Mardi 11 décembre 2007 2 11 /12 /2007 17:42


Récital de Sandrine Piau
Susan Manoff, piano
Toulouse, Théâtre du Capitole, 10 décembre 2007

CHAUSSON
Hébé ; Le Charme ; Sérénade ; Le Colibri

R. STRAUSS
Mädchenblumen op. 22 :
Kornblumen ; Mohnblumen ; Epheu ; Wasserrose

BRAHMS
Klavierstücke op. 118, n° 1 et 2

DEBUSSY
Nuit d’étoiles ; Romance ; Fleur des blés ; Zéphyr

ZEMLINSKY
Liebe und Frühling ; Das Rosenband ; Frühlingslied ; Wandl’ich in dem Walde des Abends

ZEMLINSKY
4 Balladen, n° 4 ; Albumblatt

KŒCHLIN
Sept chansons pour Gladys op. 151 :
M’a dit Amour ; Tu croyais le tenir ; Prise au piège ; La Naïade ; Le Cyclone ; La Colombe ; Fatum

SCHÖNBERG
4 Lieder op. 2 :
Erwartung ; Schenk mir deinen goldenen Kamm ; Erhebung ; Waldsonne

En bis :
DEBUSSY, Beau soir
POULENC, La Reine de cœur




    Magistral. Mieux qu’un récital de chant, une vraie grande soirée de musique de chambre, avec un programme « fin de siècle » parfaitement dosé entre mélodie française et lied viennois, avec de surcroît la rareté atypique du cycle de Kœchlin, d’une concision et d’une poésie  extraordinaire. Susan Manoff est de ces accompagnateurs qui savent soutenir un chanteur et faire corps avec lui. L’idée d’intercaler dans chaque partie du programme des pièces pour piano est excellente, avec un jeu articulé mais profond, et un contrôle du timbre remarquable. Les 2 pièces de Brahms auront paru cependant un peu laborieuses, la première étant trop heurtée pour déployer le flux attendu. Mais celles de Zemlinsky sont enthousiasmantes, d’un caractère et d’un relief surprenant, prolongeant avec bonheur un groupe des lieder admirablement gradué.

    C’est la première fois que j’entendais Sandrine Piau dans le répertoire de la mélodie. J’avais eu l’occasion d’apprécier souvent au théâtre ses interprétations de l’opéra baroque : élégance, sens du style, musicalité sans faille, sensibilité, avec cette impression de chanter comme elle respire. Ses airs de Mozart (extraits d’opéras gravés chez Naïve) sont vraiment remarquables naturels, chaleureux, faussement fragiles, constamment intéressants et émouvants.  Comparée à Dessay dans ce répertoire, combien ce chant paraît évident, moins réflexif, moins torturé, subtil sans raffiner la finesse ; et si le soprano de Piau est plus léger et moins spectaculaire, il est aussi plus rond, dépourvu de nasalités, et d’une humanité plus immédiate. Au théâtre, la voix de Sandrine Piau ne passe pas toujours bien la rampe, mais elle est une des rares à pénétrer le secret du ton mozartien, de cette évidence où se résorbe l’art de l’interprète. Il faut d’ailleurs remarquer qu’elle est une des rares sopranos issus d’une spécialisation baroque (avec Christie longtemps) à ne jamais donner l’impression de sombrer dans le maniérisme ni de brider la générosité rayonnante de l’expression.
    Cependant, il me semble que toutes ces grandes qualités fructifiaient comme rarement dans le programme d’hier soir, démontrant que la musicienne, de premier ordre, est parvenue à une rare maturité artistique. La voix peut être légère, l’expression n’est jamais superficielle sans cesser d’être fluide : fluidité et profondeur, en quelque sorte. L’intelligence du phrasé et sa rigueur musicale sont un ravissement constant, l’intonation est absolument parfaite, l’économie de l’aigu, toujours rond et toujours intégré à la poésie de la phrase, telles sont les qualités parmi ses plus éminentes, et assez maîtrisées pour se faire paradoxalement oublier au profit de l’immédiateté du chant.


