Lundi 17 décembre 2007


Chabrier,
L'Étoile
Paris, Opéra-Comique, 14 décembre 2007

Direction musicale : John Eliot Gardiner
Mise en scène : Jérôme Deschamps & Macha Makeïeff
Décors et costumes : Macha Makeïeff
Lumière : Dominique Bruguière
Mouvements chorégraphiés : Alice Crousset

Lazuli : Stéphanie d'Oustrac, mezzo
Le roi Ouf Ier : Jean-Luc Viala, ténor
La princesse Laoula : Anne-Catherine Gillet, soprano
Siroco : Jean-Philippe Lafont, baryton
Hérisson de Porc-Épic : Christophe Gay, baryton
Aloès : Blandine Staskiewicz, mezzo
Tapioca : François Piolino, ténor
+ comédiens : Jean-Marc Bihour, Philippe Leygnac, Patrice Thibaud

The Monteverdi Choir
L'Orchestre Révolutionnaire et Romantique


    Commençons par le plaisir de retrouver le théâtre de l'Opéra-Comique, ses proportions idéales, et l'excellence de son acoustique (chose si rare à Paris). On y manque cependant de personnel, apparemment : un seul vestiaire ouvert, dans les courants d'air du hall d'entrée, une vente des programmes limitée à l'escalier menant au parterre, des contrôleurs qui vous indiquent une direction erronée pour rejoindre votre place — bref, prévoir diverses allées et venues dans les escaliers avant le lever du rideau. Le programme propose l'intégralité du livret, pour une fois.
    Plaisir également de la découverte d'une œuvre. Je ne connaissais de L'Étoile que sa romance (l'air d'entrée de Lazuli) gravée dans un récital de Felicity Lott. Un manque coupable de curiosité aura fait que c'est juste avant cette représentation que j'ai écouté l'opéra en entier, dans la version que Gardiner en avait réalisé à l'Opéra de Lyon en 1984, dans la foulée d'une série de représentations (EMI, réédition récente en collection économique). C'est que Gardiner défend depuis longtemps Chabrier, dont il a aussi enregistré un disque somptueux de pièces symphoniques avec la Philarmonie de Vienne chez DG (avec España bien sûr, mais aussi la Suite pastorale, la Polonaise du Roi malgré lui, etc.). Il a dirigé une production zurichoise de L'Étoile il y a un an (mise en scène de David Poutney, avec déjà Viala, Gillet et Lafont, Marie-Claude Chappuis chantait le rôle du colporteur Lazuli).


    De fait, la musique de cet opéra bouffe est un enchantement, de la pure poésie comique. Autant Offenbach me lasse très vite, autant ici on est subjugué de trouver un tel raffinement d'écriture produire une musique de théâtre aussi évidente, aussi forte, aussi élégante, et aussi variée. Dans un entretien publié il y a quelques jours je ne sais plus dans quel journal, Gardiner rapprochait Chabrier de Rameau, comparaison hardie… mais sur un point au moins elle me semble naturelle : ils se rejoignent dans la manière d'écrire une musique immédiatement séduisante dans sa subtilité et sa capacité extraordinaire de renouvellement au sein d'un code assez contraint. Et tous deux sont à la fois intensément originaux en même temps qu'ils incarnent l'esprit français dans toute sa plénitude. Gardiner souligne les réserves de tendresse de cette musique bouffe, l'expression d'une « vie traversée de fragilité » (cette formule me semble particulièrement juste).
    La fantaisie de cet opéra est d'ailleurs curieuse : organisée autour d'un colporteur et d'un roi au caractère ambigu, elle entrelace à une vague intrigue sentimentale, des variations continues sur le péril de mort. Le livret est dû à Eugène Leterrier et André Vanloo, mais les couplets du pal en avaient été auparavant conçus sur des vers équivoques de Verlaine (le pal, « de tous les supplices », est « le plus fécond en délices ») : le programme de salle n'en dit rien étrangement, alors même que la production de l'Opéra-Comique rétablit le texte primitif, édulcoré à la création ;  il faut se reporter à la notice de la version EMI par Roger Delage, auteur de la monographie de référence sur Chabrier. Créé en 1877, jamais repris avant les années 1940 et négligé depuis avec constance, L'Étoile apparaît comme un chef-d'œuvre de poésie et d'élégance, en porte-à-faux complet avec les habitudes du théâtre des Bouffes Parisiens où il fut créé, et où se jouaient des opérettes de consommation courante. Poésie délicate qui évite les grincements de la satire pour explorer plutôt l'exploration à la fois drolatique et mélancolique des mouvements conjoints de la vie et de la mort.

    Dès l'ouverture, on sait qu'on va jouir à l'Opéra-Comique d'une qualité musicale exceptionnelle. L'orchestre d'instruments d'époque dirigé par Gardiner est d'une perfection et d'une séduction sans relâche. D'une part le chef dirige avec encore plus de souplesse et de poésie qu'en 1984, et de l'autre les jeux de timbres et tous les raffinements d'orchestration de Chabrier sont magnifiés. C'est enthousiasmant. Et voilà un chef qui sait soutenir les chanteurs. Le Monteverdi Choir, d'où sont issus les petits solos au début de l'acte I et de l'acte II (non crédités dans le programme), éclipse évidemment le chœur lyonnais de la version EMI, à la fois en précision, en musicalité, en beauté de timbre, en diction. Après l'entracte, Gardiner dirige en intermède la Joyeuse marche que Chabrier avait dédiée à Vincent d'Indy. Un régal, c'est-à-dire un plaisir de roi.



