Dimanche 25 mars 2007
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Heinrich Heine / Robert Schumann
Ich wandelte unter den Bäumen
Mit meinem Gram allein ;
Da kam das alte Träumen,
Und schlich mir ins Herz hinein.
Wer hat euch dies Wörtlein gelehret,
Ihr Vöglein in luftiger Höh?
Schweigt still! wenn mein Herz es höret,
Dann tut es noch einmal so weh.
» Es kam ein Jungfräulein gegangen,
Die sang es immerfort,
Da haben wir Vöglein gefangen
Das hübsche, goldne Wort. «
Das sollt ihr mir nicht erzählen,
Ihr Vöglein wunderschlau ;
Ihr wollt meinen Kummer mir stehlen,
Ich aber niemanden trau.
Je marchais sous les arbres,
Seul avec ma peine ;
Vint alors le rêve ancien
Qui s’insinua dans mon cœur.
Qui donc vous a appris ce petit mot,
Oiseaux des hauteurs aériennes ?
Taisez-vous ! quand mon cœur l’entend,
Cela fait si mal de nouveau.
« Une jeune fille charmante a passé,
Qui ne cessait de le chanter,
Alors nous autres petits oiseaux,
Nous avons attrapé ce joli mot doré. »
Vous ne devriez pas me raconter cela,
Petits oiseaux si malins ;
Vous voudriez me ravir mon tourment,
Mais moi, je ne me fie à personne.
* * * * *
Ce lied de Schumann est le troisième du Liederkreis op. 24, tout entier tiré de la partie « Junge Leiden » du célèbre recueil de Heine
Buch der Lieder. Dans le cycle de Schumann, il succède à deux lieder exprimant l’inquiétude amoureuse. C’est en soi un des lieder les plus prenants et
poétiques de Schumann, mais sa place dans la continuité du cycle lui donne une intensité extraordinaire. Dans le premier ("Morgens steh ich auf"), l’attente perpétuelle de l’aimée conduit à
intervertir les activités de la nuit (je veille) et du jour : « Träumend wandle ich bei Tag » (le jour je marche en rêvant). Le second ("Es treibt mich hin, es treibt mich her") amplifie
l’inquiétude avec véhémence mais aussi avec ironie, en apostrophant (faute de mieux) les heures personnifiées, ce « peuple paresseux » qui n’a jamais aimé ; la fin en est bousculée, presque
brutale.
Le contraste est d’autant plus grand avec le suivant, extrêmement méditatif, qui se développe en phrases mesurées, ponctuées par des silences, et qui fait entendre la solitude
et non plus l’inquiétude. Le poème est caractéristique de l’art de Heine : les éléments de l’idylle romantique sont là (l’inscription du sujet dans la nature
confidente, les arbres, les petits oiseaux, les diminutifs sentimentaux) mais pervertis en un mélange de tristesse et d’étrangeté (les paroles des oiseaux
dans la 3e strophe). Cette strophe des oiseaux est d’ailleurs soustraite au cadre musical de départ, auquel obéissent les 3 autres.
Le piano commence par un accompagnement qui évoque un choral par sa carrure et par son écriture verticale, néanmoins infléchi vers une forme de lyrisme très particulier, retenu
et troué de silences, qui confère aussitôt au lied une dimension d’intériorité en contraste avec l’exubérance du lied précédent. Le climat installé d’emblée n’est pas vraiment religieux, pas
vraiment bucolique, pas vraiment douloureux mais pas serein non plus. Les silences font en tout cas partie intégrante de l’expression d’ensemble. Et le silence, après tout, c'est le cœur même du
poème, avec ce mot, ce petit mot obsédant mais occulté.
La voix entre en suivant une mélodie homorythmique avec le piano et statique (ambitus très restreint) avant de s’élancer dans l’aigu sur les derniers mots de la strophe : « ins
Herz hinein » puis « einmal so weh ». La musique est en effet identique pour les strophes 1 et 2, et cet élancement final — bref mais évidemment frappant, surtout que chaque strophe est suivie
d’un arrêt du piano — met à chaque fois en relief le caractère pénétrant d’une douleur croissante qui impose fugitivement sa pointe à un climat globalement étale.
Vient alors le discours des oiseaux, et la forme change, même si l’allure de choral, avec appui en fin de vers, demeure. La mélodie continue de faire du sur place, mais cette
fois les vers 3 et 4 de la strophe répètent la musique des vers 1 et 2. Je n’ai pas la partition, mais il semble que cette 3e strophe soit indiquée piano, car toutes les interprétations que j’en
ai entendues suivent cette nuance… avant la reprise de la musique du début pour la 4e.
