Dimanche 18 mars 2007
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21:14
Matthias Goerne, baryton
Christoph Eschenbach, piano
Paris, Salle Pleyel, 16 mars 2007
SCHUMANN
Abends am Strande (Heine)
Es leuchtet meine Liebe (Heine)
Mein Wagen rollet langsam (Heine)
Liederkreis op. 24 (Heine)
BRAHMS
Lieder und Gesänge op. 32 (Platen & Daumer)
Vier ernste Gesänge (Ecclésiaste & saint Paul)
En bis : deux lieder de Brahms :
Ach, wende diesen Blick !
Lerchengesang
Le concert fut à la hauteur de ce magnifique programme, aussi équilibré qu’intelligent et cohérent, et on en ressort l’âme épanouie par la splendeur pénétrante de
l’interprétation.
Disons une fois pour toutes qu’une partie du public de Pleyel fut lui beaucoup moins à la hauteur, toussant bruyamment, se raclant la
gorge dès que possible et en soignant la projection, ostensiblement inattentif pendant les admirables postludes pianistiques des lieder de Schumann. On connaissait déjà l’odieuse habitude d’un
certain public d’opéra, qui n’écoute pas ou plus la musique dès que les chanteurs se taisent ; en voici la variante pour le lied. Et bien sûr, typique du public français, cette manie de ne pas
attendre que la résonance de la musique s’éteigne avant d’applaudir : ce qui se conçoit dans le feu d’une écriture exubérante est assez absurde dans le cas de ces lieder. Enfin, si le programme
donnait (et c’est une bonne chose) le texte bilingue des lieder*, cela revient évidemment à susciter d’autres bruits parasites. Un
avertissement en petits caractères en bas de page invite l’auditoire à « manipuler ce document avec précaution et à attendre la fin d’un lied avant de tourner la page »… avec un résultat disons
inégal. « Eitler Wunsch ! », comme dit la Cérès affligée de Schiller.
Bon, ces rumeurs de papier froissé, ce pourrait être pire, et finalement le public n’est pas trop indiscipliné, sauf que comme d’habitude certains auditeurs semblent concentrer
toute leur attention sur le fascicule, manié de façon compulsive (on dirait presque masturbatoire). Témoin cette dame à l’orchestre, apparemment très chic (quoique cette veste rose…), qui n’aura
cessé de gigoter, agitant son sac et ses breloques, masturbant son programme sans pitié et bien sûr décortiquant laborieusement une gélule pendant le lied le plus extatique du groupe Schumann.
Sei verflucht !
(Par parenthèse, pourquoi ne pas surtitrer les récitals de lied ? Cela se fait à Barcelone, par exemple. Sans doute cela est-il plus coûteux et pose par ailleurs le problème de
la coïncidence exacte du surtitre avec la phrase du chanteur, mais au moins on réduirait ces bruits de papier, peut-être).
Mais venons-en au fait. On a retrouvé les qualités exceptionnelles de Goerne, dont le chant a paru plus nuancé et plus libre que jamais, avec de surcroît un partenaire non
moins exceptionnel au piano. Si dans les premiers Schumann, le jeu d’Eschenbach a pu se montrer moins fluide que ce qu’on pouvait attendre (mais sans doute
est aussi affaire de conception pianistique de cette partie), il a néanmoins imposé la profondeur et les couleurs d’une sonorité de grand pianiste : les postludes en témoignaient. Eschenbach
possède en outre la science de soutenir le discours et le chanteur, ou plutôt de dialoguer avec lui. C’est dans la partie Brahms qu’il a cependant atteint des sommets : l’écriture, moins mobile
que chez Schumann, favorise davantage le jeu sur les couleurs et les articulations harmoniques.
En fait, et c’est je crois une des raisons de la réussite captivante du concert, Eschenbach dispose d’une palette de couleurs et de nuances aussi vaste que Goerne. Si ce piano
est apte à déchaîner une véhémence et un tranchant impérieux, il sait aussi s’assourdir en désolation et surtout user de la nuance piano sans rien céder sur l’intensité de la couleur. À ce titre,
Wie bist du, meine Königin et encore plus peut-être Lerchengesang ont offert quelque chose d’inouï : une sonorité
douce mais pleine, qui semble elle-même sonner comme l’écho d’un chant disparu.
C’est assez difficile à expliquer, mais je crois n’avoir jamais entendu un « accompagnateur » au concert créer un tel effet de son crépusculaire quoique pleinement timbré. Ces
deux lieder, pris dans un tempo très large, ont été des sommets, l’osmose entre le chanteur et le pianiste étant parfaite. Dans le premier, un des plus lyriques de Brahms, Goerne déploie comme
jamais des courbes enveloppante où la tenue vocale et le legato se résolvent tout entiers en tendresse méditative. Dans le second, offert en bis ultime et inexplicablement négligé par les
interprètes, la douceur nostalgique, entêtante, et si allemande en définitive, du chant de l’alouette a été portée d’un seul geste jusqu’au sublime, laissant — pour une fois — la salle
silencieuse et suspendue.
