Berlioz : La Mort de Cléopâtre
Poulenc : La Voix humaine
Mireille Delunsch, soprano
Direction musicale : Kwamé Ryan
Mise en scène : Mireille Delunsch
Scénographie : Pierre-André Weitz
Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine
Grand-Théâtre de Bordeaux, 18 janvier 2007
Avec la cantate Herminie de Berlioz (d’après la Jérusalem délivrée), Mireille Delunsch a laissé ce qui est sans doute un de ses plus beaux témoignages discographiques, d’un strict point de vue vocal : c’était en 1994 sous la direction cérébrale et tiède d’Herreweghe. La soprano imposait une noblesse frémissante, des couleurs et une splendeur de ton qui allaient faire merveille dans Gluck peu après. Elle n’avait jamais, à ma connaissance, abordé La Mort de Cléopâtre, et j’avoue que c’est surtout ce qui m’a décidé à faire le voyage à Bordeaux.
Car le cœur de ce spectacle en solo, c’était La Voix humaine de Poulenc, ce monodrame dont l’inspiration musicale est pour le moins sujette à caution, mais de toute façon torpillé, à mon sens, par le texte de Cocteau et par son mélange flatulant de trivialité et de niaiserie. Bref, du Cocteau à son plus chic-et-toc (ou faudrait-il dire : à son plus prout ?). Comme dit la dame abandonnée au téléphone : « C’est ridicule. »
La cantate de Berlioz constituait ainsi le hors-d’œuvre de l’œuvre de Poulenc, que Delunsch avait déjà interprétée, de même que La Dame de Monte-Carlo. Apparemment, elle est attachée à La Voix humaine ; du moins avait-elle choisi d’y faire ses débuts dans la mise en scène. Lors d’une rencontre avec le public pendant les représentations aixoises du Couronnement de Poppée en 1999, Delunsch avait d’ailleurs évoqué son désir de mise en scène, en prenant l’exemple d’une Bohème dépouillée, représentée autour d’une simple corde à linge.
Dépouillé, le début du spectacle l’est moins qu’il ne donne une impression de pauvreté avec La Mort de Cléopâtre. Tout se passe à l’avant-scène sur fond d’obscurité, une rampe de cinq lampes jetant une lumière mordorée « à l’ancienne ». Pendant l’introduction orchestrale, Cléopâtre s’extrait d’un triptyque représentant l’intérieur d’un palais égyptien en trompe-l’œil dont elle déplie les panneaux et qui est placé sur un petit podium de 3 ou 4 degrés. Pas de doute, c’est bien Cléopâtre : Delunsch est enveloppée de la tête aux pieds dans une parure royale dans les bleu, vert et or, et coiffée d’un némès égyptologiquement correct.
Au moins on sait où on est, même si on se défend mal de soupçonner qu’on a recyclé là un costume d’Amnéris. Mais ce qui laisse sceptique, c’est que l’actrice semble ne guère savoir que faire : elle contemple le tryptique, le caresse, va un peu vers le côté cour, un peu vers le côté jardin, etc. Sa mobilité reste réduite puisque qu’elle ne quitte jamais cette petite aire de jeu frontale.
Plus grave : alors que le visage de Delunsch est un spectacle théâtral à lui seul, on n’en voit à peu près rien : peu éclairée, l’actrice tourne trop souvent le dos au public, et reste de toute façon engoncée dans ce costume qui l’emprisonne tandis que le maquillage « égyptien » émousse l’expressivité d’un visage dont on discerne alors mal les traits. J’ai écrit « engoncé » exprès, car pendant toute la cantate, j’ai eu cette impression d’une certaine gaucherie scénique (un comble pour Delunsch !) si bien que je me suis mis à espérer un moment où elle se déferait de cette carcasse de scarabée : « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent… » Eh bien non.
L’invocation aux Lagides est chantée à genoux à l’avant-scène, accompagnée d’une gestuelle vaguement rituelle mais surtout répétitive, qui donnait là encore le sentiment d’un effort non abouti de « meubler ». Quant au suicide, il donnait lieu à des effets discutables. Pour mimer, la morsure du serpent, Delunsch met la main dans une sorte de cavité à l’extrémité d’un panneau du triptyque, et sur l’accord de la morsure, on a droit à un éclair de néon : mouais… Et pendant le postlude orchestral mimant l’agonie, Cléopâtre étendue sur le podium se trouve saisie de convulsions spectaculaires : mouais (bis)…
Sans parler de la scénographie qui fait hélas théâtre d’amateur, toute cette gesticulation à la fois maladroite et redondante par rapport à la musique administre la preuve que cette œuvre magnifique n’est pas faite pour la scène : cantate en effet, et qui n’a d’autre besoin que la dramaturgie imaginaire que dresse l’orchestre, et d’un visage de tragédienne… et de sa voix.
Musicalement, on est heureusement moins frustré. L’orchestre est hélas notablement laborieux, d’une cohésion souvent problématique et sans la flamme nécessaire. La direction de Kwamé Ryan est certes détaillée, mais ne soutient guère la tension. Dans le postlude, pris à un tempo retenu, la musique n’est pas « remplie » par l’intensité voulue. L’accompagnement de l’invocation aux Lagides était plus réussi.
Quant à la soliste, après les échos alarmants de son état vocal dans le récent Idoménée parisien, j’ai été heureusement surpris de retrouver l’aigu impérieux et ardent de ses Gluck, et dans l’ensemble une voix à peu près indemne de crispations. Le grave sonne de façon superbe, et le premier récitatif était splendide. Les derniers mots entrecoupés de la reine sont admirablement dosés, stylés et prenants, avec cette noblesse de ton qui caractérise l’ensemble de cette interprétation.