Mais cette reprise est une fausse symétrie, puisque pour le dernier vers Schumann évite la phrase déjà entendue : « Ich aber niemanden trau » est répété deux fois et à chaque
fois la voix s’affaisse au lieu de s’élever comme dans les strophes 1 et 2, et s’affaisse encore plus bas la seconde et dernière fois, avant que le piano ne reprenne en postlude la musique même
du prélude, désormais plus équivoque encore et étirée par l’ajout d’une cadence méditative.
¶ Quelques interprétations
Je ne connais pas le disque de Goerne avec Ashkenazy (un de ses premiers albums Decca), j’ai du moins entendu Goerne le chanter à Pleyel l’autre jour avec autant d’art vocal que de poésie (Voir le compte rendu ici
même). J'ai oublié avec le temps ce que faisait Stefan Genz, dont j'avais pourtant aimé le disque Schumann chez Claves.
Il existe une version très pénétrante par le jeune Fischer-Dieskau (intégralité du cyle avec Hertha Klust en 1956, rééd. dans le coffret Les Introuvables de Fischer-Dieskau
chez EMI). Mais j’ai surtout écouté le fantastique album Schumann de Fassbaender avec Irwin Gage chez DG en 1984 (la voix encore souple). Elle chante la strophe des oiseaux avec une couleur
incroyable, doucement mais de façon insidieuse, presque menaçante : on dirait presque les corbeaux du cycle Andersen.
Cependant je profite d’avoir retrouvé le disque Schumann de Haefliger pour attirer l’attention sur son interprétation de ce lied (disponible séparément dans l’anthologie de
lieder réédités par Claves).
On peut l'écouter ici.
Le ton est d’une proximité familière mais avec quelque chose de secret, de presque mystérieux, qui tient aussi à la texture de la voix. Diction parfaite (c’est à la fois très
articulé et très fluide, comme chez Grümmer), aigu merveilleux, souffle exemplaire. Les fins de strophe au début sont dosées avec un art confondant : la messa di
voce sur les tenues « hinein » puis « weh » est fascinante. La tenue vocale est ici la source même de l’émotion.
C’est d’ailleurs très différent de la réalisation de Fassbaender, qui abrège expressivement une tenue que Haefliger semble prolonger de façon onirique (j’aimerais voir la
partition sur ce point). Fassbaender paraît penser toujours en termes de sens dramatique, Haefliger paraît faire porter le travail expressif sur le sentiment de la durée (il respire moins
qu’elle, et on entend à peine les prises de respiration, sauf celle après « wunderschlau », magnifiquement expressive). La manière dont les phrases sont conduites jusqu’au bout et dont le son
meurt, avec moelleux mais avec netteté, est impressionnante. Le chant du ténor est parfaitement cultivé et tenu (avantage du grand chanteur d’oratorio), sans dramatisation ostensible, mais d’une
vibration continue, et il tient l’arche expressive d’un bout à l’autre.
Le discours des oiseaux est chanté avec une douceur extrême et extrêmement triste. L’interprétation culmine sur un dernier vers saisissant, où la voix semble se faner : sur le
premier « trau », l’ombre envahit le timbre, le ternit presque, et l’extinction de la voix sur le second confine au détimbrage, mais à peine perceptible. Expressivité immédiate et humilité d’un
chant où les phrases sont énoncées avec le plus grand naturel : c’est à la réécoute que la subtilité du détail se révèle. Il s’y ajoute (partie à cause de la prise de son, partie en raison de la
qualité même de la voix) l’impression séduisante d’une voix d’autrefois, si proche pourtant, si intime. Le piano (Jacqueline Bonneau) est d’une grande économie, discret lui aussi sans être en
rien fade, avec une sonorité très ronde.
Répétons-le : ce microsillon Schumann (DG) mérite une réédition. Outre les Dichterliebe, d’une qualité d’onirisme remarquable dans leur
humilité (l'antidote à Bostridge, le voilà), on y trouve un ensemble de lieder frappant par la finesse du choix et par son adéquation aux moyens et à l’esprit du chanteur. En voici le détail
:
Sängers Trost (Kerner)
Geisternähe (Halm)
An den Mond (Körner, d’après Byron)
Ich wandelte unter den Bäumen (Heine, op. 24)
Lieb’ Liebchen, leg’s Händchen (id.)
Schöne Wiege meiner Leiden (id.)
Der Himmel hat eine Träne geweint (Rückert)
Märzveilchen (Andersen)
An den Sonnenschein (Reinick)
Ins Freie (Von der Neun)
Par Bajazet
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Publié dans : uvres et compositeurs
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