Vendredi 25 mai 2007 5 25 /05 /2007 00:41


    Fugitivement réédité en CD en 1995 — en même temps que La Femme sans ombre de Keilberth (avec Borkh, Mödl, Thomas, Fischer-Dieskau) qu'on aimerait aussi retrouver —, revoilà une version de Così fan tutte méconnue mais marquante, contrairement à celle de Leinsdorf récemment rééditée chez Sony, beaucoup plus marginale.

    Enregistré à Berlin en décembre 1962, ce Così presque intégral (ne manque que le duetto de Ferrando et Guglielmo au début de l'acte I et bien sûr, hélas, l'air de Ferrando "Ah, lo veggio") aurait dû logiquement être dirigé par Fricsay, disparu quelques mois plus tôt. Regrets éternels. Mais Jochum est magnifique : on a la couleur somptueuse des Berliner Philarmoniker mais aussi la mobilité, la rapidité souvent, le sens du théâtre. Ceux qui connaissent son Enlèvement avec Wunderlich et Köth (DG) savent quel mozartien extraordinaire Jochum pouvait être. C'est d'abord lui qui procure une délectation considérable à l'écoute de ces disques.

    Tous dans la distribution partagent le souci du style et de la caractérisation. Hélas, pour Irmgard Seefried, il est trop tard, si tant est qu'elle ait jamais possédé l'aisance technique nécessaire à Fiordiligi. La voix est ternie, blessée, le timbre paraît fêlé, elle crie dans l'aigu, paraissant d'ailleurs bénéficier parfois d'une amplification sonore artificielle. Les deux airs sont plus d'une fois éprouvants, mais c'est aussi dans les ensembles que cette voix sonne de façon problématique. Et pourtant… il y a des moments de génie, dans les récitatifs en particulier, il y a des mots, des phrases qu'elle prononce comme personne, et ce qu'on sent de la caractérisation malgré la détresse vocale demeure très attachant, mais ce n'est pas pour toutes les oreilles. On vous aura avertis !
    En Dorabella, Nan Merriman n'est pas indigne de sa légende dans la version Karajan avec Schwarzkopf. C'est somptueux, d'une rondeur et d'une sensualité affirmées, mais c'est aussi trop mûr de sonorité à mon goût, mais quelle classe ! C'est finalement Erika Köth qui,
avec sa voix faussement légère, casse la barraque en Despina. (Comment ça, je suis de parti pris ?) À la fois gamine et sarcastique, hilarante dans les travestis (son notaire est anthologique), d'une intelligence musicale et dramatique de chaque instant, grincements compris. Une incarnation du rôle à redécouvrir.

    Face aux dames, les messieurs affichent plus d'homogénéité et de constance dans l'excellence. Car c'est un des plus beaux trios masculins de Così jamais réunis. Fischer-Dieskau compose un Alfonso cynique, tenace mais aussi badin, sans la hargne étonnante de Bacquier (version Solti), et c'est bien sûr au prix d'un raffinement de chaque instant, sans doute excessif d'autant que son italien buffo est anguleux (prière d'oublier Bruscantini…). Reste une caractérisation étonnante, et une beauté vocale de premier ordre. Il forme avec Köth (sa complice à Berlin depuis longtemps alors) un  couple remarquable.
    Hermann Prey est exemplaire en Guglielmo, comme de bien entendu, mais c'est Ernst Haefliger qui frappe peut-être davantage. Le côté "garçon sérieux" de Ferrando lui sied parfaitement, et il prodigue des trésors de musicalité, de délicatesse, de phrasé, avec cette poésie contemplative si propre à sa voix. Dommage que l'italien soit si germanique et raide, mais un témoignage de très grand mozartien. Si seulement il avait pu avoir Grümmer pour partenaire… L'Opéra de Berlin les avait appariés dans Così en 1955, mais en trouvera-t-on jamais trace ?

    N.B. Réédition en collection très économique, disponible en Allemagne dès le 5 juin prochain (voir le site jpc.de).
Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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