Lundi 14 mai 2007 1 14 /05 /2007 02:56

    Allons, un peu de Marivaux avant de reprendre nos petits refrains.
    C'est extrait de La Vie de Marianne. Ce sont des femmes, mais c'est pour tout le monde. Voici d'abord Mme Dorsin (Quatrième partie) et puis Mme de Fare (Cinquième partie).

    « Mme Dorsin était belle, encore n'est-ce pas là dire ce qu'elle était. Ce n'aurait pas été la première idée qu'on eût eue d'elle en la voyant : on avait quelque chose de plus pressé à sentir, et voici un moyen de me faire entendre.

     Personnifions la beauté, et supposons qu'elle s'ennuie d'être si sérieusement belle, qu'elle veuille essayer du seul plaisir de plaire, qu'elle tempère sa beauté sans la perdre, et qu'elle se déguise en grâce ; c'est à Mme Dorsin à qui elle voudra ressembler. Et voilà le portrait que vous devez vous faire de cette dame.

    Ce n'est pas là tout ; je ne parle ici que du visage, tel que vous l'auriez pu voir dans un tableau de Mme Dorsin.

    Ajoutez à présent une âme qui passe à tout moment sur cette physionomie, qui va y peindre tout ce qu'elle sent, qui y répand l'air de tout ce qu'elle est, qui la rend aussi spirituelle, aussi délicate, aussi vive, aussi fière, aussi sérieuse, aussi badine qu'elle l'est tour à tour elle-même ; et jugez par là des accidents de force, de grâce, de finesse, et de l'infinité des expressions rapides qu'on voyait sur ce visage.

    Parlons maintenant de cette âme, puisque nous y sommes. Quand quelqu'un a peu d'esprit et de sentiment, on dit d'ordinaire qu'il a les organes épais ; et un de mes amis, à qui je demandai ce que cela signifiait, me dit, gravement et en termes savants : C'est que notre âme est plus ou moins bornée, plus ou moins embarrassée, suivant la conformation des organes auxquels elle est unie.

    Et s'il m'a dit vrai, il fallait que la nature eût donné à Mme Dorsin des organes bien favorables ; car jamais âme ne fut plus agile que la sienne, et ne souffrit moins de diminution dans sa faculté de penser. La plupart des femmes qui ont beaucoup d'esprit ont une certaine façon d'en avoir qu'elles n'ont pas naturellement, mais qu'elles se donnent.

    Celle-ci s'exprime nonchalamment et d'un air distrait afin qu'on croie qu'elle n'a presque pas besoin de prendre la peine de penser, et que tout ce qu'elle dit lui échappe. C'est d'un air froid, sérieux et décisif que celle-là parle, et c'est pour avoir aussi un caractère d'esprit particulier. Une autre s'adonne à ne dire que des choses fines, mais d'un ton qui est encore plus fin que tout ce qu'elle dit ; une autre se met à être vive et pétillante.
    Mme Dorsin ne débitait rien de ce qu'elle disait dans aucune de ces petites manières de femme : c'était le caractère de ses pensées qui réglait bien franchement le ton dont elle parlait. Elle ne songeait à avoir aucune sorte d'esprit, mais elle avait l'esprit avec lequel on en a de toutes les sortes, suivant que le hasard des matières l'exige ; et je crois que vous m'entendrez, si je vous dis qu'ordinairement son esprit n'avait point de sexe, et qu'en même temps ce devait être de tous les esprits de femme le plus aimable, quand Mme Dorsin voulait.


    Il n'y a point de jolie femme qui n'ait un peu trop envie de plaire ; de là naissent ces petites minauderies plus ou moins adroites par lesquelles elle vous dit : Regardez-moi.

    Et toutes ces singeries n'étaient point à l'usage de Mme Dorsin ; elle avait une fierté d'amour-propre qui ne lui permettait pas de s'y abaisser, et qui la dégoûtait des avantages qu'on en peut tirer ; ou si dans la journée elle se relâchait un instant là-dessus, il n'y avait qu'elle qui le savait. Mais, en général, elle aimait mieux qu'on pensât bien de sa raison que de ses charmes ; elle ne se confondait pas avec ses grâces ; c'était elle que vous honoriez en la trouvant raisonnable ; vous n'honoriez que sa figure en la trouvant aimable. »

***



    «  La mère de la demoiselle pouvait avoir cinquante ou cinquante-cinq ans ; petite femme brune, assez ronde, très laide, qui avait le visage large et carré, avec de petits yeux noirs, qui d'abord paraissaient vifs, mais qui n'étaient que curieux et inquiets ; de ces yeux toujours remuants, toujours occupés à regarder, et qui cherchent de quoi fournir à l'amusement d'une âme vide, oisive, et qui n'a rien à voir en elle-même.
    Car il y a de certaines gens dont l'esprit n'est en mouvement que par pure disette d'idées ; c'est ce qui les rend si affamés d'objets étrangers, d'autant plus qu'il ne leur reste rien, que tout passe en eux, que tout en sort ; gens toujours regardants, toujours écoutants, jamais pensants. Je les compare à un homme qui passerait sa vie à se tenir à sa fenêtre : voilà l'image que je me fais d'eux, et des fonctions de leur esprit.

    Telle était la femme dont je vous parle ; je ne jugeai pourtant pas d'elle alors comme j'en juge à présent que je me la rappelle ; mes réflexions, quelque avancées qu'elles fussent, n'allaient pas encore jusque-là ; mais je lui trouvai un caractère qui me déplut.

    D'abord ses yeux se jetèrent sur moi, et me parcoururent ; je dis se jetèrent, au hasard de mal parler, mais c'est pour vous peindre l'avidité curieuse avec laquelle elle se mit à me regarder ; et de pareils regards sont si à charge !

    Ils m'embarrassèrent, et je n'y sus point d'autre remède que de la regarder à mon tour, pour la faire cesser ; quelquefois cela réussit, et vous délivre de l'importunité dont je souffrais. »


Par Bajazet - Publié dans : Citations
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