    Le groupe des Mädchenblumen de Strauss, dont les deux derniers lieder, sans ostentation, sont du plus grand Strauss, n’est pas ce qu’elle réussit le mieux. Certes, elle doit lutter avec de grands souvenirs (Popp hier, Damrau aujourd’hui), mais aussi la voix manque trop de corps (et de grave), sans la façon charnelle de se déployer ni toujours le soutien des lignes. Son allemand est du reste très perfectible : les chuintantes sont uniformes (ich-Laut défaillant) et surtout la langue peine à s’animer.
    Néanmoins, les 4 lieder de Zemlinski sont vraiment remarquables, d’autant que les poèmes permettent la comparaison avec R. Strauss (Das Rosenband) ou Mendelssohn (Frühlingslied). La musique de Zemlinski est plus concentrée, plus dépouillée aussi, mais surprenante. Les deux derniers lieder, sur des vers de Heine, montrent le degré d’intelligence poétique de Piau, qui domine la construction de Wandl’ich in dem Wald des Abends jusqu’aux derniers mots (« Weinend neben mir einher »), saisissants sans effets.
    Dans l’opus 2 de Schönberg, on attend idéalement une voix plus pleine sans doute, mais à force de finesse et de sensibilité, Piau convainc autant dans la suspension inquiète d’Erwartung que dans la gradation impaccable de Waldsonne. Quant au second lied, elle en rend la profondeur mystérieuse avec un art qui force l’admiration – et quelle tension, quelle force dans le mot utime, Magdalena !

    La mélodie française flatte davantage son élégance et ce qu’il faut bien appeler sa grâce, terme souvent galvaudé, mais qui ne perd pas ici sa qualité de mystère. Hébé en faisait d’emblée la démonstration. Ces mélodies de Chausson sont décidément aussi belles et suggestives que négligées (je me demande comment y est Christine Schäfer, qui les a gravées).
La diction n’est pas toujours limpide, mais jamais prise en défaut de prosaïsme. Les mélodies de jeunesse de Debussy, que je n’avais plus entendues depuis le disque magnifique d’Anne-Marie Rodde, sont idéales de ligne, de délicatesse et de fraîcheur. La première partie du récital s’achève ainsi avec Zéphyr, sur un poème de Banville, et Piau en libère magistralement le pouvoir d’évocation par la tenue de son chant. Donné en bis, Beau soir glissera magnifiquement de l’hédonisme à l’inquiétude, et de même on aura rarement entendu La Reine de cœur de Poulenc non seulement aussi bien chantée, mais avec une telle profondeur expressive.
    La découverte de la soirée vient des 7 chansons pour Gladys de Charles Kœchlin, composées en 1935 en hommage à l’actrice de cinéma Lilian Harvey, qui avait joué le rôle de Gladys dans Calais-Douvres de Jean Boyer. Les poèmes, écrits par le compositeur, sont très curieux, mélange d’ironie et de mystère, et d’une brièveté qui flirte avec l’épigramme, par exemple dans le premier, quasiment a capella. Kœchlin y célèbre la séduction féminine en recyclant à la fois la mythologie d’Aphrodite et le style faussement archaïsant à la Ronsard : ainsi dans La Naïade. Mais La Colombe puis Fatum ne sont pas moins captivants. On y rappelle la chose suivante : « La Femme ne peut rien contre l’Amour, l’Homme non plus ». De même, il faut rendre les armes à Sandrine Piau. Hâtez-vous de la suivre.

N.B. Ce programme a fait l’objet d’un enregistrement discographique récent.



    Message personnel : ô femme qui étais au balcon, et toi gente tubarde tapie plus haut côté jardin, vous dont la toux semblait vouloir perpétuellement tester la résonance de la salle, réveillant par votre exemple l’ardeur bronchitique de quelques vieux abonnés assoupis, soyez maudites jusqu’à la septième génération !


  
Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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