Mercredi 21 mars 2007 3 21 03 2007 00:20
Mozart, La Clemenza di Tito
Direction René Jacobs
Tito : Mark Padmore
Vitellia : Alexandrina Pendatchanska
Sesto : Bernarda Fink
Servilia : Sunae Ihm
Annio : Marie-Claude Chappuis
Publio : Sergio Foresti
RIAS Kammerchor (Berlin)
Freiburger Barockorchester

Concert donné à Paris en nov. 2005 (Théâtre des Champs-Élysées)
Enregistrement studio publié ensuite chez Harmonia Mundi en 2006 (2 CD)


    Cet enregistrement a rencontré un accueil la plupart du temps flatteur. Le concert m’avait laissé partagé. Je saisis l’occasion d’avoir pu écouter le disque pour revenir à cette version Jacobs en confrontant réactions au concert et réécoute à tête reposée. Avec son accord, je fais précéder mes impressions à l'issue du concert de 2005 de celles de l’ami Clément (dont nous ne pouvons que louer la clémence) telles que nous les avions rédigées sur un forum qui nous fut cher. Après quoi, je reprends le commentaire à partir du disque.

    N.B. Pour plus de netteté, je reproduis les analyses de Clément en italiques. Noter que ses références à La Clémence de Titus au Palais Garnier concernent le spectacle de juin 2005 sous la direction de Cambreling (avec Graham et Naglestad), sorti depuis en DVD.



¶ Compte rendu du concert par Clément :

    « J'ai des sentiments mitigés sur la soirée d'hier... d'ailleurs ma fatigue et des conditions d'écoute défavorables (scène entrevue au travers un filtre de spectateurs ennuyés se tortillant les cheveux ou feuilletant inlassablement le livret) ne m'ont pas aidé à entrer pleinement dans l'oeuvre.

    Padmore a confirmé certaines craintes que je pouvais avoir le concernant, et s'est montré plutôt convaincant à d'autres. Son timbre, que je n'apprécie pas particulièrement de toute façon, n'était pas si mal adapté, malheureusement, son incarnation entre suavité et fadeur, évoque trop souvent un berger (dixit Bajazet) plus qu'un empereur. Être une très bonne « haute-contre » ne fait pas de lui un ténor serio convaincant, même si Tito n'est pas le rôle le plus effroyable du genre, et peut encore assumer une vocalité plus « légère ». De plus, et je m'y attendais, sa vocalisation est franchement savonnée, « Se all'impero » très applaudi mais pas du tout réussi.
    De manière générale j'ai préféré Prégardien à l'Opéra de Paris, pour le timbre sombre et chargé de souffrance, l'intelligence incroyable du diseur, et même pour la technique pure (le soir où j'étais à Garnier, son « Se all'impero » était tout à fait bien vocalisé et incarné). On peut, bien sûr ne pas aimer le Tito quasi dépressif et introverti de Prégardien, et préférer celui de Padmore, plus équilibré... Bref, rien d'indigne, un Tito pas si mal, mais qui ne m'a jamais ému ni fait vibrer.


    Bernarda Fink a toujours cette voix superbe, d'un bout à l'autre (ses graves...), sa sensibilité... mais je m'attendais à plus d'émotion. C’est une excellente chanteuse, et il est heureux de la voir dans des rôles de mezzo, alors que les chefs baroques l'ont trop longtemps cantonnée dans des rôles de contralto qu'elle arrive magnifiquement à assurer (ses graves sont très beaux, vraiment), mais qui ne lui sont tout de même pas vocalement aussi naturels.
    Son Sesto, comparé (pour ce que je connais) à la chiffe molle dépressive de Von Otter (Gardiner - j'adore !), ou au déséquilibré complètement déchiré par ses sentiments contradictoire de Graham au TCE, Fink paraît plus équilibré. Son Sesto garde sa dignité, « Deh per questo istante » n'est pas un air de folie (Graham), « Parto, parto » n'est pas une supplique à plat ventre (Von Otter), mais le personnage existe bien. Un Sesto sensiblement plus combattif que ce que j'ai pu entendre, en fait, impression soulignée par les ornementations de sa partie. Techniquement, Fink n'a jamais été une virtuose naturelle (malgré un Ernesto réussi dans la Griselda de Scarlatti), cependant ses traits passent bien, sans avoir la facilité de Graham par exemple.
    Un beau Sesto, en somme.

