Jeudi 12 juillet 2007 4 12 /07 /2007 01:28

    L'auriez-vous cru ? j'ai un point commun avec Cabu. Ce n'est ni les lunettes ni la coupe de cheveux, mais un goût ancien et vif pour Charles Trénet. J'apprécie plus particulièrement les chansons des années 30 et 40, celles les plus swing, d'une élégance aérienne, d'une ironie qui s'épanouit en poésie, si touchantes aussi.



    Pour avoir confessé naguère ce goût lors d'une soirée chez des amis, je me suis fait incendier, ou peu s'en faut, comme le pétainiste de service, par une de ces belles âmes qui professent un dégoût tonitruant pour Voyage au bout de la nuit ("parce que quand même, Céline…") ou qui confessent sans rire qu'ils ne sauraient lire Les Fleurs du Mal parce que Baudelaire était parfaitement hostile au régime démocratique.

    Une fois écartées les chansons laborieusement allègres où Trénet, de fait, sacrifie à l'exaltation collective du retour à la terre, je reste fasciné par l'élégance mystérieuse qui émane de ses chansons des années de l'Occupation. Quelle chanson plus solaire et légère que Devant la mer ? D'autres sont plus franchement élégiaques : Swing Troubadour, Le Temps des cerises, MénilmontantVerlaineQue reste-t-il de nos amours ? Mais j'admire surtout combien cette poésie nostalgique sait cantonner l'émotion dans une inflexion fugitive, par exemple le passage "Un soir d'hiver, une musique" de Ménilmontant, juste avant l'arrêt imperceptible de la musique.

    Inversement j'aime la manière équivoque de Trénet d'insinuer la présence fantômatique de la disparition dans les chansons apparemment les plus guillerettes. C'était déjà le cas du célèbre Je chante, dont on oublie trop qu'elle culmine sur une assomption euphorique du suicide, où le chanteur exalte son propre fantôme, insaisissable. Et c'est encore le cas de la merveille suivante, dont le refrain me ravit, et résume à bien des égards cet art de Trénet et son ancrage dans l'époque :


Sur le fil (1942)






    Là-bas dans le pré, plein de marguerites,
     Comme un grand billard mangé par les mites,
     On voit un tableau, tableau sans pareil,
             Un fil qui brille au soleil.
     Puis au milieu des poteaux qui penchent,
     Tendue sur le fil, la lessive blanche,
     Les mouchoirs s'agitent, et les pantalons
             S'en vont frôler les jupons.

     Sur le fil, il y a des chemises
     Sur le fil, gonflées par la brise
             Sur le fil, les caleçons,
             Les chaussettes, les chaussons
     Sur le fil, dansent, dansent, dansent
     Sur le fil, dansent, se balancent.
             Les oiseaux chantent l'avril
             Et l'amour loin d'la ville
                 Sur le fil.

     Mardi sur la place, au milieu des flaques,
     La fête est venue avec ses baraques ;
     Le cirque a planté son grand chapiteau
             Et ce soir, là tout là-haut,
     Sur un fil tendu, par-dessus les têtes,
     Glisse la danseuse en robe à paillettes :
     Le vide la guette, le vide l'attend,
             Et moi j'ai l'coeur palpitant.

     Sur le fil, dans un rayon blême
     Sur le fil, c'est elle que j'aime
             Sur le fil, sans émoi,
             Elle avance et je vois
     Sur le fil, comme une aile frêle
     Sur le fil, sa petite ombrelle
             Qui maintient immobile
             Mon amour si fragile
                 Sur le fil.

     Voyez les cochons en vrai pain d'épices,
     Les ponts suspendus sur les précipices,
     Les ballons captifs, les pantins dociles,
             Tout ça ne tient qu'par un fil.
     Au fil de nos jours se tisse l'année,
     Le long de son fil glisse l'araignée,
     On me téléphone, une amie en ville
             Me demande au bout du fil.

     Sur le fil, toute la vie se joue
     Sur le fil, se noue se dénoue
             Et j'ai mis dans le pré
             Mes espoirs à sécher ;
     Sur le fil, dans mille ans peut-être
     Sur le fil, sans valet ni maître
             Mon fantôme dansera-t-il,
             Transparent et subtil,
                 Sur le fil ?




 

Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
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