    La distribution réserve de grandes satisfactions. La grande surprise vient de Jean-Luc Viala, que je n'avais plus entendu depuis longtemps : sa composition théâtrale en roi Ouf est magistrale, « silence et mystère » certes, mais plutôt un profil à la fois bonasse et inquiétant. On tient là une composition comique qui brille par son caractère énigmatique. La discipline de Viala comme ses moyens vocaux changent heureusement de l'inconsistance ingrate de Georges Gautier, qui entachait la version EMI. Ses ressources belcantistes lui permettent de donner tout le relief nécessaire au Duo de la chartreuse verte, qui parodie avec une légèreté de touche exquise l'écriture de Donizetti. Jean-Philippe Lafont offre de l'astrologue Siroco une incarnation qui unit relief et finesse, mais le chant, quand il est sollicité (comme dans le Duo déjà cité) est hasardeux.
    Le quatuor diplomatique est harmonieux, même si les hommes (Gay et Piolino), stylés au demeurant, ont des moyens plus modestes que ceux des femmes, toutes deux remarquables. Blandine Staskiewicz est tellement remarquable, comme actrice et comme chanteuse, qu'elle paraît sous-employée. C'est peut-être Anne-Catherine Gillet qui remporterait la palme de l'excellence vocale (dans les Couplets de la rose par exemple), mais elle est aussi très à l'aise dans le comique, soit pour la force (le rire hystérique pendant la cérémonie nuptiale) soit pour l'élégance. Rien qu'on ne sache déjà des qualités de cette artiste, démontrées dans divers rôles au Capitole, mais une confirmation.
   
    Stéphanie d'Oustrac est en revanche bien décevante, et peine à tenir ce qu'elle promettait. Il est certes malaisé d'entrer en scène en chantant la Romance à l'Étoile, si lyrique, si délicate, qui ne tolère guère l'à peu près. Or son chant manque de tenue, la voix est instable, l'aigu est forcé (comme souvent chez elle), le grave se dérobe, le souffle aussi (le tempo choisi est très retenu, de fait), et avec tout cela un manque de naturel dans l'expression qui passe à côté du caractère émouvant du morceau. Et quelle est la pertinence du tic de baroqueuse consistant à attaquer l'aigu tenu (« l'avenir ») sans vibrato ? La diction est assez confuse aussi. On est à cent lieues de ce que réussissait la merveilleuse Colette Alliot-Lugaz dans le disque de Gardiner, souveraine de velouté,
de ligne, de naturel, d'émotion, de sourire, avec une beauté de langue incomparable. Le jeu « garçon » de d'Oustrac est par ailleurs convaincant, même si sa diction canaille dans les dialogues paraît vraiment surjouée, et par la suite elle est moins incertaine, mais elle ne semble pas vraiment dominer sa partie, avec un manque de délié qui trahit les embarras du chant (par exemple dans le Rondeau du colporteur). Sera-t-elle plus à son affaire en Armide de Lully au Théâtre des Champs-Élysées la saison prochaine ?
   
    Quant à la mise en scène, elle déploie une fantaisie amusante mais attendue pour autant que Deschamps et Makeïeff reprennent un vocabulaire bien répertorié. Cela vaut quelques jeux comiques aériens (les plumeaux pour le Duo des chatouilles, les bouteilles suspendues pour celui de la chartreuse), et quelques ajouts de numéros « sans paroles » exécutés par des comédiens dans le style Deschiens, parfois longuets (les livreurs de la lunette, le médecin de la cour), parfois bienvenus (le commissaire de police incarné par Patrice Thibaud, irrésistible). Le traitement ironique des chœurs est lui aussi un peu téléphoné, avec son kitsch années 60 vu cent et cent fois. Les objets participent comme de juste à cette fantaisie (les sièges, les articles de mode), mais on se demande parfois si cet univers visuel est à la hauteur de la poésie de la musique. Tout cela se regarde sans déplaisir, malgré une chute de tension çà et là, et une esthétique générale qui évoque parfois un spectacle scolaire de fin d'année (le décor de l'acte II est redoutable). Osera-t-on dire que cela fait un peu pauvre parfois ? Si Macha Makeïeff, après avoir considéré dans le livret une dimension fragmentaire (« très moderne ») qu'on peut discuter, y voit surtout un surréalisme déjà dada, l'impression que donne le spectacle relève plutôt de la poétique des bouts de ficelle, sans toujours éviter la platitude. Les photos du programme sont ainsi plus suggestives que ce qu'on voit sur scène au cours de la représentation. Une diffusion prochaine sur France 2 (pour les fêtes de fin d'année ?) permettra de se faire une idée de ce spectacle dont Chabrier, servi par Gardiner, reste le triomphateur. Donnez-vous la… peine d'aller y voir.

Diffusion radio sur France Musique le 22 décembre.


Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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