Vendredi 18 mai 2007 5 18 /05 /2007 04:19

Era la notte
Toulouse, Halle aux Grains, 16 mai 2007

Anna Caterina Antonacci, soprano

Mise en scène : Juliette Deschamps
Décor : Cécile Degos
Lumières : Dominique Bruguière
Costumes : Christian Lacroix
Solistes du Cercle de l’Harmonie
Dir. Julien Chauvin

Sont interprétés, dans l’ordre :
Giramo, La Pazza
Monteverdi, Lamento d’Arianna
B. Strozzi, Lagrime mie
Monteverdi, Il Combattimento di Tancredi e di Clorinda


    Le voilà donc enfin, ce spectacle créé en janvier 2006 à Luxembourg, repris à Nîmes quelques semaines après, et qui parvenu à Paris au début de ce mois, paré de la réputation la plus flatteuse, y a été diversement reçu (y compris pour l’interprétation d’Antonacci). J’y allais avec un peu d’appréhension, d’autant que le disque (Naïve) qui en reprend les quatre œuvres vocales m’avait un peu laissé sur ma faim.
    Il faut d’ailleurs rappeler que ce disque a été enregistré en novembre 2005, donc avant l’épreuve de la scène. Et si Antonacci y montre une expression plus souple et variée que dans le disque Naxos de 1995 où elle chantait le Lamento d’Ariane et La Pazza de Giramo, on est loin de l’éclat expressif, de la variété dynamique et de l’éloquence qu’elle déploie sur scène dans ces pages. L’accompagnement instrumental du Cercle de l’Harmonie m’a paru plus articulé que celui de l’ensemble de Sardelli au disque, mais sans peut-être la souplesse nécessaire ; j’étais cependant trop près des instrumentistes pour être bien sûr de mon impression.
    



    Le spectacle est une réussite considérable, qui doit certes essentiellement à l’art de l’interprète aussi bien comme cantatrice (très en voix à Toulouse, d’une rigueur et d’une liberté magnifique) que comme actrice, mais il serait injuste de ne pas souligner l’intelligence de la régie à partir d’une scénographie simple mais suggestive, bordée à l’avant-scène par un canal et en fond de scène par un étagement de cierges.
La configuration de la Halle aux Grains, où le public encercle la scène, permettait une proximité suffisante avec la scène, sans le risque de dispersion que j'imagine très gênant dans une salle comme le Théâtre des Champs-Élysées.

    Espace à la fois ouvert et concentré, dans lequel Antonacci déambulera et maniera élégamment divers objets dont la valeur symbolique est plus ou moins patente : épée et cuirasses pour le Combat de Tancrède et de Clorinde, colombe en cage pour le madrigal de Barbara Strozzi, seaux d’eau pour la Pazza. Le Combat de Monteverdi, évidemment placé en fin de spectacle (car comment l’enchaîner avec autre chose* ?), motive les éléments du décor : la cuirasse déposée côté jardin, le canal où Tancrède puise l’eau du baptême, les cierges qu’une pluie éteint pour la mort extatique de Clorinde.

    Mais ceux-ci fonctionnent pour l’ensemble de la dramaturgie. La cuirasse à terre est autant un vestige de Thésée disparu qu’un symbole de la grandeur héroïque que chacune des pièces met en question, d’une manière ou d’une autre. Le fond de cierges donne à l’ensemble de la représentation non seulement la base poétique de cet éclat nocturne mais surtout une dimension rituelle que les œuvres actualisent d’une manière ou d’une autre, que ce soit avec les litanies de la Folle de Giramo ou avec le monologue d’Ariane, inscrit dans la temporalité statique du mythe – et d’autant plus que Rinuccini s’écarte assez nettement de son grand modèle, l’héroïde d’Ovide, en compensant le pathétique de la femme abandonnée et suppliante par la majesté fière de la descendante du Soleil, si bien qu’on est plus du côté de la tragédie que de l’élégie amoureuse.
    Cette célébration poétique d’un rituel, elle est astucieusement requise par la dramaturgie imaginée pour le madrigal « Lagrime mie » : Antonacci entre en scène avec une colombe perchée sur sa main, évoquant une posture picturale qui stylise d’emblée la plainte amoureuse, tandis que le moment magnifique où elle marche lentement dans l’eau du canal, trempant sa longue robe avec une noblesse extraordinaire, transcende la banale aspiration à la mort, et pour le coup rappellerait presque la tunique de l’Ariane d’Ovide, « mouillée de larmes comme de pluie ».
    Dans ces conditions, les seaux d’eau sont traités de façon ingénieuse. La Pazza Antonacci entre en scène avec un de ces seaux. Sauf à songer à « la folle du logis » de Pascal (n’exagérons pas…), il me semble que le seau vaut comme indice du caractère plus réaliste de cette œuvre, comparée aux 3 autres : la Folle évolue dans un univers très concret, fait référence aux choses de la vie quotidienne, à l’opposé de l’univers épique et sublime du Combat. Boire dans le seau apparaît alors aussitôt comme la transgression de la raison des objets « fonctionnels ». Et quant aux trois seaux qu’elle fait basculer à la fin, versant leur eau dans le canal, je me suis demandé (puisque le spectacle joue avec des allusions picturales) s’ils ne rappelaient pas les allégories classiques des fleuves penchés sur leur urne : figure ambiguë de la fluidité autant que de la permanence, en miroir en quelque sorte avec le ressassement de la Folle. C’est peut-être tenter le démon de l’interprétation, mais j’essaie de trouver une réponse à la perplexité de Caroline.

