Samedi 20 janvier 2007 6 20 /01 /2007 16:45

Mozart, Betulia liberata (azione sacra)
Vienne, mai 2006

1) L’œuvre
    C'est une œuvre magnifique, fervente autant que séduisante, et je m'étonne toujours qu'elle soit si rarement donnée, quand on s'excite sur Le Roi pasteur, par exemple.
    Mozart a composé cette « action sacrée » pour Padoue en 1771, à peu près à la même époque que Mitridate. Le livret est de Métastase et met en scène l'histoire célèbre de Judith séduisant puis décapitant le général Holopherne afin de délivrer la ville de Béthulie de son oppression. Judith est évidemment au centre, mais tous les personnages sont des Juifs, sauf Achior, chef des Ammonites, qui va au cours des événements se convertir au culte du « vrai Dieu ».
    Le livret est en effet édifiant, de façon beaucoup plus appuyée que la Juditha triumphans de Vivaldi. Il revient au personnage d'Ozias, chef de Béthulie et figure de l'autorité doctrinale, de dispenser des discours sentencieux et apologétiques. L’unité de lieu (même si l’oratorio n’est pas expressément destiné à la scène) est également notable : tout se passe dans Béthulie assiégée, si bien qu’Holopherne ne figure pas parmi les personnages, contrairement à Vivaldi, et sa mort est rapportée par un récit dramatique de Judith. De façon générale, on ne peut qu’admirer la cohésion et l’unité du livret, son économie tout simplement.

    Le rôle de Judith, écrit pour alto, comporte des pages splendides. Mais les airs d'Ozias (ténor) le sont souvent aussi, en particulier ceux où il dialogue avec le chœur, dont le climat est extrêmement prenant, mais l’air dogmatique qui ouvre la seconde partie est aussi d’un lyrisme admirable. Les parties de soprano (Amital, Cabri, Carmi) offrent aussi des airs brillants (air de tempête « Quel nocchier che in gran procella ») ou d'un sentiment plus intérieur (Amital encore dans « Con troppa rea vilta »).
    Mais au-delà de la beauté mélodique et expressive des numéros, moins ornés et expansifs que dans l'opéra seria, on est frappé par le raffinement de l'écriture orchestrale, et aussi par son sens du coloris sombre, avec une prédilection pour un climat tourmenté.


2) Harnoncourt en concert

Vienne, Grande salle du Musikverein, 27 mai 2006
Giuditta : Marjana Mijanovic, alto
Ozia : Werner Güra, ténor
Amital : Luba Orgonasova, soprano
Achior : Franz Josef Selig, basse
Cabri : Eva Liebau, soprano
Carmi : Elisabeth von Magnus, mezzo
Chœur Arnold Schoenberg
Concentus Musicus
Direction : Nikolaus Harnoncourt


    Décidément, la production tragique ou sacrée du jeune Mozart flatte les qualités d’Harnoncourt. Cet oratorio composé sur un magnifique livret de Métastase offre au chef, que son orchestre et un chœur saisissant suivent comme un seul homme, des climats en clair-obscur et une majesté sacrée où son art s’épanouit de façon admirable. Si les récitatifs secs sont abrégés, tout le reste est donné complet, sans charcutage des da capo.
    On regrettera seulement (et on s’étonnera) qu’Harnoncourt ait encore choisi, manifestement, de ne pas faire orner les reprises da capo ! On sait combien Mijanovic peut y exceller, tandis que ce carcan donne l’impression de sous-employer Orgonasova, qui a tous les moyens d’amplifier le geste plastique d’un air comme « Quel nocchier, che in gran procella ».

