Mardi 27 novembre 2007 2 27 /11 /2007 03:04



Malaise dans la civilisation

Mozart, Don Giovanni
Toulouse, Théâtre du Capitole, 25 novembre 2007

Direction musicale : Günter NEUHOLD
Mise en scène : Brigitte JAQUES-WAJEMAN
Décors et costumes : Emmanuel PEDUZZI
Lumière : Jean KALMAN

Don Giovanni : Ildebrando D'ARCANGELO
Le Commandeur : Gudjon OSKARSSON
Donna Anna : Tamar IVERI
Don Ottavio : Topi LEHTIPUU
Donna Elvira : Barbara HAVEMAN
Leporello : David BIZIC
Zerlina : Valentina KUTZEROVA
Masetto : Paul GAY

Chœur et orchestre du Capitole de Toulouse
Continuo :
Robert Gonnella, piano-forte
Christophe Waltham, violoncelle


    Le Capitole a repris cette production créée en janvier 2005, dans laquelle Ludovic Tézier avait chanté son premier Don Juan. Le reste de la distribution comprenait alors, outre le même Commandeur et la Zerline de Karine Deshayes (qui aurait dû normalement être de nouveau de la partie), Alexandrina Pendatschanska (Anna), Giuseppe Filianoti (Ottavio), Roxana Briban (Elvira), Richard Bernstein (Leporello) et Nicolas Testé (Masetto). Quelques détails ont été modifiés dans les costumes, mais pour le reste on retrouve ce spectacle surprenant, d’une poésie remarquable, magnifiquement éclairé en clairs-obscurs. Heureusement d’ailleurs que ce qu’on voit sur scène exerce une si forte séduction, car ce qu’on entend ne contribuera guère à la gloire du Capitole, à de rares exceptions près.

    Il faut dire d’emblée que la direction du chef autrichien Günter Neuhold, à elle seule, fiche tout par terre du début à la fin. Carmen au printemps dernier avait déjà fortement déçu de ce côté-là, mais que dire de ce Don Giovanni ? Que devient en effet un opéra de Mozart, et tel que celui-ci, quand il est affligé d’une direction d’orchestre aussi défaillante ? L’ouverture était tout à fait honnête pourtant, même s’il manquait une pulsation et un soutien dynamique assez marqués. Mais on a très vite compris qu’il faudrait essuyer un accompagnement sans cohérence, le plus souvent inerte, et même flasque dans le premier duo d’Anna et d’Ottavio, dans le récit par Anna de son agression ou dans « Mi tradi ».
    La musique qui monte de la fosse est dépourvue d’élégance, d’esprit, de poésie ou simplement de soutien dramatique, au point de rendre interminables et même triviaux certains moments ainsi défigurés. « Dalla sua pace » part à vau-l’eau avant de s’alanguir affreusement, le sextuor de l’acte II est conduit de façon laborieuse, le trio des masques sombre dans la confusion. Il est vrai que l’orchestre du Capitole ne s’est pas montré sous son meilleur jour. Sans doute il excelle davantage dans Wagner, Strauss ou le répertoire français que dans Mozart, mais il suffit de se rappeler ce que Claus-Peter Flor a pu en obtenir encore récemment pour ne pas déplorer d’autant plus cette sorte d’affaissement musical qui a grevé toute la représentation, et dont le chef est forcément responsable pour une bonne part. Cordes trop souvent paresseuses (ne disons rien d’un des violonistes sur scène pendant le bal, poveretto), bois hétérogènes et mal équilibrés, cors régulièrement indiscrets et triviaux. Le fracas de la mort de Don Juan aura au moins offert un bon moment. Je suis loin d’ailleurs d’être agrippé à une direction « philologique » des opéras de Mozart, mais ce manque d’esprit et de concentration, et pour tout dire de style, gâche tout. Comme pour sa Carmen, on se dit décidément que Neuhold gagnerait à réécouter Fricsay, ou Böhm tout simplement.