    Pendatschanska : je me réjouissais de l'entendre après avoir apprécié énormément sa Stonatrilla dans l'Opera Seria de Gassman, et notamment sa voix sombre, sa technique virtuose, ses graves puissants, son caractère bien trempé. Bref, une Vitellia et une Semiramide bienvenue ! Les commentaires alarmistes çà et là ont été effacés pour moi par son incarnation d'hier soir.
    Sa Vitellia manque de noblesse à mon goût, et d'un charisme immédiat, mais en scène ça doit être différent. Son personnage est rendu dans sa complexité, avec un excellent « Deh se piacer mi vuoi », très intelligemment ciselé et excellement orné. Elle semble avoir parfois du mal à contrôler la dynamique de sa voix, capable d'une belle puissance, et parfois trop bridée et peu audible. la vocalisation est très bonne, et elle donne, ce que je n'avias pas encore entendu, une grande finesse et tenue aux passages cantabile, avec une belle attention aux mots, culminant dans le toujours si attendu et magnifique « Non più di fiori ». Et je m'étonne enfin qu'on puisse trouver qu'elle n'a pas de graves !
    En comparaison avec la version de Garnier d'il y a quelques mois, on sentait peut-être plus immédiatement le personnage chez Catherine Nagelstad, très aidée en cela par son charisme et sa beauté en scène. Nagelstad était très féminine, avec des graves souvent un peu faible, une vocalisation moins bonne, mais était très réussie pour moi. Pendatchanska est plus rageuse à certains moments, mais sinueuse à d'autres, et tendre, émouvante, démunie enfin dans certains passages. Une Vitellia très complexe, complète, qui à défaut d'être toujours convaincante, offre de très beaux moments et un portrait original de la passionnante Vitellia.

     Sergio Foresti pas mal, un peu vert, le bas de la tessiture sonne de façon séduisante.
     Sunae Ihm a un médium charmant, qui effectivement sonne "coréen" si on pense à Sumi Jo, mais les aigus n'ont pas la qualité de son illustre devancière. Je l'ai trouvée sans grand intérêt, mais pas indigne.
    Marie-Claude Chappuis a été applaudie après les airs d'Annio, qui passent d'habitude inaperçus, et ce n'était que justice, tant elle les a enlevés avec facilité, classe, présence. Elle vocalise joliment, fait montre d'une belle aisance sur toute la tessiture avec un beau timbre, et se fait naturellement remarquer. Un nom à suivre, une belle découverte !

    Et Jacobs... je ne sais pas trop quoi en dire. Le soin du détail, qui nous permet souvent de découvrir des choses très intéressantes, est étonnant, mais au détriment d'une vision et d'un souffle qui manquent à l'ensemble, me semble-t-il. L'orchestre était bien, un peu mince et sec certes, mais avec des couleurs superbes (le cor de basset...), feutrées parfois, dans des marches que l'on entend souvent plus tonitruantes. Les attaques sont parfois un peu grinçantes, mais la pâte peut se faire très séduisante. Pas d'incidents de justesse.
    Les ornements de la partition m'ont globalement paru bienvenus ; je ne sais pas dans quelle mesure ils ont été improvisés ou semi-improvisés, vu que leur exécution paraissait parfois un peu non préparée. Il reste encore du travail si nos interprètes veulent être capable d'improviser comme à l'âge d'or ! Néanmoins, certaines variations et certains points d'orgue ne paraissaient pas très intéressants, ou bien placés, c'est une question de goût et de style des figures plutôt que du choix d'orner en lui-même. Ainsi j'aurais préféré aussi, çà et là, des phrases non ornées (« Guardami...Guardami » de Sesto). Pour autant, le recours aux variations a permis de rendre toute leur éloquence à certains airs qui passent inaperçus : ceux d'Annio, très intelligemment variés et superbement chantés, ainsi que l'air de Publio. variations plus inégales dans l'air de Servilia. Les grands rondos ne faisaient pas surchargés, et étaient globalement réalisés avec intelligence et sensibilité, sauf en certains passages. Ce soin des reprises toujours variées, primordial dans la musique de cette époque, nous a valu des auditions très originales, ciselées et précises, du « Non più di fiori » ou de « Deh per quest'istante solo » soulignant toute la complexité psychologique des affects qui investissent les personnages et évoluent devant nous.
    Récitatifs très dirigés certes, mais rendus intégralement et magistralement, visiblement très travaillés, et donc passionnants.

