Mercredi 7 novembre 2007 3 07 /11 /2007 01:27


    C’était aux caisses d’un grand magasin. Un homme aux cheveux blancs, mais qui doit avoir juste la soixantaine, arrive avec une canne, l'œil inquiet, mal fagoté, un peu voûté, assez nerveux. Manifestement, le genre de personne qui n’est pas à l’aise pour s’adresser à des inconnus. Je pense aussitôt à mon grand-père, qui trahissait la même fébrilité en société. Il est en bout de queue, rester longtemps debout lui est apparemment pénible. Il sort de sa veste informe une carte d’invalide qu’il tient d’un geste étrange et pourtant si reconnaissable, la brandisssant comme s’il avait honte de la produire.
    Il la montre avec un peu de brusquerie à la dame, plus jeune, qui est devant lui. Je n’entends pas ce qu’il lui dit, mais ses paroles sont brusques aussi. Là encore je reconnais un comportement qui était habituel chez mon grand-père : la timidité, la gêne, la maladresse sociale se traduisent par un débit presque brutal. Apparemment, l’homme à la canne est d’autant plus mal à l’aise que la dame, très apprêtée, plutôt chic, portant des bijoux, est manifestement d’un niveau social supérieur.
    Et la dame lui répond alors, mais à la cantonade, avec une voix très bien placée et dont la résonance considérable, sans crier mais comme si ces paroles devaient être entendues dans tout le magasin. « Mais Monsieur, je vous cède mon tour bien volontiers ! comme si j'allais refuser… Mais il suffit de le demander gentiment, vous n’avez pas besoin de me montrer votre carte… » Ce discours met le comble à la confusion de l’homme, qui semble même hésiter à passer devant elle, qui passe pourtant en grommelant quelque chose, avec un mouvement précipité, comme s’il voulait prendre la fuite. Elle s’est un peu écartée, droite comme la justice, en faisant délicatement courir l’œil autour d’elle.


    Et je repense à ce passage d’un roman de Marivaux, quelle que soit la différence du contexte :

    « Les bienfaits des hommes sont accompagnés d’une maladresse si humiliante pour les personnes qui les reçoivent ! Imaginez-vous qu’on avait épluché ma misère pendant une heure, qu’il n’avait été question que de la compassion que j’inspirais, du grand mérite qu’il y aurait à me faire du bien ; et puis c’était la religion qui voulait qu’on prît soin de moi ; ensuite venait un faste de réflexions charitables, une enflure de sentiments dévots. Jamais la charité n’étala ses tristes devoirs avec tant d’appareil ; j’avais le cœur noyé dans la honte ; et puisque j’y suis, je vous dirai que c’est quelque chose de bien cruel que d’être abandonné au secours de certaines gens : car qu’est-ce qu’une charité qui n’a point de pudeur avec le misérable, et qui, avant que de le soulager, commence par écraser son amour-propre ? La belle chose qu’une vertu qui fait le désespoir de celui sur qui elle tombe ! »

(La Vie de Marianne, Ière partie)


Par Bajazet - Publié dans : Divers
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