Dimanche 25 novembre 2007
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Haendel, Der Messias
Traduction allemande de Johann Gottfried Herder (1780)
Sharon Rostorf-Zamir, soprano
Maria Riccarda Wesseling, mezzo
Kobie van Rensburg, ténor
Raimund Nolte, basse
Dresdner Kammerchor
Lautten Compagney
Dir. Wolfgang Katschner
Enregistré à Bad Lauchstädt en janvier 2004
2 CD Deutsche Harmonia Mundi (2007)
L’intérêt majeur de cet enregistrement est de faire entendre pour la première fois au disque cette version allemande du Messie due à Johann Gottfried Herder et créée en 1780 à Weimar en présence de Goethe, sur qui l’oratorio fit grande impression au point qu’il en aurait conçu le projet d’un livret d’oratorio allemand, Die Sendung des Messias (La Mission du Messie), resté à l’état d’esquisse. Or Goethe avait retrouvé à la cour de Weimar ce même Herder, son aîné de 5 ans, rencontré à Strasbourg à l’été 1770, et qui fut son mentor.
Théologien, philosophe et poète, Herder est connu dans l’histoire littéraire comme auteur ayant présidé au mouvement esthétique et intellectuel du Sturm und Drang. L’apport particulier de cet élève dissident de Kant est d’avoir développé une critique de la philosophie progressiste et universaliste des Lumières : c’est l’objet de son ouvrage Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité (1784-1791). Une des dimensions, déterminante pour tout le romantisme allemand ultérieur, est de mettre en question la catégorie rationaliste de la « nature » et de valoriser la diversité des cultures comme expression du génie populaire perçu dans ses profondeurs primitives et plongeant ses racines dans la poésie la plus ancienne. Comme telle, sa pensée rompait évidemment avec le modèle néo-classique comme avec la poésie rococo encore florissante en Allemagne alors. C’est le sens de son recueil Stimme der Völker in Liedern (Voix des peuples dans leurs chants), qui fait resurgir du fonds de l’histoire et de la tradition orale tout un corpus poétique de Volkslieder ainsi institué dans le champ littéraire. C’est grâce à Herder, par exemple, que les anciennes ballades germaniques ou nordiques reprennent corps dans la poésie allemande. C’est lui qui avant Goethe ressuscite la légende du Roi des Aulnes avec Erlkönigs Tochter, dont Carl Loewe fera un de ses plus étonnants lieder, Herr Oluf — mais pourquoi le magnifique disque de Kurt Moll, qui le comprend, n’est-il plus au catalogue Harmonia Mundi ? mystère.
L’entreprise de Stimme der Völker, d’abord publié en 1778-1779, est contemporaine de la traduction du livret que Jennens avait composé pour Haendel en procédant à un collage de citations bibliques, sommairement articulé en 3 parties : Annonciation et Nativité, Passion, Résurrection. L’originalité du dessein de Herder est de calquer fidèlement sa version allemande sur la prosodie anglaise, au prix de tours stylistiques parfois éloignés de l’usage allemand, et en tout cas par un écart sensible avec la traduction de la Bible par Luther.
Il en résulte une langue qui d’une part colle beaucoup mieux à la musique de Haendel que la version allemande courante, qui n’hésite pas à remodeler les valeurs rythmiques pour intégrer le texte de Luther, et qui d’autre part se caractérise par une certaine étrangeté poétique, comme s’il s’agissait de redonner à la langue allemande (et au texte biblique familier) une saveur nouvelle. Ainsi, quand Herder transpose littéralement « Why do the nations so furiously rage together ? » en « Wie ? daß die Völker so wütend ergrimmen zusammen ? », il choisit une traduction qui heurte ostensiblement la syntaxe ordinaire de l’allemand. Aussi ne faut-il pas s’étonner que cette version pour ainsi dire expérimentale de 1780 ne se soit guère imposée dans les pays germaniques, trop étrange sans doute pour un texte que la Bible de Luther avait fixé une fois pour toutes.
On regrette vivement dès lors que l’éditeur (allemand) n’ait pas jugé utile de donner le texte de Herder dans le livret d’accompagnement de ce double CD ! C’est encore plus absurde que décevant. Très agaçant aussi, le découpage des plages : non seulement la division en 2 CD disjoint les chœurs nécessairement enchaînés « Surely », « And with His stripes » et « All we like sheep », mais tous les numéros sont séparés par un silence de même durée. Ce qui ruine l’enchaînement du récitatif avec l’air ou le chœur plus d’une fois (ainsi, trou d’air entre le récitatif du ténor « All they that see Him » et le chœur « He trusted in God »), sans parler de l’impossibilité de basculer d’un numéro dans l’autre (ah, cet enchaînement génial entre l’air initial du ténor et le chœur « And the glory of the Lord » dans la première version (live) d’Harnoncourt !). Cette segmentation systématique gêne évidemment la dynamique narrative ou simplement expressive des parties, mais il est vrai aussi que la direction de Katschner pèche par prudence excessive.