Dans la partie Schumann, Goerne a fait valoir un art bien connu par ses disques (outre le récent récital avec Schneider, le cycle op. 24
figure dans un de ses premiers disques Decca avec Ashkenazy). Son mélange de robustesse terrienne et de moelleux, de raffinement lyrique fait merveille dans les lieder de Schumann sur des poèmes
de Heine : l’éventail des humeurs, de l’intériorité élégiaque à l’âpreté, de l’onirisme au sarcasme, se trouve admirablement servi. Il est évident que la diction de Goerne n’a pas l’absolue
clarté de celle de Fassbaender ou de Fischer-Dieskau : le traitement des dentales finales est très instructif de ce point de vue, et dans Es treibt mich
hin par exemple, l’articulation pourrait être plus nette dans l’absolu. Mais aussi Goerne cultive bien davantage la fluidité du chant, et contrairement au baryton tutélaire il ne tombe pas
dans le péché mignon consistant à raffiner la finesse en faisant un sort à chaque mot au détriment de l’unité de la phrase.
Pour autant, Goerne ne néglige pas le détail du texte : pour preuve, ce lied décidément fantastique qu’est Mein Wagen rollet langsam,
où tout l’esprit de Heine semble féconder comme jamais la poésie équivoque de Schumann. Après la fausse idylle de Ich wandelte unter den Bäumen, après la
violence ironique de Warte, warte, wilder Schiffmann, le cycle op. 24 culminait dans l’équivoque fascinante de Berg’ und
Burgen puis dans la péroraison Mit Myrten und Rosen, si complexe, dont Goerne rend magistralement le mélange d’ironie funèbre et d’abandon
sentimental.
La partie Brahms présentait Goerne dans des œuvres qu’il n’a pas encore gravées. Merveilleuse idée que de proposer tout l’opus 32, d’une forte cohérence : le lyrisme sombre, ressassant, de Platen se prolongeant dans les 3 chants persans (adaptés de Hafiz par Daumer), plus méditatifs,
apaisés. Le passage des uns aux autres se fait d’ailleurs manifestement par le thème des paroles blessantes de l’être aimé : au poème Du sprichst, daß ich mich
täuschte, qui exprime la mort de l’amour, Bitteres zu sagen denkst du oppose la permanence euphorique du ravissement de l’amant. La succession des
9 lieder trace ainsi la courbe qui conduit du désespoir nocturne à l’extase amoureuse (Wie bist du, meine Königin) où l’évocation radieuse de la mort
semble alors libérée des ombres du désespoir.
Dès Wie rafft’ ich mich auf in der Nacht, Goerne est souverain, avec dans la voix une douleur sourde, sinistre, et ce qu’il faut de
couleurs sombres, couleurs de cendre plutôt, pour rendre justice aux poèmes tourmentés de Platen. Der Strom est d’ailleurs étonnant : tout entier
construit sur un lieu commun de l’élégie ("où est désormais ce que j’aimais, ce que j’étais ?"), il n’est justement pas mis en musique par Brahms sur le mode de la suavité élégiaque, mais plutôt
avec une sorte d’élan, de véhémence à peine contenue (« wo ist er nun ? » lancé impérieusement dans l’aigu). L’intelligence expressive de Goerne n’a
d’égale que sa maîtrise vocale, et la comparaison est cruelle avec le ratage de Quasthoff dans son disque DG. Le plus impressionnant des Platen de Goerne reste le dernier, ce Du sprichst, daß ich mich täuschte, dont l’extrême raffinement du chant s’investit entièrement dans la profondeur expressive.
Avec les Quatre chants sérieux, on change de registre et d’univers. Vanitas
vanitatum : c’est désormais la parole sapientielle de l’Ecclésiaste et de la 1ère Épître aux Corinthiens, la même que dans le Requiem allemand, et
c’est aussi une écriture beaucoup plus austère, moins lyrique que récitative ou du moins oratoire. En grand artiste, Goerne parvient à infuser à cette austérité, à cette sévérité inhérente à
l’œuvre, une sorte d’onction pénétrante, avec un moment absolument magique : la fin du 3e chant (O Tod, wie bitter bist du !), avec le renversement
spirituel de l’amertume en libération (« O Tod, wie wohl tust du ! »), donne lieu chez Brahms à un développement surprenant, dont l’interprète, parfaitement secondé par son pianiste, a magnifié
la douceur mystérieuse, murmurante, semblant déboucher sur l’éternité tant la musique semble alors se libérer de toute entrave.
O Goerne, wie wohl tust du ! Ou si vous préférez : Was Matthias tut, das ist wohl getan.
*Les poèmes sont gauchement traduits d’ailleurs, et avec un
copié-collé malencontreux qui greffe la fin des Kerner-Lieder à la fin de Mit Myrten und Rosen. En revanche, très belle introduction d'Hélène Pierrakos,
concise mais qui va droit au but. Pierrakos, souvenez-vous, c'est elle qui présentait l'opéra du samedi soir sur France Musique, avant que son professionnalisme et sa science ne lui fassent céder
la place à d'autres.
P.S. Goerne devrait cesser d'enregistrer pour Decca. Plusieurs programmes de lied seraient en revanche en projet chez Capriccio, soit avec Eschenbach, soit avec Leonskaja : le prochain
Winterreise au Théâtre des Champs-Élysées en novembre s'inscrit peut-être dans ces projets.
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