    L’enchaînement des 4 œuvres, alternées avec des interludes instrumentaux empruntés à Marini (dont la fameuse Passacaille en prélude au spectacle), est particulièrement bienvenu. La Pazza de Giramo, par son étrangeté et sa mobilité dramatique (c’est décidément une œuvre fantastique !), capte d’emblée l’attention et fournit un magnifique contraste avec l’Ariane ; ensuite le madrigal de Barbara Strozzi relâche heureusement la tension, et le fait qu’il constitue l’œuvre la moins dramatique du lot met d’autant mieux en relief le couronnement fourni par Le Combat. Sur ce point aussi, la cohésion de l’ensemble me paraît remarquable, et réalisée avec suffisamment de lisibilité sans rompre son réseau de suggestions.
    En tout cas, le résultat échappe à toute ostentation comme à toute pesanteur, ce que ne laissait pas forcément attendre le texte un peu convenu de Juliette Deschamps dans la notice du disque Naïve : « j’imagine les scènes de la vie d’une femme etc. ». Ce qui m’a vraiment séduit, au contraire, c’est ce jeu suggestif de stylisation.



    Assurément la personnalité théâtrale d’Antonacci est l’âme du spectacle. On n’en finirait pas de détailler cette intelligence plastique du corps, ce port des bras. Mais le faut-il ? Une fois de plus avec cette artiste, c’est le « tout ensemble » qui fascine. Donner une telle évidence charnelle à l’interprétation est une chose, mais donner l’impression constante que cet art du corps dans sa plus impérieuse densité est tout autant cosa mentale, cela n’est pas donné à tout le monde. En l’entendant, en la voyant marcher au milieu du canal dans sa robe aristocratique, je me disais : c’est une déesse, mais pas du tout une diva au sens trivial du terme, enfermée dans sa vitrine, non, plutôt une divinité accessible comme chez Homère ou Ovide, qui se meut parmi les hommes, se fait passer pour une mortelle et laisse à peine deviner son rang de déesse à un je ne sais quoi.
    Il y a un écart sensible entre la Pazza du disque et celle qu’Antonacci incarne sur scène, et non seulement parce que le jeu, l’œil, le geste sidèrent, mais parce que l’incarnation de la scène entraîne dans le chant une variété expressive nouvelle, un éventail de nuances dont l’œil peut confirmer à tout moment la pertinence expressive. C’est d’ailleurs une constante dans tout le spectacle : le tempo, le débit du texte poétique est manifestement déterminé par l’inscription du jeu dans l’espace. J’imagine mal, hors du cadre théâtral, prononcer avec cette lenteur hypnotique les vers du Tasse qui évoquent le moment où les deux combattants, haletants, se reposent appuyés sur leur épée à l’approche de l’aube : « L’un l’altro guardan e del suo corpo esangue / Sul pomo della spada appoggia il peso. »

    Au demeurant, c’est sans doute Le Combat que j’ai trouvé le moins convaincant scéniquement, hors la mort de Clorinde. Que l’ensemble du madrigal soit chanté par un seul interprète n’est en rien gênant à mon sens, mais davantage la redondance visuelle du récit. Le Tasse a beau dire (ironiquement ?) que ce combat nocturne est « degno d’un pieno teatro », l’explicitation gestuelle d’un texte qui donne tant à imaginer, justement, me semble discutable, quelles que soient les éminentes qualités de l’interprète. Et cette interprète a tout un théâtre dans la voix : que vaut le sang dont elle se barbouille le sein face aux couleurs vertigineuses dont elle emplit l’image du « caldo fiume » répandu par Clorinde**.
    Le génie de la couleur autant que du mot : la beauté de cette femme en scène apparaît finalement comme la forme visible de ces vertus vocales, de son éloquence unique. A-t-on jamais entendu une Arianna aussi saisissante tout en restant aussi digne ? Elle rend comme bien peu le caractère de ce qui n’est pas un rôle, et qui concentre pourtant tout le théâtre lyrique : la solitude, la clameur, la méditation, la langueur, la majesté, la violence aussi quand elle invoque le trône de ses pères ou quand elle ironise sur les joyaux et les ors que Thésée lui promit. Mais qu’Anna ne craigne rien : le jour n’est pas près que quelqu’un lui ravira son sceptre.


*De ce point de vue, je trouve comme Caroline que le postlude instrumental est inutile.
** Michel Chasteau, dans le livret du CD Naïve, traduit par « tiède flot », ce qui me semble bien tiède.


En complément, je renvoie au compte rendu de Caroline :
http://licida.over-blog.com/article-6594798.html
Et sur Antonacci, notamment sur ses Médée et Vitellia, voir ici

P.S. 1. À l’entrée de la Halle aux Grains, distribution des textes bilingues à tout le monde. Mais le Tasse en fait les frais : pour que tout tienne sur 8 pages, les vers de la Jérusalem sont mis bout à bout comme de la vulgaire prose.

P.S. 2. Un couple de bons bourgeois derrière moi. Même pas à leurs places ! Leur voisin plein de morgue leur a fait remarquer sèchement : « Vous occupez les places d’abonnés qui viennent à tous les concerts… » et qui bien sûr n’étaient pas là.
Avant le début du spectacle, Elle : « Tu crois que c’est des vraies chandelles ? Non, je te demande parce que maintenant ils en font des électriques qui imitent les vraies, Danièle en a acheté et elle m’a dit que c’était très décoratif, enfin on verra la prochaine fois qu’ils nous inviteront blablabla. »
Au moment de quitter la salle, Lui : « Tu vois, c’est la même langue que Rossini, mais Rossini c’est quand même plus gai ».


Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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