore, les récitatifs secco sont admirablement menés et construits sans jamais tomber dans l’effet ou la surenchère. La maîtrise de l’intonation (à la fois musicale et dramatique), la discipline au cœur même du dialogue sont peut-être d’ailleurs, une des clefs de la réussite globale de cet enregistrement.

Irmgard Seefried n’est pas en reste à ce niveau là, elle qui connaît de plus son personnage par cœur et a eu le temps depuis ses débuts dans le rôle, de les peaufiner et de les réinventer constamment en scène. Sa Suzanne porte son âge vocalement : espérer que les phrases cantabile sous les marronniers lui viennent naturellement serait illusoire (alors que, curieusement, la tension du duo de la lettre ne semble pas poser problème). Le souffle sur la voix est devenu une marque de fabrique, les notes fausses et certaines sonorités franchement vilaines aussi. Pourtant cette Suzanna me semble, à bien des égards, meilleure que la première. Premier avantage, évidemment : elle est complète, alors que la version Karajan excluait les récitatifs. Or, comme dans le parler de certains lieder, les qualités d’inventivité, de renouvellement, de Seefried ne s’entendent jamais aussi bien que dans ces récitatifs précisément, y compris italiens, eux qui sauvent encore sa Fiordiligi en lambeaux enregistrée deux ans plus tard.
Ce n’est pas tout : pas de notes picorées, au contraire une franchise très appréciable après l’excès de délicatesses de la version Legge. Face à Renato Capecchi, elle ne cède pas en matière de présence vocale. Si on écoute leurs échanges du début elle fait sonner avec autant de vigueur que lui (!) ses « ding ding » « dong dong ». Certes une certaine maturité (jusque dans les couleurs, plus chaudes, du medium) a pris le pas sur la fraîcheur, si prégnante dans les premiers enregistrements mozartiens de Seefried. Mais on retrouve ici une énergie, une volonté qui sont bien celles de Suzanne. Du coup toutes ses interventions prennent un relief savoureux, sans jamais tomber dans une imitation d’hystérie. Quand, à deux mémorables reprises, Susanna laisse éclater sa colère sur Figaro, ce n’est pas un chaton toutes griffes dehors qu’on entend, mais une femme faite qui ne se rend jamais ridicule. La densité que prend soudain sa voix est définitivement plus expressive que les fausses gifles ajoutées par l’ingénieur du son.
Enregistrement phénoménal donc, à défaut d’être légendaire – et enthousiasmant comme peu, sinon parfait. On oubliera les seconds rôles et les limites du Figaro. Non seulement Fricsay a sur Les Noces un véritable regard, mais il bénéficie de trois lumineux interprètes pour l’éclairer.
P.S. L'année précédant cet enregistrement, Seefried chantait des airs de Mozart avec Markevitch pour la TV canadienne : il en avait été question ici il y a un an. Cette page comporte un lien pour voir et entendre l'air de Suzanne au jardin, qui en est extrait.

















