Samedi 21 juillet 2007 6 21 /07 /2007 16:22


    Charles Collé, Journal historique ou mémoires critiques et littéraires sur les ouvrages dramatiques et sur les événements les plus mémorables, depuis 1748 jusqu’en 1772 :


2 septembre 1748 : 3e représentation de la Sémiramis de Voltaire

    « J’ai trouvé la pièce mauvaise ; mais c’est du mauvais de Voltaire. Je n’en ferais pas autant, ni M. l’abbé Leblanc non plus. […]
    Ce qui m’a frappé le plus, c’est que tous les caractères dans cette tragédie sont manqués, ou plutôt qu’il n’y en a point. Celui de Sémiramis surtout est contraire à l’idée que l’histoire nous en donne ; Voltaire en a fait une femme faible, sans ambition, partageant son autorité dont elle était si jalouse, avec un certain Assur, qui est dans la pièce un personnage inutile et impossible seulement ; il la fait timide, pleine de remords, de dévotion, de crainte des dieux ; des enfers, des revenants ; il fait de Ninias un capitan qui rabâche sans cesse dans les deux premiers actes, un soldat tel que moi… les vertus d’un soldat… Darboulin, que ce mot de soldat répété mille fois impatientait, fit la mauvaise plaisanterie de dire : eh ! qu’on le fasse sergent, pour qu’il ne rebatte plus ce mot de soldat ! »


Desprez, Décor pour l'acte V de Sémiramis
Paris, Institut Tessin

10 mars 1749

   « M. Voltaire donna sa Sémiramis avec des corrections et des augmentations. Le cinquième acte est beaucoup moins mal qu’il n’était, mais ne vaut rien encore. Le dénouement se fait de même dans le tombeau de Ninus ; il n’y a nulle vraisemblance, et d’ailleurs les acteurs n’étant plus en péril à la fin du quatrième acte, la pièce est finie, et la catastrophe devrait être bornée à la mort d’Assur, que Ninias doit faire arrêter, et qu’il doit faire mourir, aussitôt que le Grand Prêtre lui a appris qu’il était le complice de Sémiramis ; à laquelle il doit pardonner, et dès lors l’action est consommée ; on n’a pas besoin du cinquième acte ; vingt vers à la fin du quatrième finiraient la pièce.


    Il a ajouté de beaux vers épiques ; mais il n’a rien changé aux caractères. Sémiramis est toujours la même qu’il avait peinte, c’est-à-dire ce n’est point du tout Sémiramis. Arsace est un capitan ; Assur un personnage inutile et un rodomont qui ne produit aucun événement ; le Grand Prêtre n’a nulle raison de ne point déclarer au premier acte à Ninias qu’il est le fils de Ninus et qu’il doit venger son père ; il n’y a nulle action dans les trois premiers actes, excepté à la fin du troisième, où la Reine tient les États-Généraux. L’ombre de Ninus ne fait nul effet ; elle a été bien patiente d’attendre vingt ans à sortir des enfers ; enfin le plus grand défaut, c’est qu’il n’y a nul intérêt dans cette pièce ; on ne peut pas pleurer Sémiramis ; Assur n’est pas fait pour toucher ; on sait dès la première ou la seconde scène qu’Arsace est Ninias, il n’y a nulle surprise de ménagée ; nulle entente du théâtre ; et je persiste à dire, malgré les beaux vers qui y sont, et malgré le public qui a été en foule à cette reprise, que cette tragédie est une des plus mauvaises et des plus froides tragédies de Voltaire, peut-être aussi cela vient-il un peu du sujet, que je crois difficile à traiter, et ne prêtant rien. »


    Et en guise de cul-de-lampe, cet extrait de Mon bonnet de nuit de Louis-Sébastien Mercier (tome II) :


SÉMIRAMIS, Songe.

    « Je rêvais que j'étais devenu antiquaire, et que j'avais formé l'un des plus beaux cabinets de l'Europe. J'avais donné surtout dans les momies, et je les achetais de tous côtés. […]

    Faisant la revue un jour de mes richesses antiques et noires, je pris la tête d'une momie et la considérai attentivement. Qui es-tu, lui disais-je tout bas, qui es-tu ?
    Tout à coup la tête fit un mouvement entre mes mains et dit : Je suis Sémiramis.
— Toi ? As-tu été belle ?
— Oui, j'apaisais une sédition en me montrant le sein nu et les cheveux épars.
— As-tu bâti ces superbes jardins si vantés ?
— J'ai fait construire Babylone ; j'ai bâti avec magnificence sur le Tigre et sur l'Euphrate.
— Tu as fait des choses vraiment extraordinaires !
— J'ai régné comme un grand homme ; j'en ai réuni les talents et le courage.
— Et vos expéditions militaires ?
— J'ai fait plusieurs conquêtes dans l'Éthiopie ; j'ai pénétré dans les Indes.
— Vous aimiez la gloire, madame, avec passion.
— J'étais née pour elle.
— Et ces faiblesses, dont parle l'histoire ?
— Qu'importe ? les devoirs de l'empire n'en ont pas souffert ; j'ai rendu l'Assyrie heureuse ; j'ai mérité les honneurs de l'apothéose.
— Toutes vos idées étaient élevées, madame ; je vous respecte beaucoup, mais quelque chose me chagrine, vous étiez despote.
— Une femme est très bien assise sur un trône despotique.
— Pourquoi, madame ?
— Parce que la dureté de ce gouvernement est toujours adoucie par la pitié naturelle à mon sexe, et par l'ascendant que le ciel a voulu donner aux femmes. L'orgueil rougit moins de s'humilier devant elles ; puis j'aimais les arts et ceux qui les cultivaient ; ils n'étaient point assimilés au reste de mes sujets.
— Mais, madame, avez-vous refusé de remettre à votre fils Ninias le sceptre dont vous n'étiez que dépositaire ?
— Le sceptre que je portais n'était point un dépôt.
— Mais encore, oserai-je vous le demander ? avez-vous en effet mis à mort votre époux Ninus ?
— Non.
— L'histoire le dit.
— L'histoire ment.
— Mais M. de Voltaire a fait une tragédie là-dessus, et vous donne des remords.
— Les tragédies sont des romans.
— Et la voix de l'univers qui vous accuse ?
— L'univers sera désabusé.
— Et quand ?
— Quand le jour nécessaire pour la vérité sera venu.

    À ces mots, la tête devint plus pesante ; elle s'échappa de mes mains, et retomba dans son coffre. »




Par Bajazet - Publié dans : Citations
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