Samedi 7 avril 2007
6
07
/04
/2007
16:23
J.-S. BACH, Passion selon saint Matthieu
Direction : Enoch zu Guttenberg
Claes Hakon Ahnsjö, ténor : l'Evangéliste
Hermann Prey, baryton : Jésus
Margaret Marshall, soprano
Jard Van Nes, alto
Aldo Baldin, ténor
Anton Scharinger, baryton
Chœur de Neubeuren (Neubeurer Chorgemeinschaft)
Chœur de garçons de Tölz
Bach Collegium de Munich
Enregistré en public à l'abbaye de Neubeuren (Bavière) en 1990
Filmé par Peter Schulze Rohr
1 DVD Arthaus
Guttenberg, mèche argentée et visage animé, dirige le chœur qu'il a fondé en 1967 et un orchestre dont il est familier, le tout dans un style qu'on peut situer dans la lignée de Karl Richter, le génie en moins. Car si cette Passion est dirigée avec le sens de la masse et de la puissance, l'esprit n'est pas toujours présent. À vrai dire, ce n'est pas exactement le déficit de l'articulation qui est en cause, même si l'esthétique du phrasé est nettement romantisante, car les arêtes ne sont pas outrageusement négligées.
Le défaut majeur, c'est le manque de fluidité et aussi de variété expressive, ou d'animation intérieure. Par exemple, l'air "Erbarme dich" semble dévidé en pilotage automatique, avec un violon solo bien scolaire, Jard Van Nes jouant de son côté plus de l'opulence de son timbre que de son imagination expressive : pour le coup, on est vraiment du côté de Herta Töpper plutôt que de Julia Hamari. L'orchestre, assez fourni, brille plus par sa solidité que sa poésie ou sa souplesse. Le continuo (avec clavecin toujours) est sec comme un coup de trique. On doit cependant distinguer la flûte solo d'Andras Adorjan, extraordinaire dans l'air de soprano « Aus Liebe will mein Heiland sterben ».
Une tradition bavaroise de l'interprétation de Bach semble bien à l'œuvre, non sans lourdeurs : si les tempos du chœur sont finalement assez contrastés (et il faut saluer leur précision d'articulation dans les sections furieuses, car avec des effectifs aussi nombreux…), certains moments méditatifs sont distendus, et les conclusions sont parfois éléphantesques : ainsi pour « als wie ein Lamm » du chœur d'entrée, et plus encore dans le dernier chœur des prêtres pour « er hat gesagt : “Ich bin Gottes Sohn” ». Bref, ça respire beaucoup moins qu'avec Jochum, par exemple, qui veillait à ne pas alanguir les chorals.
Un mot encore sur les chœurs (constitués de très bons amateurs) : tous en costume bavarois, ils offrent certes une galerie de physionomies droit sorties d'un épisode de Derrick, mais aussi ils chantent avec un engagement physique appréciable. La dimension de célébration collective mais aussi de dramaturgie est plus marquée qu'avec des approches plus volontiers esthétisantes de certains baroqueux. C'est flagrant dans les turbae, avec cette violence âpre si allemande : je ne dis pas cela parce que j'ai vu ce DVD juste après une émission passionnante (et effarante) d'Arte sur la collusion des églises protestantes et catholiques avec le nazisme ; je songe plutôt à cette vieille tradition de la peinture allemande qui représente la foule brute et grimaçante déchaînée contre le Christ.
Les solistes ne sont pas les premiers venus. Cependant Aldo Baldin est plus efficace qu'éloquent et les qualités de Jard Van Nes tiennent plus au corps sonore de sa voix qu'à son inspiration. Anton Scharinger, à qui reviennent tous els airs de basse et le rôle de Pilate, est d'une platitude désolante. La voix est belle pourtant, qui rappelle un peu celle du jeune Prey, mais quelle tristesse d'entendre « Am Abend — Mache dich, mein Herze, rein » chanté avec une telle absence de recueillement et de nuances… Une voix, assurément, mais pour la sensibilité il faudra repasser.
Margaret Marshall, d'une tenue très british, est elle extrêmement recueillie et éloquente, avec des inflexions dynamiques extraordinaires. Il est également beau de voir l'effort dominé et pour ainsi dire occulté sur son visage et dans son corps. Sa contenance est très élégante et cependant le corps, à de menus indices, signale la difficulté de maîtriser la ligne de ces airs.
Claes H. Ahnsjö, familier de Munich, est droit comme une statue et chante l'Evangéliste avec un contrôle absolu et une noblesse constante. Cela reste sans doute un peu raide dans l'esprit, mais nous n'entendons pas la moitié d'un ténor. Il laisse la vedette à un Hermann Prey fantastique : sexagénaire pourtant, corpulence taurine et empâtée, mais dès qu'il ouvre la bouche, c'est idéal de majesté et de simplicité, de couleur aussi. L'évidence même.
Soulignons enfin la platitude des images. On évite certes la trépidation visuelle, mais les plans fixes reviennent avec une grande monotonie (pour les passages choraux en particulier). On ne perd certes rien de la prestation des solistes, mais l'ennui guette parfois. De toute façon, l'intérieur austère car dénudé de l'église de Neubeuren ne permet aucune diversion.
N.B. Cette interprétation avait été publiée également en CD par Eurodisc.
Par Bajazet
-
Publié dans : Enregistrements
0
-
Recommander
Derniers Commentaires