Dimanche 16 décembre 2007

Haendel, Alcina
Paris, Palais Garnier, 13 décembre 2007

Direction musicale : Jean-Christophe Spinosi
Mise en scène : Robert Carsen
Décors et costumes : Tobias Hoheisel
Lumières : Jean Kalman
Mouvements chorégraphiques : Philippe Giraudeau

Alcina : Inga Kalna, soprano
Ruggiero : Vesselina Kasarova, mezzo soprano
Morgana : Olga Pasichnyk, soprano
Bradamante : Sonia Prina, alto
Oronte : Xavier Mas, ténor
Melisso : François Lis, basse
Oberto : Judith Gauthier, soprano

Chœurs de l’Opéra de Paris
Ensemble Matheus
Yoko Nakamura, clavecin


    Robert Carsen est-il paresseux ? Je voyais pour la première fois ce spectacle créé en 1999 (avec R. Fleming, S. Graham, N. Dessay, K. Kuhlmann, dir. W. Christie) et déjà repris au printemps 2004 (avec L. Orgonasova, V. Kasarova, P. Ciofi, V. Genaux, dir. J. Nelson) : ce qui me frappe d’abord est sa vacuité élégante, qui traite de la manière la plus superficielle le drame situé dans l’île d’Alcina. Décor unique quoique modulable de grand hôtel vide aux boiseries cérusées, moins palais aristocratique qu’hôtel de luxe si l’on se fie au traitement de Morgana (sœur d’Alcina et magicienne comme elle) et d’Oronte (commandant des soldats d’Alcina), transformés en soubrette vibrionnante et majordome soupe-au-lait pour de laborieuses scènes domestiques : on dresse la table, on déballe les vêtements reçus de la teinturerie, on les essaie pour rire, on fait le lit de Madame, et comme on fait son lit on se couche…
    Oui, Robert Carsen doit aimer paresser pour porter à ce point aux lits, aux draps et aux coussins un amour si constant, depuis son Songe de Britten à Aix jusqu’au récent Tannhäuser. Avec cette Morgana et cet Oronte, on n’est même pas dans du Sacha Guitry, on s’attend plutôt à voir entrer Maria Pacôme ou Jacqueline Maillan, et ce qui dans le livret relève d’une sorte de marivaudage verse dans un ameublement de boulevard, dont fait les frais en particulier l’air pathétique de Morgana avec violoncelle obligé, transformé en séance de literie appliquée.
    Quant aux protagonistes du drame, Alcina et Ruggiero, qui sont les supports de la dimension élégiaque ou tragique de l’action, ils sont représentés avec un chic passe-partout. Bien fin qui pourrait dire ce qu’exprime au juste Ruggiero dans « Sta nell’Ircana », si grand est le passage à vide sur scène. Tout ce qui procède des ressorts de la magie et de l’illusion séductrice, inhérents au livret, est évidemment banni, puisqu’on est dans l’esthétiquement correct en vigueur sur les scènes d’opéra. Dans ces conditions, substituer au bris de l’urne magique qui rompt le sortilège la mort d’Alcina par la main de Ruggiero se justifie assez bien, moyennant une fin crépusculaire plus accordée à la sensibilité d'aujourd'hui. Les histoires d’amour finissent mal, et c’est bien triste pour les domestiques frustrés de leurs gages.
    Le drame de la magicienne tend à se réduire à celui d’une grande bourgeoise un peu lascive et très plaquée. Alcina chante « Ah mio cor » dans ce grand décor toujours vide, devant une chaise vide qui projette une ombre disproportionnée sur le mur blanc. Robert Carsen n’aime peut-être pas se fatiguer. Il se repose cependant sur ces belles images qui séduisent toujours : le fond de scène ouvert sur une nature pastorale, déjà proposé dans son Orlando aixois de 1994, reste suggestif mais tourne court, et on retiendra plutôt l’apparition d’Alcina s’avançant lentement du fond de la scène dans une enfilade de portes tandis que Ruggiero chante à l’avant-scène « Mi lusinga il dolce affetto ». En définitive, la figuration masculine dénudée (avec plus ou moins d’obstination), souvent critiquée, est une des rares idées de théâtre à la hauteur du sujet, s’il est vrai que cette troupe fascinée, se déplaçant avec des gestes qu’une immersion semble étirer à l’infini, évoque au moins le pouvoir de la magicienne. Mais moins de complaisance dans ces éphèbes exhibés ne ferait pas de mal, peut-être.