Wolfgang Katschner, encore peu connu en France, est guitariste et luthiste de formation (on remarque d’ailleurs ici la mise en relief de la guitare ou du théorbe dans l’accompagnement de certains numéros, « Thou shall break them » par exemple), mais il a fondé un ensemble de musique ancienne, Lautten Compagney avec lequel il a enregistré déjà divers récitals Haendel (avec Lynne Dawson chez Berlin Classics, Maria Riccarda Wesseling chez Claves, Kobie van Rensburg chez NCA). Rensburg a du reste très souvent collaboré avec cet ensemble, aussi bien pour un programme de songs élisabéthains que plus récemment pour une anthologie baroque autour du personnage d’Orphée (Landi, Monteverdi, Charpentier).
Les musiciens abordent Le Messie dans un esprit de franchise mais aussi d'allègement du discours, sans maniérismes, mais avec un souci audible de la pulsation rythmique. Le parti pris est celui du naturel et d’un ton assez familier, comme dans la Pastorale de la 1ère partie, plus rustique que raffinée. On est à hauteur d’homme, constamment. Cependant, la sonorité orchestrale n’est pas toujours très homogène, avec des cordes parfois rèches. Surtout il manque une certaine fluidité, il manque ce flux de la matière sonore qui ferait aller la musique de l'avant. Plus d’une fois, on a l’impression de faire du sur-place, et la raideur menace vite. Question peut-être aussi de soutien du phrasé.
En fait, c’est l’engagement expressif qui semble vite limité, à l’image de ce chœur de chambre dresdois, clair, très discipliné, attentif au détail, mais vite monotone, et parfois assez scolaire d’exécution (dans l’âpre « He trusted in God », entre autres). Manque finalement la liberté qui couronne la discipline. On est très loin des couleurs et du frémissement virtuose du chœur des Musiciens du Louvre, ou même de l’ardeur collective de la première version de Colin Davis (1966) dont on ne soulignera jamais assez les vertus. Ces gens semblent plus chanter avec leur tête qu’avec leur corps. Bref, quelque chose d’un peu compassé vient régulièrement brider l’expression. L’éloquence de la Bible et de Herder laissait espérer plus de feu.
Impression analogue pour la basse de Raimund Nolte, jeune de voix, élégant, mais aussi trop léger de substance (et avec un grave vacillant). Il se laisse écouter agréablement mais ne marque guère la mémoire, trop circonspect pour faire autorité dans cette partie (et les triolets de « Why do the nations » le mettent mal à l’aise). Curieusement, Maria Riccarda Wesseling, dont admire une fois de plus la noblesse, la classe, le souci du texte, l’élégance, semble en retrait. « He was despised » ne dégage guère d’émotion, c’est le moins qu’on puisse dire. Sans doute son mezzo manque-t-il d’assise dans le grave pour rendre justice à l’ensemble de cette partie. Mais le timbre même semble moins coloré que dans son magnifique récital Haendel chez Claves.