    Le spectacle organisé par Brigitte Jaques-Wajeman est de loin ce que j’ai vu de plus intéressant pour une mise en scène de Don Giovanni, même si la direction d’acteurs peine à se maintenir à la même hauteur que la poésie suggestive de la scénographie. C’est un Don Giovanni pour ainsi dire dépaysé qui est ici offert, au sens où tout se passe dans un espace dépourvu d’éléments architecturaux, sauf le monument blanc et bizarre du cimetière (on songe presque à Magritte) et la passerelle métallique qui sert au trio du balcon et à la sérénade. L’espace scénique, paré d’un dallage laqué noir, s’ouvre sur un immense fond de scène représentant un ciel nébuleux dont les variations de lumière et de coloris (permanentes mais subreptices) sont unifiées par un climat crépusculaire, un soleil obscurci ou une lune voilée ne se laissant jamais apercevoir. Tout l’opéra baigne ainsi dans un clair-obscur extrêmement suggestif, les lumières latérales et rasantes à l’avant-scène se détachant sur ce fond assourdi de nuages équivoques.



    Or le décor est curieusement sylvestre : au premier acte, après la mort du Commandeur, d’immenses troncs à l’écorce noueuse le divisent comme des colonnes en se contentant de suggérer des frondaisons visibles seulement en haut du cadre de scène. Les personnages évoluent ainsi dans ce bois étrangement solitaire, comme en dehors de la civilisation. Ce choix d’un espace poétique, dégagé de toute référence architecturale, est accentué à l’acte II, où les troncs sont cette fois déracinés, leurs racines drues suspendues à 50 cm du sol, avant de disparaître lentement dans les hauteurs pendant le grand air d’Elvire.
    Or ces troncs d’arbre déconcertants ne paraissent jamais un gadget, tant ils suggèrent de choses en accord avec le caractère de l’œuvre. Cette forêt que parcourent les personnages est une sorte de théâtre du désir, avec quelque chose d’originel (uralt, diraient les Allemands) et d’inquiétant, en quoi on peut imaginer les noces de l’énergie vitale et de la mort (dépourvus de verdure, ce pourraient être aussi bien des arbres morts), l’accord de l’élancement du désir et de la fixité du mythe. De même, lors du bal, tous les personnages portent des masques d’animaux bizarres et raffinés (renard pour Elvire, chat pour Anna, lynx pour Ottavio : trio de prédateurs ?). Bref, il s’agit à mon sens d’un grand décor de théâtre, car il surprend et fascine sans jamais sembler d’une invention gratuite. Et, je le répète, la magnificence nocturne des éclairages en décuple le pouvoir d’évocation. Ce crépuscule bleuté pendant « Mi tradi », ces ténèbres ocres au balcon – entre autres exemples – sont d’autant plus admirables qu’ils ne donnent jamais l’impression d’une ostentation complaisante, fondus qu’ils sont dans la texture de la scénographie.

    Les costumes sont également remarquables, où l’étrangeté le dispute à l’élégance. Certains évoquent ceux, inspirés des années 30, choisis pour le Britannicus monté par Brigitte Jaques au Vieux-Colombier. Pourtant, ils empruntent à des sources historiques diverses, amalgamées sans rien d’hétéroclite, tandis que les coloris sont admirablement assortis (carmin, violet, noir, feuille morte, beige, gris). Même si la stylisation rend incertaine la détermination d’une période historique donnée, les costumes d’Elvire semblent issus de la mode des années 1780, ceux d’Anna évoquent plutôt l’élégance des années 1920, les paysans sont habillés dans un style années 1950, Ottavio est en complet noir et cravate rouge, et Don Giovanni ne quitte guère une chemise noire à lacet qui dénude en partie sa poitrine, une culotte de cuir noir et des bottes. Brigitte Jaques a eu l’intelligence de lui conserver cette allure de cavaliere et jusqu’à l’épée qui signale le gentilhomme, et qui donne lieu à un excellent traitement burlesque lors de la scène du balcon. Ludovic Tézier portait un costume analogue mais avec chemise blanche : sans doute la beauté latine, et même ténébreuse, du très brun D’Arcangelo a conduit à ce changement particulièrement adéquat, qui contribue à fixer le protagoniste dans la face obscure de l’aristocratie.