    C’est néanmoins de la fosse que vient le drame. Je veux dire, car il faut oser le dire, que l’interprétation orchestrale n'est pas loin du naufrage. Il faut se méfier des îles, à cause des écueils. Surtout quand l'île est épineuse. Moi qui m’attendais candidement, sur la foi de quelques Vivaldi éruptifs de Spinosi, à une Alcina  hyperdramatique… Certes, les hachures et les pauses caricaturales de l’introduction de l’acte III portent la signature du chef, mais la majeure partie du temps il faut essuyer un orchestre flou, à la sonorité étriquée malgré le nombre des instrumentistes, mais dont la disgrâce principale est d'échouer constamment à soutenir les chanteurs et à faire avancer la musique dans ces  da capo en série. Inga Kalna est décidément une grande artiste, pour parvenir à soutenir toute seule (« sola… sola… ») la tension dans « Ah, mio cor ». En revanche, elle est tout le temps gênée dans « Ombre pallide », corsetée par la rapidité brouillonne de la direction, où une somme de crispations remplace l'animation dramatique. « Mi restano le lagrime » piétine, « Un momento di contento » est invertébré, interminable. Toute la soirée aura été le théâtre de l'agonie du phrasé expressif, le plus souvent transformé, comme par magie, en une scansion « en morse » (© Licida). Ne parlons pas des instruments solos : entre un clavecin terne, un violoncelle plus que scolaire (« Credete al mio dolor ») et un crin-crin faux et râpé (« Ama, sospira ») tenu par le chef en personne… Si seulement l’énergie que Spinosi dépense en gesticulations et mimiques se traduisait en qualité musicale et expressive, tout serait bien. Mais qu’importe après tout la répugnance qu'inspire ce show étendu jusqu’aux saluts (Spinosi venant gambader comme un Spirou, ce qui contraint les chanteurs à faire de même, pauvre Kalna…) : triomphe assuré. Visiblement, le public adore, comme il adore les simagrées de Morgana.

    La distribution est inégale. François Lis, que j’avais apprécié en Borée de Rameau à Lyon, est franchement mauvais : sans parler d’un italien atroce, quand on l’entend beugler, on songe à ces candidats dans les concours de chant, qui s’épuisent à donner facticement à leur voix la résonance et la densité qu’elle n’a pas. Dans le rôle inconsistant du jeune Oberto (privé d'un de ses airs, comme Oronte), Judith Gautier fait très bonne impression, surtout pour l’air « Barbara, io ben lo so », paré d’une ravissante fioriture. Xavier Mas chante de façon très soignée et élégante, même si la personnalité reste timide, mais il est vrai que le rôle n’offre que peu de marge expressive. La voix de Sonia Prina, que j’entendais pour la première fois sur le vif, ne me séduit guère, et sa technique de vocalisation manque de délié, mais il faut reconnaître qu’elle chante avec beaucoup de délicatesse et d’expression « All’alma fedele », pris à un tempo très lent (pour lui permettre de reprendre ses vêtements féminins tout en chantant ?). En Morgana, Olga Pasichnyk est vraiment excellente, d’une aisance, d’une précision et surtout d’une flexibilité idéales, avec un timbre rond et chaleureux, et elle s’acquitte du numéro imposé de soubrette avec quelque chose d’enfantin qui évite l’excès d’hystérie.