Sharon Rostorf-Zamir me laisse assez partagé. J’avais découvert cette soprane native d’Israël mais qui a étudié le chant en Afrique du Sud (comme Rensburg) lors de la retransmission du concert de Montpellier où elle chantait la magicienne Melissa dans l’Amadigi de Haendel, entre une Wesseling fade et inadaptée à la tessiture du rôle-titre et un falsettiste ectoplasmique en Dardano (le disque, dirigé par Lopez-Banzo, paraîtra très bientôt chez Naïve). J’avais été très séduit, dans ce caractère de grand relief, par une voix charnelle et très expressive, qui dominait l’interprétation sans peine. Pour le soprano du Messie, on apprécie d’éviter la baroqueuse anorexique de service, et on est sensible au fruité du timbre, à la présence de l’interprète, à son souci du style. Le souffle est inégalement dominé, me semble-t-il, plus d’une fois les respirations sont heurtées, et les phrases ne s’épanouissent pas toujours comme on l’attend. D’une part l’aigu ne la trouve pas toujours à l’aise, ou du moins un peu crispée, et d’autre part il lui manque quelque chose de plus intérieur, de plus recueilli. C’est là où on vérifie combien « I know that my Redeemer liveth » est très difficile à bien rendre : il ne suffit pas de chanter avec de la présence, il faut encore une dimension disons spirituelle ; or ici elle est bien courte, et l’interprète semble rester à la surface. C’est aussi l’impression que donne le chœur paulinien qui suit, sage et propret, hélas…
Dans ces conditions, Kobie van Rensburg triomphe sans peine. Certes le timbre accuse une certaine nasalité qui peut ne pas plaire et la voix a tendance à chanceler sur les tenues (son Idomeneo au Met il y a un an trahissait cette faiblesse, absente il y a 6 ou 7 ans dans ce rôle), mais quelle éloquence, bon Dieu ! Et quelle longueur de phrase, pour le coup ! L’émission très haute de sa voix permet de rendre le texte de Herder avec la plus grande clarté. L’ornementation est magnifique, sentie, animée d’un souffle expressif constant : c’est une des grandes vertus de ce ténor, encore une fois confirmée. Le récitatif et l’air d’entrée sont d’emblée prenants, méditatifs, prophétiques, profonds. La véhémence de « Thou shall beak them » lui va comme un gant, bien sûr, mais on n’est pas moins séduit par l’affliction délicate de « Behold and see » ou par la majesté du duo où il semble tirer vers le haut le ton de Wesseling : « O Grab, wo ist dein Siegeszug ? »
K. van Rensburg en Néron du Couronnement de Poppée
(Grand-Théâtre de Genève, 2006 ; photo de Magali Dougados)
Le récital Haendel de Rensburg n’a jamais été distribué en France. Publié en 2000 par le petit label NCA, il est actuellement vendu sur www.jpc.de pour 5 euros, ce qui indique sans doute qu’il ne restera plus disponible bien longtemps. Profitez-en, car il s’agit d’un hommage copieux au ténor John Beard, l’un des interprètes favoris de Haendel, dont Rensburg reprend ici le répertoire. L’autorité, la poésie et encore une fois l’éloquence de Rensburg compensent largement ce que l’orchestre a parfois d’un peu corseté ou sec. Voici le détail du programme :
Giustino : « All’armi, o guerrieri », « Vanne si »
Alcina : « Un momento di contento »
Ariodante : « Al tuo sangue »
Semele : « Where'er you walk », « I must with speed amuse her »
Athalia : « Gentle airs, melodious strains »
Chandos Anthems : « The wave of the sea »
Samson : « Total eclipse »
L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato : « Let me wander not unseen »
The Occasional Oratorio : « O Lord, how many are my foes »
Judas Macchabeus : « Call for thy powers my soul », « With honour let desert be crowned »
Acis and Galatea : « Where shall I see the charming fair », « Love sounds the alarm »
Rappelons enfin le récital Haendel de Wesseling, paru chez Claves en 2005, qui offre le portrait complet de 3 grandes héroïnes de Haendel :
Medea dans Teseo: « Dolce riposo – O stringero nel sen », « Sibillando, ululando », « Dunque per vendicarmi – Morirò » ;
Dejanira dans Hercules : « Oh Hercules – The world, when day-s career is run », « When beauty sorrow’s liv’ry wears », « Resign that club », « Cease, ruler of the day », « Where shall I fly » ;
Zenobia dans Radamisto : « Quando mai spietata sorte », « Troppo sofferse », « Son contenta di morire », « Fatemi, o cieli, almen saper »
À sa parution, ce récital m’avait déçu. J’avais trouvé la voix trop légère (toujours ce problème de grave, et un aigu souvent timide), et surtout la prudence insigne des fureurs de Médée (partagée par la soliste et par l’orchestre d’ailleurs) m’avait déconcerté. Wesseling avait pourtant déjà chanté le rôle à la scène, au festival de Halle (le DVD est paru, Rostorf-Zamir y chante le rôle de la rivale Agilea). Il est certain que la mezzo suisse manque d’autorité dans un tel registre, ce que confirme la folie de Déjanire. Pourtant, à la réécoute de ce disque, l’intelligence, la musicalité, le style, la classe sont bien là. Le timbre évoque fugitivement celui de Della Jones, en plus rond, et sans la densité ni le mordant ni surtout le relief de celle-ci. Les airs élégiaques de Déjanire lui vont beaucoup mieux, mais c’est avec le rôle de Zénobie que Wesseling fait le mieux valoir ses grandes qualités. Quel rôle splendide décidément que celui de Zénobie… Inabouti comme il est, un disque à connaître. Je me demande toujours cependant si Wesseling n’est pas plus soprano que mezzo. Question sans doute déplacée, idiote même, mais soyez charitables, mes bien chers frères : c’est aujourd'hui la fête du Christ-Roi.
Par Bajazet
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Publié dans : Enregistrements
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