Vendredi 26 janvier 2007 5 26 /01 /2007 20:59
Jennifer Smith, ou la voix solitaire





    Elle est née à Lisbonne en 1945, de parents britanniques certes. Elle a expliqué un jour que son père exigeait de ses enfants qu’ils parlassent à table dans une langue étrangère, variable selon les jours. La jeune Jennifer, si je ne m’abuse, a étudié au lycée français de Lisbonne. C’est à ma connaissance une des dictions françaises les plus exemplaires, à la fois exacte et sensible, ce dont témoignent par dessus tout son Alcyone de Marais (un monument !) et des Nuits d’été méconnues avec Mackerras (enregistrées sur le vif). Ce qui est aussi certain, c’est qu’une attention précoce aux langues a sans doute fondé son sens incomparable du texte, de l’éloquence du texte, pour en faire une interprète exceptionnelle du répertoire baroque.

    Ses premiers disques, sauf erreur, ont été réalisés dans les années 70 pour Erato, avec Corboz (impatronisé à la Fondation Gulbenkian de Lisbonne, justement) ou Paillard (Indes galantes et motets de Lully). Sa réputation est d’abord celle d’une grande chanteuse d’oratorio, spécialisée dans le baroque, jusqu’à une date récente. Ainsi, elle a chanté en 1998 le rôle-titre de l’Artaserse du Barcelonais Terradellas sous la direction de Rousset. Mais il convient de rappeler sa carrière à la scène, au service d’un répertoire diversifié.

    Débuts à Lisbonne dans la Voix du Ciel de Don Carlo, avec Boris Christoff en Philippe II. Par la suite, elle s’est illustrée dans les grands Rameau : Télaïre avec le Bach English Festival Orchestra (fixée par le disque), Alphise dans la création aixoise des Boréades, Diane dans Hippolyte et Aricie toujours à Aix (elle était souveraine, entre majesté et second degré), et plus tard une Folie de Platée qui anéantit tout simplement la concurrence (et à laquelle Delunsch, très manifestement, doit beaucoup de l’inspiration de sa composition).

    Mais sait-on qu’elle a chanté à la fois la Comtesse des Noces, Elettra (en concert à Lisbonne) et une Reine de la Nuit qui, selon plusieurs témoignages, était sidérante (du reste son enregistrement de Platée atteste les ressources de son suraigu) ? Minkowski, qui la vénère, lui avait aussi offert Marcellina dans ses Noces à Aix : une composition comique de premier ordre... au moment même où elle chantait à Strasbourg une Ellen Offord bouleversante dans Peter Grimes. Remplaçant Martine Dupuy en 1992, elle a chanté à Paris (TCE) une Iphigénie en Tauride inoubliable, peu après que Minkowski l’ait dirigée à Londres dans l’Alceste de Gluck.

    Là réside sans doute une composante essentielle de sa personnalité artistique : exceller à la fois dans le comique drôlatique (la Folie, la Diane d’Offenbach mais aussi le gamin des Trétaux de Maître Pierre de Falla) et dans l’élégiaque (ses Purcell en témoignent à eux seuls), jusqu’au tragique le plus pur (Alcyone au sommet). Le dénominateur commun serait justement la poésie. Jennifer Smith est une chanteuse poétique par excellence, avec dans la voix ce quelque chose d’étrange qui la distingue.
    Et avec un tempérament théâtral rare. Villégier, qui avait travaillé avec elle dans Le Couronnement de Poppée à Nancy, seul opéra jamais dirigé à la scène par Gustav Leonhardt (elle faisait Drusilla), avait fait de sa participation à Atys une condition de son travail : elle alternait en Cybèle avec Guillemette Laurens, et je dois dire, pour avoir vu les deux, que Smith parvenait à une intensité tragique sans comparaison, plus inquiétante, plus impérieuse, et quelle élocution ! Le tout avec une économie sidérante du geste (scénique ou vocal). Ce génie de l’économie, cette aptitude qui est la sienne à marier la pudeur au relief expressif la prédestinait à exceller dans la tragédie lyrique française.