    L’orchestre d’Harnoncourt est reconnaissable dès les premières mesures : assise sonore en profondeur, scansion assez verticale avec cette manière inimitable de dédaigner la fluidité mélodique ordinaire au profit du poids harmonique et des arêtes. Tempos généralement modérés, mais tellement bien soutenus, phrasés, animés de l’intérieur que l’interprétation y gagne quelque chose d’à la fois hiératique et tourmenté. Rarement on aura saisi combien le baroque tardif, qui donne à l’œuvre son moule formel (une suite d’aria da capo, plus quelques interventions chorales), débouche sur le climat expressif du Sturm und Drang.
    L’ouverture, d’une grandeur inouïe et qui empoigne d’emblée l’auditoire, donne le ton de toute la soirée, où l’attention au détail le plus raffiné (l’air du repentir d’Amital est aux confins du silence par moments, tellement la sonorité s’amenuise jusqu’au maniérisme) s’accorde à un sens extraordinaire de l’architecture dramatique (le grand récitatif accompagné dans lequel Judith rapporte son expédition meurtrière sonne de façon inouïe). La soirée culmine, comme de juste, dans la formidable séquence finale où Judith alterne avec le chœur, et qu’Harnoncourt érige comme un sublime monument, alliant là encore les contraires,  avec quelque chose de minéral mais aussi une fluctuation magistralement conduite (changements de mesure en particulier) : c’est stupéfiant. La superposition des vents, puissamment verticaux, et du dessin coulant des cordes, d’une souplesse fascinante, produit une impression fantastique. Accueil triomphal du public.
 

    Distribution de grand luxe, où Elisabeth von Magnus est raisonnablement confinée au rôle épisodique de Carmi, dont elle rend bien l’emportement malgré une substance vocale inégale (elle bénéficie d’un soutien hors pair, il est vrai).
    L’ensemble est dominé par Marjana Mijanovic, d’une majesté, d’une aura et d’une noirceur aussi parfaitement accordées au caractère de la meurtrière inspirée par Dieu. C'est la seule à imposer dans les conditions du concert une réelle présence dramatique (avec quel visage !). La couleur est somptueuse, le rôle intensément vécu, et c’est le type de rôle où elle donne le meilleur d’elle-même, comme dans le prophète Daniel du Belshazzar de Haendel (Festival de Beaune). Si la voix a paru pâtir de problèmes de projection et de soutien dans la première partie, avec des lignes vocalisantes inégalement définies, l’artiste s’impose de façon impériale dans la seconde, offrant de surcroît un italien bien articulé et éloquent, ce qui n’est pas le cas de tout le monde dans la distribution.

    Somptueuse également, Luba Orgonasova : velours vocal jouissif, aigu glorieux, geste large, ton noble, seule la diction paraît négligée, en particulier dans le récitatif. Le grand air brillant de la seconde partie manque un peu de mordant et c’est parfois un peu sourd, mais quelle richesse, et quel geste vocal ! L’air du repentir d’Amital lui convient mieux, qu’elle habite de façon remarquable malgré le tempo très étiré choisi par le chef.
    Werner Güra chantait Ozia, avant d’être remplacé le lendemain par Jeremy Ovenden. Il s’améliore au cours de la soirée : la couleur est belle, claire et virile, mais avec une certaine raideur au début et des aigus qui manquent de liberté (par comparaison, Ernesto Palacio paraît beaucoup plus convaincant au disque). Plus généralement, le rôle est rendu de façon un peu scolaire, sans pleine incarnation, même si son rôle est surtout sentencieux dans le livret. Mais son air apologétique au début de la deuxième partie se trouve paré de nuances piano enfin libérées et de toute beauté, avec un sentiment plus affirmé qu’au début.
    De Franz Josef Selig, il n’y a que du bien à dire dans cette partie, même s'il est peu italien (on s'en doute) : le fait même de l’avoir choisi pour un rôle peu développé dit assez le soin qu’Harnoncourt a attaché ici au coloris vocal de la distribution. Enfin, Eva Liebau fait valoir un soprano charnu et une présence bienvenue dans un rôle moins riche que celui d’Amital.


3) Un peu de documentation

A) DISCOGRAPHIE

INTÉGRALES :

¶ Mario Rossi : M. Pirazzini (Giuditta), C. Valetti (Ozias), E. Schwarzkopf (Amital), B. Christoff (Achior). Diverses éditions, par exemple Opera d'Oro.

