Jeudi 12 juillet 2007
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L'auriez-vous cru ? j'ai un point commun avec Cabu. Ce n'est ni les lunettes ni la coupe de cheveux, mais un goût ancien et vif pour Charles Trénet. J'apprécie plus
particulièrement les chansons des années 30 et 40, celles les plus swing, d'une élégance aérienne, d'une ironie qui s'épanouit en poésie, si touchantes aussi.
Pour avoir confessé naguère ce goût lors d'une soirée chez des amis, je me suis fait incendier, ou peu s'en faut, comme le pétainiste de service, par une de ces belles âmes qui
professent un dégoût tonitruant pour Voyage au bout de la nuit ("parce que quand même, Céline…") ou qui confessent sans rire qu'ils ne sauraient lire
Les Fleurs du Mal parce que Baudelaire était parfaitement hostile au régime démocratique.
Une fois écartées les chansons laborieusement allègres où Trénet, de fait, sacrifie à l'exaltation collective du retour à la terre, je reste fasciné par l'élégance mystérieuse
qui émane de ses chansons des années de l'Occupation. Quelle chanson plus solaire et légère que Devant la mer ? D'autres sont plus franchement élégiaques
: Swing Troubadour, Le Temps des cerises, Ménilmontant,
Verlaine, Que reste-t-il de nos amours ? Mais j'admire surtout combien cette poésie nostalgique sait
cantonner l'émotion dans une inflexion fugitive, par exemple le passage "Un soir d'hiver, une musique" de Ménilmontant, juste avant l'arrêt imperceptible
de la musique.
Inversement j'aime la manière équivoque de Trénet d'insinuer la présence fantômatique de la disparition dans les chansons apparemment les plus guillerettes. C'était déjà le cas
du célèbre Je chante, dont on oublie trop qu'elle culmine sur une assomption euphorique du suicide, où le chanteur exalte son propre fantôme,
insaisissable. Et c'est encore le cas de la merveille suivante, dont le refrain me ravit, et résume à bien des égards cet art de Trénet et son ancrage dans l'époque :
Sur le fil (1942)
Là-bas dans le pré, plein de marguerites,
Comme un grand billard mangé par les mites,
On voit un tableau, tableau sans pareil,
Un fil qui brille au soleil.
Puis au milieu des poteaux qui penchent,
Tendue sur le fil, la lessive blanche,
Les mouchoirs s'agitent, et les pantalons
S'en vont frôler les jupons.
Sur le fil, il y a des chemises
Sur le fil, gonflées par la brise
Sur le fil, les caleçons,
Les chaussettes, les chaussons
Sur le fil, dansent, dansent, dansent
Sur le fil, dansent, se balancent.
Les oiseaux chantent l'avril
Et l'amour loin d'la ville
Sur le fil.
Mardi sur la place, au milieu des flaques,
La fête est venue avec ses baraques ;
Le cirque a planté son grand chapiteau
Et ce soir, là tout là-haut,
Sur un fil tendu, par-dessus les têtes,
Glisse la danseuse en robe à paillettes :
Le vide la guette, le vide l'attend,
Et moi j'ai l'coeur palpitant.
Sur le fil, dans un rayon blême
Sur le fil, c'est elle que j'aime
Sur le fil, sans émoi,
Elle avance et je vois
Sur le fil, comme une aile frêle
Sur le fil, sa petite ombrelle
Qui maintient immobile
Mon amour si fragile
Sur le fil.
Voyez les cochons en vrai pain d'épices,
Les ponts suspendus sur les précipices,
Les ballons captifs, les pantins dociles,
Tout ça ne tient qu'par un fil.
Au fil de nos jours se tisse l'année,
Le long de son fil glisse l'araignée,
On me téléphone, une amie en ville
Me demande au bout du fil.
Sur le fil, toute la vie se joue
Sur le fil, se noue se dénoue
Et j'ai mis dans le pré
Mes espoirs à sécher ;
Sur le fil, dans mille ans peut-être
Sur le fil, sans valet ni maître
Mon fantôme dansera-t-il,
Transparent et subtil,
Sur le fil ?
Par Bajazet
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Publié dans : uvres et compositeurs
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