    On pourrait aussi hasarder, sans faire de la psychologie à deux sous, que c’est une forme de mélancolie qui constitue peut-être le fonds commun de ce génie comique et de cette dignité tragique. Du reste, cette voix semble aussi à l’aise dans les mouvements pathétiques que dans une dimension contemplative toujours habitée d’une merveilleuse tension expressive. Le timbre ne séduit pas forcément, on peut le trouver froid ou métallique, et il n’étale pas de velours, mais cette voix me captive.
    En fait j’y entends d’abord une expression plus qu’une matière purement vocale, même si j’apprécie que cet organe apparemment vulnérable révèle des ressources d’énergie insoupçonnées ; dans l'opéra français du XVIIIe siècle, cela fait merveille, par exemple dans le récitatif d’Alphise devant Adamas, « Ministre saint, le trouble, l’épouvante ». Sur le vif (et dans ses meilleurs disques) la voix de Jennifer Smith semble entourée d’un halo de mystère, phénomène sonore tout à fait singulier.
    La résonance profondément humaine et fragile de son chant, à la fois méditatif, élégant et inquiet, de son chant en ferait presque oublier la maîtrise superlative de l’instrument : elle me fait un peu penser à Grümmer de ce point de vue, toutes choses égales bien sûr. À la fois évanescente (mais jamais floue) et intense (mais jamais extérieure, quoique capable d’étincelles dans la comédie), et d’une expressivité très particulière où il entre quelque chose que faute de mieux je qualifierai de spirituel. Le timbre s’est sans doute terni ces dernières années, mais la poésie dont rayonne la voix semble inaltérable, comme cette dimension d’intériorité qui fait d’elle une des plus admirables voix de la solitude et du secret. 


    J’ai plusieurs souvenirs d’elle en concert particulièrement forts. D’abord, le Plaisir dans Il Trionfo del Tempo de Haendel (Paris 1988, à l’Église Notre-Dame-du-Travail, c’était la première fois que j’entendais Minkowski d’ailleurs), et je crains qu’elle m’ait gâché l’oreille pour les autres dans cette partie (Bartoli a plus d’éclat et de couleurs, mais n’a pas cette étrangeté ni cet sorte d'effroi). Puis Theodora de Haendel (à Lourdes !), avec Minkowski toujours et Gérard Lesne : malgré une acoustique aussi atroce que le style de la basilique, je ne suis pas près d’oublier ce qu’elle faisait dans la scène de la prison. Plus tard, à Beaune, elle chantait Marie dans La Resurrezzione et ouvrait les ailes de la nuit et du mystère dans son premier air, jusqu'à un ultime récitatif stupéfiant (« Tu non mi puoi toccar ! »).

    Enfin, il y a 4 ans environ, au Festival de Cordes-sur-Ciel (dans le Tarn), en hommage à Olivier Greif disparu, elle reprenait l’imposant cycle de mélodies qu’elle a créé et enregistré, sur des poèmes anglais des XVIIe et XVIIIe siècles, Chants de l’âme. Ce fut ce qui s’appelle une expérience. Toujours ce halo de mystère, et cette charge spirituelle d'un chant qui est plus que du chant. Dans ce même concert, elle chantait le tout simple « The Salley Gardens », air irlandais arrangé par Britten : le temps s’arrêtait, et on se trouvait ému sans bien savoir pourquoi.

    C’est ainsi, à mon sens, une des plus grandes interprètes des dernières décennies, et aussi dans la mélodie justement. On a relativement peu de témoignages d’elle dans ce répertoire, et c’est dommage, si j’en juge par des Brahms et des Wesendonck que j’ai entendus par elle (génie de la mélancolie, toujours). Son disque des Nuits d’été live est à entendre absolument (il a été hélas très mal distribué et tôt supprimé). Parmi ses récents enregistrements, des Fauré dans l’intégrale Hyperion en cours : c’est à elle que reviennent Mélisande's Song, La Chanson d’Ève et Le Jardin clos, et elle y est fascinante.

    Et maintenant, attendons son grand retour dans Rameau avec Phébé dans le Castor et Pollux de Gardiner, pour elle qui fut inoubliable en Télaïre dans la version de 1754 : privée donc du trio des Enfers mais dotée d’un nouvel air, « Éclatez, mes justes regrets ».






DISCOGRAPHIE DE JENNIFER SMITH
(j’indique les priorités par des astériques)
    On peut entendre des extraits de ses Fauré à l’adresse suivante :
http://www.hyperion-records.co.uk/artist_page.asp?name=jsmith