¶ Vittorio Negri : B. Finnilä (G.), Cl. Ahnsjö (O.), K. Löwaas (Am.), S. Vogel (Ac.). Philips (jamais reporté en CD)

¶ Leopold Hager : H. Schwarz (G.), P. Schreier (O.), I. Cotrubas (Am.), W. Berry (Ac.). DG, repris dans l'édition Mozart de 1991.

¶ Peter Maag : G. Banditelli (G.), E. Palacio (O.), L. Russel (Am.), P. Salomaa (A.). Brilliant (figure dans l'intégrale Mozart)

¶ Christoph Poppen : M. Mijanovic (G.), J. Ovenden (O.), J. Kleiter (Am.), Fr.-J. Selig (Ac.).
DVD de l’édition Mozart 22 (concert live, Salzbourg 2006)

EXTRAITS :

¶ Air d'Amital "Quel nocchier che in gran procella" : E. Mathis, dir. B. Klee. DG, rééd. Berlin Classics.

¶ Airs de Judith "Parto inerme e non pavento" et "Prigionier che fa ritorno" : N. Stutzmann, dir. V. Spivakov. RCA

¶ Air de Judith « Del pari infeconda » : V. Kasarova, dir. Ph. Auguin (dans le double CD Mozart 22 édité par le Festival de Salzbourg)


    J'ai écouté la version Maag, que je trouve très bien dirigée, avec suffisamment de tension et de soutien (je redoute Hager de ce point de vue). Il dirige l'Orchestre de chambre de Padoue et un chœur de même origine, qui sont de bon niveau. Les sopranos sont plus que convenables mais un peu anonymes (dommage pour Amital). Banditelli, as usual, offre un timbre magnifique et une admirable constance... dans la paresse expressive. J'aime beaucoup Palacio en revanche, très investi et attentif, et au timbre impérieux. Prise de son légèrement réverbérée, l'ensemble sonne bien, avec l'allant et la majesté nécessaire.
    Espérons une réédition de la version Negri, au moins pour Finnilä et Löwaas, et surtout un enregistrement par Harnoncourt, avec ses solistes de premier ordre (Mijanovic, Orgonasova, Güra). Pour ce que j’en ai entendu à la radio, le concert de Salzbourg paru en DVD est dirigé de façon séduisante, avec des solistes engagés.

B) BIBLIOGRAPHIE

    Le livret italien intégral figure dans une sélection commode d’oratorios de Métastase en livre de poche : Pietro Metastasio, Oratori sacri, a cura di Sabrina Stroppa, introduzione di Carlo Ossola, Venezia, Marsilio, 1996.

    Pour une étude historique, littéraire et musicologique, il existe un volume copieux issu d'un colloque padouan : Mozart, Padova e la Betulia liberata, Firenze, Olschki, 1991.
Voir en particulier les études suivantes :
¶ Maria Grazia Accorsi : Le azioni sacre di Metastasio: il razionalismo cristiano
¶ Giovanna Gronda : La Betulia liberata e la tradizione viennese dei componimenti sacri
¶ Elena Sala Di Felice : Betulia come casa d'Austria
¶ Paolo Pinamonti : «Il ver si cerchi, / non la vittoria». Implicazioni filosofiche nel testo della Betulia metastasiana
¶ Gerhard Croll : In tono peregrino - Annotazioni su La Betulia liberata di Mozart
¶ Biancamaria Brumana : Betulia a confronto: Jommelli e Mozart
¶ Helen Geyer : Osservazioni sulla Betulia di Pasquale Anfossi
¶ Giorgio Mangini : Betulia liberata e La Morte dell'Oloferne : momenti di drammaturgia musicale nella tradizione dei "trionfi di Giuditta"
¶ Arnaldo Morelli : Oratorii ovvero sacre musicali tragedie ?
¶ Franco Piperno : Drammi sacri in teatro (1750-1820)

Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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