Samedi 24 octobre 2009
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À l’acte II de la Theodora de Haendel (livret du Révérend Morell) prend place une scène de
prison dans laquelle la vierge et martyre exhale son angoisse : c’est le fameux air « With darkness deep ». Ce monologue s’ouvre par un récitatif mais il est d’abord précédé d’un prélude
orchestral, qui sera repris à la fin de l’air pour en accentuer la clôture, et contraste d’abord avec la liesse de la scène précédente, où les païens sacrifiaient bruyamment à Vénus. Dans son
économie extraordinaire, ce prélude, strié par les cordes, fait pour ainsi dire retentir le silence et son effroi. On y entend deux flûtes parcimonieuses mais insistantes, comme en réponse à la
plainte des cordes, notes discontinues qui finissent à peine par esquisser une phrase.
Dans sa bible, Pïotr Kaminski cite le musicologue Jonathan Keates, qui entend dans ces touches de flûte « de l’eau s’écoulant goutte à goutte dans un souterrain ». Vraiment ?
Non que Haendel ne s’y entende pas à exprimer en musique des choses dégouttantes (le seul « Stille amare » de Tolomeo le prouve assez), mais un tel souci de réalisme paraît à la
fois hors de propos dans Theodora et surtout contredit par la musique, par sa matière sonore comme par l’écriture. Autant le goutte-à-goutte est sensible dans l’air d’Atys « La
beauté la plus sévère », autant ici rien de tel ne se manifeste. Car ces flûtes tiennent plus du gémissement, ou plus étrangement encore de la plainte d’une chouette que figurerait contre toute
attente la clarté vacillante du timbre. Mais c’est encore trop mal dire. Si ce prélude saisit et fascine, n‘est-ce pas en raison de l’ambiguïté de cette musique, qui se dérobe à toute
interprétation univoque d’une imitation de quelque chose d’identifiable ?
Ce qu’on entend là, c’est une voix qui n’a pas de nom, dans aucune langue. J’évoquais une chouette transfuge : c’est un peu bête évidemment, et pourtant la disposition de ces
flûtes produit quelque chose de l’oiseau de nuit dans le silence, un saisissement délicat. Mais le choix de la flûte obéit sans doute aussi à un symbolisme hérité : c’est l’instrument du deuil,
de l’élégie, autant et plus que celui de la douceur idyllique. Dans la tragédie lyrique française, c’est l’instrument qui mime avec prédilection l’effusion des larmes, comme c'est le cas du
monologue plaintif d’Iphise dans le Jephté de Montéclair. Mais dans ce cas, justement, la flûte chante, elle dessine une ligne, alors qu’ici règne le fragment, ou bien l’ébauche. Et si
l’on songe au grand monologue de la prison dans Dardanus, il revient alors à des bois comme le basson d’y colorer le tableau lugubre, un peu comme l’air de Télaïre devant le tombeau de
Castor, avec dans les deux cas un raffinement harmonique rare, à la hauteur de la tragédie.
Non, ces deux flûtes qui escortent Theodora sont plus secrètes, comme l’étoile qui frissonne, comme l’oiseau qui gémit imperceptiblement, comme une lumière refusée mais
toujours entreluisante. Elles préludent à la plainte humaine, en motivent en quelque façon l’effroi, mais aussi, en résonnant de plus loin, de plus haut, elles semblent veiller tristement sur la
prisonnière promise au viol. Dans leur laconisme, elles portent un absolu de la désolation mais en même temps, très étrangement, une consolation tutélaire. Du moins, ces notes de flûte
n’expriment rien de défini. Telle est leur force, obstinée, comme de suggérer dans l’oratorio une profondeur imaginaire de la scène : elles forgent l’espace autant que cette temporalité
silencieuse, mystérieuse, de la prison. À elles seules, ces pauvres notes esseulées suggèrent une élévation au-dessus des affres — un peu à l’inverse de ce que fait Gluck avec cette ligne
lancinante de la flûte qui, en planant inlassablement dans la stase des champs Élysées, imprègne l’ensemble de ce moment béatifique d’une tristesse tenace.
Par Bajazet
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Publié dans : uvres et compositeurs
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