    Ce que dégage Ildebrando D’Arcangelo, dans son corps, dans son port, dans son geste, dans sa voix, est à la fois intensément érotique et altier, altier mais souple. Tézier, plus raide physiquement, composait lui un aristocrate plein de morgue, presque froid, et cela fonctionnait très bien, d’autant que cela convient à merveille à son tempérament (si j’ose dire). D’Arcangelo est plus félin, plus sexuel, plus mystérieux en même temps, à la fois joueur et ailleurs. Il fascine de bout en bout, d’autant que la densité et la rondeur du timbre, la virilité enveloppante du chant, avec des inflexions tristes étonnantes, exercent un ascendant immédiat. Il chante la sérénade immobile, de face sur la passerelle, simplement enjambée par sa cuisse gauche, laquelle semble se détacher en relief de ce tableau nocturne. Ce n’est qu’un détail, mais qui suggère tant et qui libère l’expression au moment même où le chanteur reste comme figé.


    Pourtant ces images si économes et si fortes alternent avec des moments franchement convenus sinon banals. Ainsi, les mouvements des personnages dans le quatuor de l’acte I sont on ne peut plus attendus. Le bal n’échappe pas à une certaine confusion, avec des enchaînements d’une fluidité parfois défaillante. Au contraire, la scène d’Anna et Ottavio juste avant le souper est admirablement réglée, avec un jeu de gestes parfaitement mesuré et pensé qui donne à voir et à sentir la tendresse contrariée qui unit les deux personnages : admirable. Que Don Juan mort revienne pendant l’ensemble conclusif avec une belle fille à son bras ne surprendra guère tant cela semble constituer désormais une nouvelle convention (voir la mise en scène d’André Engel par exemple). Brigitte Jaques justifie la chose de façon assez spécieuse dans le texte qu’elle signe dans le programme : « il faut que la dialectique reprenne à l’infini, il faut que demain il y ait une autre représentation ». Texte étrange d’ailleurs, qui donne comme principe de cet opéra un « Éros baroque » et pour option de la mise en scène le refus de sacrifier la comédie sur l’autel de la gravité. « Dans Don Giovanni, j’entends davantage l’opera buffa que le dramma giocoso » : plutôt que de se demander ce qu’elle entend par dramma giocoso, on s’étonnera que ces déclarations de principe soit illustrées par un spectacle si nocturne et finalement si romantique dans son étrangeté.

    Vocalement hélas, on aura vite fait le compte des charmes. D’Arcangelo domine aisément tout le monde, surtout que son italien, évident, respire la volupté, et que son art du récitatif est phénoménal. Il fait même entendre des choses inouïes, quasiment insondables, dans un « Leporello, ove sei ? » plus hiératique qu’inquiet après la mort du Commandeur, ou même dans une phrase aussi anodine que « C’è qualche sposalizio ? », suave, sombre, sourdement carnassier.
    Face à une incarnation aussi magistrale, il n’y a guère que Tamar Iveri pour soutenir en partie la comparaison. Moyens généreux, qui nous épargnent la vogue actuelle des Anna poids plume, medium charnel et frémissant, aigu éclatant (parfois malaisé cependant, mais la musicienne se sort avec brio de cette gêne), chant cultivé avec un souci sensible du beau phrasé. « Or sai chi l’onore » est ainsi déployé en lignes amples, au détriment de l’articulation du texte néanmoins. La maîtrise de la virtuosité a paru cependant chancelante, en retrait par rapport à sa Fiordiligi toulousaine. Il est tout de même étonnant, de la part de cette artiste, de voir les fioritures du sextuor disparaître dans un murmure à peine perceptible, comme si quelqu’un avait appuyé soudain sur la touche Muting. Est-ce la fatigue ? Mais peut-être est-ce la mauvaise influence d’Elvire, qui avait savonné en sourdine les vocalises ascendantes de « Ah fuggi il traditor » ? Théâtralement, Iveri reste une actrice limitée, loin de la classe de Pendatchanska, mais son humilité est émouvante. Elle réussit un magnifique « Non mi dir », tenu, charnel, très prenant, sans doute le plus beau moment musical de la représentation avec les interventions de D’Arcangelo.