    On le voit, des impressions plutôt positives, mais j'ai écrit trop souvent le mot "intelligent" ... tout cela est très bon, point par point, mais l'émotion, le souffle d'ensemble ?
    Finalement, en comparaison avec la version du Palais Garnier : la direction est meilleure et infiniment plus personnelle que celle de Cambreling, l'orchestre très différent, plus mordant et vert (une constatation plus qu'un préférence), le Sesto ni meilleur ni moins bon, juste différent, idem pour la Vitellia (peut-être un petit plus pour Pendatschanska), le Tito moins bon (à mon goût), la Servilia de même, Publio meilleur, et surtout Annio bien meilleur. Difficile à départager... De toute façon j'aime beaucoup La Clemenza, dont j'ai pu en quelques mois entendre deux versions globalement satisfaisantes donnant des éclairages variés à cette partition magnifique et à ces personnages si complexes. Et le livret, qu'on se le dise, est superbe ! »



¶ Mes impressions à l'issue du concert :

    À lire le compte rendu de Clément, je me réjouis d'abonder aussi largement dans son sens : autant de moins à détailler.

    Mark Padmore est en effet insuffisant à mon goût : pastoral, élégant, so very british, pas impérial pour 2 sous. Je veux dire que si on ne sent pas que Titus puisse être redoutable et terrible dans son ressentiment, alors le ressort de la clémence est détendu. Un berger n’exerce pas la justice et n’a pas les foudres dans sa main. Je sais bien que le personnage de l'Empereur est notablement sentimentalisé par rapport à Auguste dans Cinna, mais enfin il reste « il forte », le dépositaire de la majesté de Rome. Ce qui caractérise le personnage, c’est l’union de la face publique (l’empereur) et de la dimension privée (l’âme sensible, l’ami trahi).
    Il est d'ailleurs difficile de trouver un interprète satisfaisant sous ce rapport : Langridge est celui qui, parmi ceux que j'ai entendus, s'en approche le plus, mais ne dispense sans doute pas assez de suavité. Werner Hollweg, dans le live londonien avec Baker et Minton (Gala), est remarquable, avec une grandeur qui compense ses nasalités et un côté un peu rugueux qui n’est pourtant pas sans charme…  J’imagine que Tappy (DVD de Salzbourg avec Troyanos) est idéal.
    J’ajoute que, à ma grande surprise, Padmore n'a pas été capable de vocaliser correctement « Se all'impero », qui manquait de panache et même tout simplement d’exactitude ; j'ai d'autant plus regretté que Werner Güra, initialement prévu, ait fait défection.

   Fink m'émeut toujours : tant d'intégrité, d’humanité, d'expression et de dignité ! Et quel visage… Reste que j'ai été un petit peu déçu. Manque d'aisance, ou plutôt, comme dit Clément, de liberté. Mais enfin c'est la grande classe.

    Pendatchanska m'a ébloui. Je souscris à tout ce qu'écrit Clément à son sujet, sauf que certains ornements de « Deh se piacer mi vuoi » m'ont semblé un peu rossiniens, mais sans nul doute je m'égare… La subtilité et la profondeur de ce qu'elle fait du grand rondo de l'acte II sont admirables, captivantes. Si elle manque de noblesse patricienne, elle déploie des trésors d'intelligence, et  la couleur de cette voix est idéale pour un tel rôle. Elle n'a pas le grave de Varady, sans doute, mais enfin rien d'indigne.