    Vesselina Kasarova offre comme d'ordinaire désormais un mélange de bizarrerie et de séduction. La voix reste hétérogène, ce dont elle use avec un art certain et un manque constant de naturel. On peut être exaspéré, mais je la trouve malgré tout attachante, et moins grimaçante que ce que je craignais après avoir vu son Sesto en DVD. Son jeu est d’une grande classe, globalement. Toujours surprenante dans les couleurs, dans les nuances, elle peine aussi à soutenir plus d’une difficulté du rôle. L’air héroïque « Sta nell’Ircana » devient une chose non identifiée, susurrée, contorsionnée, et d’une pulsation scabreuse — hors de portée pour elle, c’est évident. « La bocca vaga » est typique de son chant torturé, avec neuf intentions par mesure, mais l’union du chant et du jeu théâtral produit un ensemble prenant. Elle échoue par ailleurs à soutenir la simplicité de ligne de « Verdi prati », mais réussit un « Mi lusinga il dolce affetto » de toute beauté, royal de timbre, délicat, ému, intérieur : un des grands moments de la soirée. C’est de toute façon celui des airs de Ruggiero qui me touche le plus.




    La soprano lettone Inga Kalna a été applaudie sans excès. Pourtant, elle domine à mon sens la distribution, par sa science vocale comme par son intensité théâtrale. Physiquement, elle rappelle un peu Dorothea Röschmann, surtout dans ce décor d’hôtel vacant, assez voisin des Noces de Figaro de Claus Guth à Salzbourg. Le visage est très expressif, avec une moue effrayante quand il faut, et des yeux presque reptiliens. La voix est conséquente, nourrie, charnelle, avec quelque chose de sauvage dans le timbre qui convient fort bien à la Magicienne, dont elle rend d’emblée sensible la dimension inquiétante, plus que Karina Gauvin, par exemple. Ce n’est pas une voix enjoleuse, mais une voix séductrice, c’est-à-dire dangereuse. Les aigus extrapolés ne sont pas soyeux ni aimables, mais sont avant tout intégrés à une incarnation dramatique de grand relief. Ce qui réussissait si bien pour son Armida du Rinaldo gravé par René Jacobs (HM) bénéficie grandement à une Alcina.
    La tenue de « Si, son quella » dit assez sa maîtrise du chant et de l’expression dans Haendel. La domination du souffle est impressionnante, comme la précision rythmique (les triolets qui ornent sa partie dans le trio « Non è amor »), et cependant elle ne néglige jamais l’expression et le pathos contrôlé qu’appelle le rôle. Son interprétation de « Ah, mio cor » réussit à renouveler l’écoute de cet air, tant elle impose des phrasés, des dosages de nuances, une intelligence théâtrale des tenues et des silences qui captivent de bout en bout, non seulement en soutenant l’arche de l’air mais en approfondissant son expression au fur et à mesure. C'est du très grand art. Si seulement elle avait été dirigée par un Minkowski… Ne lui manque vraiment qu’une diction plus nette, avec des consonnes mieux articulées et un rebond plus nerveux des syllabes, qui amplifierait l’éloquence de son chant : Arleen Auger est décidément sans rivale sur ce point.

    Il est décidément dommage qu’Inga Kalna, toujours en troupe à Hambourg où elle chante aussi bien Violetta, Ilia, Mimi que Sœur Contance (!), ne soit pas davantage sollicitée pour ce répertoire où ses couleurs, sa maîtrise et son intelligence expressive sont autant de vertus peu communes. C’est elle à mon sens qui donnait son prix à la soirée, en assumant un drame noyé par le metteur en scène et par le chef. On pourra la réentendre en France, dans quelques mois, au sein du Turc en Italie programmé à Toulouse.


Pour en savoir (et en tendre) plus d'Inga Kalna, voir ici.
C'est à ce site personnel que j'ai emprunté sa photo en Alcina (Opéra de Riga).


Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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