    Mais à l’entour, hélas… Mettons à part un Commandeur de bronze, splendide, et qu’on n’a pas sonorisé pour une fois, alleluia ! Oskarsson avait déjà chanté au Capitole pour Fafner dans L'Or du Rhin en 2001. La seule chose qu’on pourrait lui reprocher, c’est de chanter de façon trop véhémente, alors que ce qui effraye dans la statue, c’est son impassibilité justement. Zerline et Masetto sont d’une médiocrité insigne. Paul Gay, que j’avais toujours beaucoup apprécié, est méconnaissable : voix instable et qui passe mal la rampe, sonorités nasales, il semble aussi mal à l’aise musicalement que scéniquement. La remplaçante de Karine Deshayes nous offre une Zerline de troisième ordre : dotée d’un timbre ingrat, avec de l’air en permanence sur la voix, musicienne scolaire et vite dépassée techniquement (le trait en appoggiatures sur « Tu non sai qualche può far » est un mini-naufrage), elle n’a strictement aucun charme et ne sort guère du degré zéro de la caractérisation (ses airs sont des tunnels). Il paraît qu’elle va chanter Cherubino à Strasbourg : bon courage ! Le Leporello juvénile de David Bizic est sympa, du genre Patrick Sébastien. Musicalement, c’est encore insuffisant. En délicatesse plus d’une fois avec la précision rythmique du texte musical, il a une nette tendance à décaler. Et a-t-il bien compris que la langue italienne différencie les syllabes par l'accentuation ? Au moins il fait merveille dans « Ta ta ta ta ! ».

    Elvire et Ottavio constituent néanmoins les déceptions majeures de la représentation. Qu’arrive-t-il à Barbara Haveman ? Extraordinaire en Jenufa au Capitole il y a peu d’années, sa voix s’est élargie mais semble avoir perdu en lumière et la musicienne en sensibilité, avec des problèmes de souffle persistants (déjà pour Micaela, mais que dire de son « Mi tradi » ?). On se demande surtout comment on a pu distribuer dans Mozart – et dans ce Mozart-là – une chanteuse certes dotée d’un organe qui n’est pas la moitié d’une voix (à l’aigu impérieux mais au grave défaillant), mais qui s'empêtre dans l’italien, n’a pas la moindre idée de la manière dont on chante un récitatif de Mozart et se montre incapable de phraser ou de négocier les écarts et les ornements de la ligne. À elle seule, elle torpille le quatuor, dès le début, et on tâchera d’oublier ce qu’elle fait des figures vocales sur « Sdegno, rabbia, dispetto, tormento / D’entro l’anima girare mi sento ». Fourvoyée dans cette écriture, elle n’offre pas d’ailleurs autre chose qu’une caractérisation passe-partout, trop peu contrastée, semblant se reposer sur un physique d’une très grande beauté. Un coup pour rien, et surtout une erreur patente de distribution.

    Topi Lehtipuu ne m’a jamais versé l’ivresse, mais je ne m’attendais pas à ce ratage. Car c'est un coup pour rien. Quand je pense que j’ai fait la fine bouche sur Mark Padmore… Ingemisco tamquam reus ! J’aurais envie de dire, révérence gardée, qu’on nous a servi le Bostridge du pauvre, mais au moins chez Bostridge il y a une pensée artistique, alors que dans cet Ottavio, eh bien il n’y a rien. La raideur est ce qui caractérise d’abord et le chanteur et l’acteur, dont le côté « premier de la classe » prend presque un tour comique à certains moments sans que cela soit volontaire (Brigitte Jaques est plus subtile que ça, je pense). On se doute que ce n'est pas encore cette fois que Don Ottavio sera rendu à sa noblesse chevaleresque. Sprezzatura, connais pas ! Droit comme une asperge, inerte comme un balai, cet Ottavio fait entendre une voix étroite, fade, d’une raideur magistrale, et même les vocalises dans « Il mio tesoro » sont exécutées sans liberté. Ce n’est pas la première fois qu’un ténor jouissant d’un physique d’adolescent attardé et faisant illusion dans le baroque français trahit ses limites dans Mozart, mais comment accepter ce mélange de frigidité précautionneuse et de gaucherie musicale ? Le duo avec Anna devant le cadavre du Commandeur donne d’emblée l’étendue du problème : italien approximatif (lachiya o cara), vide expressif, phrasé figé et aberrant (au mépris de la syntaxe et des mesure du vers), émission raide. Ce sera pire pour son entrée dans le sextuor (« Tergi il ciglio, o vita mia »), anesthésié, sans frémissement ni élégance. « Dalla sua pace » bénéficie d’un chant piano bien contrôlé mais souffre d’une expression contrainte et fadasse. « Il mio tesoro » ne laisse d’autre souvenir que le jeu de scène avec le bâton emprunté à Masetto, censé figurer la nullité du personnage, qui remue cette trique à défaut d’autre mouvement. Grande déception… et grand succès public. 

      
Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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