    Pour les autres, peu à dire : j'ai bien aimé Foresti, Chappuis m'a séduit par la qualité de la voix, et miss Im m'a paru sans beaucoup intérêt, c'est joli (made in Corea) et puis c'est tout. Chœur splendide (le finale du I).

    Reste le cas Jacobs, dont la conception m'a déconcerté, et souvent irrité.
 
    À son actif, l'intégralité de la partition et de TOUS les récitatifs. Non seulement, les personnages y gagnent en profondeur et en intensité (Vitellia, moins monolithique grâce à l’intégralité de ses dialogues avec Sextus ; on a la comparution complète de Sextus devant Titus, qu’admirait tant Voltaire) mais il y a, à l'évidence un travail considérable et proprement théâtral sur la continuité du texte. Malgré les conditions du concert, on avait vraiment des scènes jouées. Quoiqu'on pense d'ailleurs des options de Jacobs, une pensée musicale et dramatique est à l'œuvre, et l'opera seria est vraiment pris au sérieux, si j'ose dire.
    On nous dit que c'est "musicologiquement correct". Je veux bien le croire. Mais qui peut m'expliquer pour quelle raison certains récitatifs, « secco » dans la partition, se sont trouvés accompagnés par l'orchestre, sporadiquement, avec des accords tenus comme dans un opéra de Gluck ? C'était le cas de la grande tirade de Sextus agenouillé devant Titus (« Ah Tito, ah clementissimo prence ») ou plus loin d'une séquence chantée par Titus (« Ecco ci aspersi … m’accusi di pietà, non di rigore »). De deux choses l'une : ou la Mozart-Edition chez Breitkopf recèle des curiosités qu'on nous cachait, ou bien Jacobs s'est là permis des libertés analogues à celles qu'il revendique dans Monteverdi.
 
    L'ornementation maintenant. Je ne suis pas du tout hostile à sa pratique dans un tel opéra. Seulement certains choix d'ornements affadissent parfois le propos expressif. Par exemple : faut-il orner la reprise de l'air de Servilia, « S'altro che lagrime » ? Je ne le pense pas, en tout cas pas comme ça : la musique, si intense, en devient superficielle. Je n'ai pas non plus été très convaincu par ce que Jacobs demande à Fink dans l'air du second acte.
    Mais là encore, il me semble que le problème n'est pas exactement là. Le plus gênant est à mon sens le volontarisme d'une exécution avare de souplesse et de fluidité.

     Ce qui m'a irrité, justement, c'est ce maniérisme constant, ou même cette préciosité, comme si Jacobs voulait à toute force signaler à l'auditeur qu'il entend diriger cette musique en se singularisant ostensiblement, de sorte que la "manière" de l'interprète (et sa main est de fer, apparemment) attire d'abord l'attention et fait même souvent écran à la musique.
   Le continuo est parfois d'un exhibitionnisme pénible (ce qui est assez cohérent). À quoi bon ces chichis au piano-forte dans la première scène de l'acte II, et jusque dans le « Torna » d'Annius ? Dans le second air d'Annius, pourquoi multiplier les ornements si au même moment les vers « Ma il core di Tito / Pur lascia sperar » sont débités sur le même ton véhément que les précédents ?
    Le pompon, c'était quand même le chœur censément enchaîné au rondo de Vitellia, où Jacobs s'épuise en chinoiseries, là où il faut de la masse et de la majesté, et de la pulsation continue : le rythme à la française en vient à se trouver dissous par ce maniérisme aberrant, un comble pour un chef si bruyamment philologue !
     À présent, difficile de nier l’impact du finale du premier acte.