1) OPÉRA ET ORATORIO

ARNE, Alfred (Eltruda, Edith), dir. McGegan (DHM)
BACH, Cantate de la chasse, dir. R. King (Hyperion)
**CARISSIMI, Jephté (la Fille de Jephté), dir. Corboz (Erato)
CHOSTAKOVITCH, Le Nez, dir. Jordan (Cascavelle)
COLLIN DE BLAMONT, Didon, dir. Minkowski (Cantates françaises, Archiv)
*FALLA, Les Trétaux de Maître Pierre (le Truchement), dir. Rattle (Decca)
HAENDEL, Amadigi (Oriana), dir. Minkowski (Erato)
*HAENDEL, L’Allegro, il penseroso ed il Moderato, dir. Gardiner (Erato)
**HAENDEL, Il Trionfo del Tempo (Piacere), dir. Minkowski (Archiv)
**HAENDEL, La Resurrezzione (Maria), dir. Minkowski (Archiv)
**HAENDEL, Hercules (Iole), dir. Gardiner (Archiv)
*HAENDEL, Ottone (Gismonda), dir. King (Hyperion)
HAENDEL, Serse (Romilda), dir. McGegan (Conifer)
HAENDEL, Messiah, dir. Malgoire (CBS, rééd. Sony)
*HAENDEL, Motet « Silete venti » (+ « Cecilia, volgi un sguardo »), dir. Pinnock (Archiv)
LULLY, Phaéton (Théone), dir. Minkowski (Erato)
**MARAIS, Alcyone (rôle-titre), dir. Minkowski (Erato)
MONDONVILLE, Titon et l’Aurore (Palès), dir. Minkowski (Erato)
MONTEVERDI, L’Orfeo (Proserpina), dir. Medlam (Virgin)
MOZART, Davide penitente (2nd soprano), dir. Devos (Erato)
*OFFENBACH, Orphée aux Enfers (Diane), dir. Minkowski (EMI)
*PURCELL, The Fairy Queen, dir. Gardiner (Archiv)
PURCELL, King Arthur, dir. Gardiner (Archiv)
*PURCELL, The Indian Queen, dir. Gardiner (Erato) : écouter le Song « They tell us »
PURCELL, The Tempest, dir. Gardiner (Erato)
PURCELL, Ode à sainte Cécile, dir. Gardiner (Erato)
PURCELL, Odes « Come, ye, sons of art », « Welcome to all the Pleasures », dir. Pinnock (Archiv)
RAMEAU, Les Indes galantes (l’Amour, Fatime, Phani, Zima), dir. Paillard (Erato)
**RAMEAU, Castor et Pollux, version de 1754 (Télaïre), dir. Farncombe (Erato)
RAMEAU, Naïs, dir. McGegan (Erato) : elle chante à peine :-(
**RAMEAU, Les Boréades (Alphise), dir. Gardiner (Erato)
**RAMEAU, Platée (la Folie), dir. Minkowski (Erato)
STRAVINSKI, Pulcinella, dir. Rattle (EMI)
*STÜCK, Héraclite et Démocrite, dir. Minkowski (Cantates françaises, Archiv)
VERDI, Rigoletto (la comtesse Ceprano), dir. Rudel (EMI)


2) MUSIQUE LITURGIQUE

BACH, Messe en si & Magnificat, dir. Corboz (Erato)
BACH, Messe en si, dir. Brüggen (Philips)
BONTEMPO, Requiem, dir. Corboz (Virgin)
BURGON, Requiem, dir. Hickox (Decca)
CHARPENTIER, Messe des trépassés, dir. Corboz (Erato)
*CHARPENTIER, Miserere des jésuites, dir. Corboz (Erato, non réédité en CD)
HAYDN, Missa Cellensis, dir. Guest (Decca)
LULLY, Te Deum & Dies irae, dir. Paillard (Erato)
MONTEVERDI, Vêpres de la Vierge, dir. Corboz (Erato)
*MOZART, Motets et offertoires, dir. Peire (Forlane) :
    « Veni, Sancte Spiritu » K. 47
    « Exsultate, jubilate » K. 165
    « Sub tuum praesidium » K. 198
    « Regina cœli » K. 276
MOZART, Requiem, dir. Atzmon, avec Watts, Partridge et Dean (Carlton)
VIVALDI, Gloria & Magnificat, dir. Corboz (Erato)
VIVALDI, Dixit Dominus & Beatus vir, dir. Cleobury (Decca)
VIVALDI, Gloria à 3 voix, dir. Pinnock (Archiv)

3) MADRIGAUX ET MÉLODIES

**BERLIOZ, Les Nuits d’été & Le Jeune pâtre breton, dir. Mackerras (BBC)
*FAURÉ, Intégrale des mélodies, Gr. Johnson (Hyperion, 4 vol. parus) :
    Seule, La paix et Pleurs d’or (vol. 1),
    Le Don silencieux (vol. 2),
    Le Papillon et la fleur et Mélisande’s Song (vol. 4),
    les cycles Le Jardin clos (vol. 2) et La Chanson d’Ève (vol. 4)

**GREIF, Chants de l’âme, avec Greif au piano (Triton)
MORLEY, The Triumphs of Oriana, avec le Pro Cantione Antiqua (Archiv)
English Madrigals (IMP)
Par Bajazet - Publié dans : Artistes
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