¶ Après avoir écouté le disque

    Globalement, impression inchangée… et agacement constant face à cette direction maniériste mais sans noblesse, dont le côté m’as-tu-vu éclate dans des changements de tempo horripilants, dès l’ouverture, démembrée : ce qui devrait être le portique de la représentation, devient une enfilade de moments sans cohésion, interdisant tout effet de majesté. Je sais bien que la musique de cette ouverture est marquée par des hésitations (c’est d’ailleurs Cambreling, sauf erreur, qui autrefois avait fait remarquer le rôle des silences dans les premières mesures), mais ce qu’on entend ici, c’est le manteau d’Arlequin, avec une sonorité d’orchestre décidément sèche. 
    De même le finale du I : ça s’alanguit, ça trépide soudain, ça se distend, ça court la poste. Résultat : un morcellement de la structure qui focalise abusivement l’attention sur le détail du moment (un effet analogue est produit, me semble-t-il, par la manière d’ornementer). Ratage confirmé pour le chœur enchaîné au rondo de Vitellia, affligé de contorsions, de bizarreries qui noient rapidement son architecture et en ruinent la majesté. Quand on songe à la merveille qu’obtient à ce moment-là Gardiner (Archiv)… Et dans la dernière section du chœur qui conclut l’opéra, tout le monde s’emballe soudain et semble détaler comme des lapins. C’est manquer là encore le caractère du morceau. Un vers de Phèdre m’a traversé l’esprit : « Ainsi donc, jusqu’au bout tu veux m’empoisonner ? »
    Les ensembles souffrent ainsi de ces instabilités, et même d’un prosaïsme préjudiciable : écoutez par exemple le début de « Se al volto mai tu senti », il n’y a ni respiration, ni approfondissement expressif, la beauté du morceau passe à la trappe, comme dissoute dans une succession de zooms. Les emballements du tempo dans « Quello di Tito è il volto ? » gâchent également la dramaturgie du trio.

    Le chœur est magnifique au demeurant, très à son affaire dans la dramaturgie du finale de l’acte I. Dommage que la scène splendide de Titus avec le chœur « Ah, grazie si rendano » soit à ce point, et par la faute du chef, dépourvue de cette sérénité arcadienne, de cette douceur méditative qu’on attend : la direction n’installe pas la respiration poétique attendue, l’orchestre est encombré d’accents, de sautillements, de crispations qui ne laissent pas la musique prendre sa respiration. Il est vrai aussi que Padmore semble occupé à faire de la broderie, là où d’autres font entendre un prince ému.

    Car Padmore est décidément à côté de la plaque, en raison de son organe même et de l’esprit dans lequel il aborde le rôle.
    Devinette : quelle est la couleur de la toge de Titus ? Réponse : blanc, et même plus blanc (question d’agent anti-déposition, sans doute). La voix est désespérément fade, pour ne pas dire fadasse, avec des A souvent disgracieux. Ton intime généralisé, celui d’un berger de cantate, au détriment du caractère de Titus. « Lo so, partite ! » n’effraierait pas une bergeronnette. Et « Publio… ed è vero ? » semble réagir à l’annonce que les lunettes perdues de l’empereur viennent d’être retrouvées sur le forum.
    Le studio a permis d’éviter la déroute partielle de « Se all’impero » en concert, mais la vocalisation reste savonnée. Padmore est toujours élégant, mais verse dans une joliesse inoffensive, dès son entrée. « Del più sublime soglio », cet air merveilleux (celui de Titus que je préfère), est chanté à courte vue, avec quelque chose de fluet, et sans rien de véritablement élégiaque. La nostalgie de l’empereur est remplacée par une expression passe-partout. Décidément, la comparaison avec l’interprétation de Rolfe-Johnson chez Gardiner, parfois incriminé pour une vocalité trop « pastorale », est impitoyable pour Padmore.

    Les rôles secondaires déçoivent. La voix de Foresti me semble plus banale qu’au concert. Le problème, c’est surtout une animation factice du débit, une espèce de gesticulation vocale fatigante, qui a pour effet étrange de tirer presque le rôle vers le registre bouffe. Il me semble que le rôle de Publius gagne à être chanté avec la réserve voire la froideur du conseiller (et avec une vraie assise vocale). Or ici on est tout le temps dans l’affect. « Tardi s’avvede », insinuant et pour le coup judicieusement dirigé, est cependant réussi, même si les ornements sont maladroitement réalisés.

    Il faut dire que le soin apporté au récitatif, et qui est à mon sens le gain majeur de cette version (n’y voyez aucun sarcasme, le récitatif c’est fondamental !), s’accompagne d’un revers parfois agaçant, à savoir une sorte de surexpressivité malencontreuse. Autant Vitellia et Sesto déploient à l’infini un récitatif subtilement théâtral, autant par exemple Servilia semble parfois à la lisière de la comédie. Écoutez « Io, sposa di Cesare ? e perché ? » : on croirait entendre Despina s’esclaffer, d’autant que Sunae Ihm est décidément un peu pointue et ordinaire. La tenue, la dignité si émouvante de Lucia Popp semblent si loin… De même, faut-il que Publius ricane en gloussant « Ma, Signor, non han tutti il cor di Tito » ? À trop vouloir animer, on perd de vue la noblesse des personnages.

    Chappuis a certes une belle couleur, le chant est bien plus intéressant que celui, ordinaire, de S. Ihm, mais je lui trouve aussi une expression uniformément « gamine » : elle fait très petit garçon, et sa douleur sonne assez superficielle. Mieux vaut ne pas avoir Von Stade dans l’oreille. D’ailleurs, Chappuis et Ihm font un peu Hänsel et Gretel saisis par le démon de l’ornementation.
    Car décidément, faire orner le duo « Ah perdona al primo affetto » dès l’entrée de Servilia me semble altérer la pureté du morceau. Je suis bien conscient que ma répugnance procède de l’habitude de l’entendre sans ces ornements, mais je maintiens que la limpidité de l’écriture vocale, comme pour l’air de Servilia, pâtit de telles « manières », qui banalisent paradoxalement la musique par ce monnayage dont la réalisation est parfois étrange, d’ailleurs. Comme on disait dans l’entrepôt de Patrice C., « Que tous ces ornements, que tout cela me pèse… »

    Pendatchanska est vocalement plus persuasive qu’au concert, studio aidant, avec une expression très mobile et nuancée, et des couleurs volontiers contrastées au gré d’une interprétation assez proche de Varady, en fin de compte, sans néanmoins l’ampleur et le ton altier de celle-ci. Les récitatifs sont admirables, et es deux trios la montrent excellente. « Deh se piacer mi vuoi » intéresse d’emblée (malgré l’ornementation qui sonne trop Rossini à mes oreilles, simple phobie personnelle). Le rondo, balayé avec un soin certain de l’expression, m’a paru beaucoup moins prenant qu’au concert : le chant semble là inutilement maniéré, morcelé en signaux successifs au détriment de la phrase, et au risque d’une certaine extériorité. Là, c’est vraiment l’antipode d’Antonacci.

    Quant au Sextus de Fink, il me laisse inexplicablement frustré d’un je ne sais quoi. Sa noblesse, son humanité immédiate, son chant cultivé sont des vertus rares, mais il manque çà et là un profil plus contrasté à mon goût. On entend davantage une noble mélancolie que le démon de l’irrésolution, que Murray par exemple, avec une voix cent fois moins intéressante, rendait sensible. Cependant, Fink excelle dans les récitatifs : la comparution devant Titus est magnifique, et je n’ai jamais entendu le monologue accompagnato qui conduit au finale du I aussi magistralement rendu.

    N’étaient les contributions de Fink et Pendatchanska, et la délectation d’entendre l’intégralité du drame, cette version me paraîtrait inutile. Elle me semble en tout cas disqualifiée par sa seule direction, à hue et à dia. La réputation dont jouit actuellement Jacobs comme chef mozartien me semble plus que jamais étrange. Il nous faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde… On est très loin de la réussite admirable de Gardiner, globalement le plus recommandable dans cet opéra et doté de solistes magnifiques, même si la dramaturgie très différente d’Harnoncourt est vraiment à connaître (c’est un de ses Mozart réellement marquants).

Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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