Cependant, il lui manque une largeur suffisante dans le medium : dans la séquence agitée qui suit l’invocation (« J’ai d’un époux déshonoré la vie, etc. »), la voix peine vraiment à passer l’orchestre dans la fosse. La respiration n’est pas toujours non plus impeccablement maîtrisée. Reste une interprétation de grande allure, très gluckienne, et aussi éloignée que possible des vociférations brouillonnes gravées par Béatrice Uria-Monzon avec Casadessus.
Il n’y a pas d’entracte : Cléopâtre reparaît devant le rideau pour saluer, on lui offre des roses rouges… qui seront un des accessoires de la mise en scène de La Voix humaine.
Le rideau reste baissé quelques instants, le temps pour l’orchestre de quitter la fosse et pour Delunsch de se dépouiller de sa panoplie pharaonique, après quoi on découvre un autre dispositif scénique, utilisant cette fois toute la profondeur de la scène. L’orchestre est en fond de scène, c’est le noir à l’entour, et au premier plan, on aperçoit un espace carré, disposé de biais, contenant un fauteuil club, un lit, un lavabo surmonté d’un miroir, au sol une valise, les roses, et bien sûr le téléphone « old fashioned » sur le lit. Le tout est en noir et blanc, ou peu s’en faut, avec deux dispositif d’éclairage qui seront utilisés diversement selon le moment : des tringles de néon dans les cintres (ils vacillent pour les sonneries du téléphone), et autour de la chambre carrée des encadrements eux aussi en néon.
Au début, avant que l’orchestre n’attaque, Delunsch se trouve côté jardin, assise de dos devant un miroir de loge, se démaquillant, ses cheveux blonds coiffés en chignon grand genre. Elle portera une robe noire que je n’ose dire toute simple, et une robe de chambre en satin à doublure violette. Quand le téléphone sonne la première fois, elle pénètre dans l’espace carré et ne le quittera plus guère sauf vers la fin, avec le fil autour du cou, les dernières paroles du monodrame seront chantées à l’avant-scène, et sur les dernières mesures, Delunsch s’avancera hiératique vers le bord de la fosse comme si elle allait — peut-être – s’y jeter. Noir.
Pour le coup, j’ai été extrêmement séduit par la mise en scène : Delunsch tire à mon sens le meilleur d’une œuvre qui est ce qu’elle est, et de même vocalement. Qui a vu une fois l’adaptation cinématographique de La Voix humaine avec une Anna Magnani bruyamment ravagée appréciera la retenue et le pouvoir de suggestion de l’actrice, dont la classe est sans faille.
L’intégration des accessoires au jeu théâtral est à la fois fluide, simple et subtile, comme ce long moment où tout en parlant à son ex-amant au téléphone, la Femme se déchausse mais d’un seul escarpin, d’où une légère claudication que l’actrice réalise avec une grande finesse au cours de ses déplacements. De même les brefs moments où elle se regarde dans le miroir au-dessus du lavabo. Car là au moins, le visage de Delunsch est en pleine lumière et ce visage tragique, où une simple altération des sourcils, ou un pli plus amer des lèvres, suggère plus que les pauvres mots de Cocteau.
L’ensemble reste d’une grande élégance, lors même que le spectacle est de plus en plus prenant. Et pourtant, avec ce début grotesque… Dring, dring… mais non Madame ce n’est pas la boucherie Sanzot… les démêlés avec l’opératrice… De surcroît, ce début est sur les mauvaises notes de Delunsch, sur cet espèce de passage souvent vacillant chez elle… Bref, ça ne part pas très bien, et votre serviteur se dit : On n’est pas sorti de l’auberge. Et puis, assez vite, on marche, mais ce n’est, je crois bien, ni grâce à la musique (parce que franchement…) ni grâce au texte mais en vertu des talents conjugués de la soliste et de la mise en scène.
J’insiste : la manière maîtrisée, tenue, dont Delunsch joue le rôle avec une classe exceptionnelle déjoue superbement le piège de l’hystérie et même de cette trivialité pourtant inhérente à l’œuvre (le passage sur le chien, juste Ciel ! j’avais oublié…). Or ce style bienvenu, c’est non moins celui de l’interprétation vocale. L’élocution magnifique de Delunsch y est pour beaucoup ; la sensualité du timbre également, appréciable dans un tel rôle (parce que Denise Duval, franchement…). Même si dans les passages véhéments, on ne comprend pas toujours les paroles (qui a dit "tant mieux" ?), son français est à la fois beau, élégant, et sans l’affectation que traîne une certaine tradition d’interprétation de ce répertoire. Le parlando est admirablement équilibré. Les passages les plus intensément lyriques donnent lieu à des moments mémorables, ainsi « On parle, on parle… », d’une couleur et d’une émotion extraordinaires. La maîtrise de la partie est évidente, avec un souci permanent de trouver une dignité juste, qui tire la chose vers le haut. Même la prière à deux balles (« Mon Dieu, faites qu’il rappelle… ») est impeccablement dite.
La régie conforte cette conception, où s’affirme une attention exemplaire à la progression de ce faux monologue. À partir du moment où la Femme avoue qu’elle a menti sur son état, Delunsch défait son chignon, puis ôte (surprise) ce qui était une perruque, laissant voir alors ses cheveux blonds courts naturels. Elle a alors déjà quitté son élégante robe de chambre en trapèze. Les roses effeuillées dans le poing fourniront des confettis dérisoires (l’effet est un peu attendu, je n’ose dire téléphoné, mais réalisé avec un tact parfait).
Cependant, les inventions les plus heureuses sont d’une part ces moments où la Femme cesse de parler dans le combiné, mais soliloque à distance, comme si elle glissait petit à petit vers la folie (je ne crois pas que ces détails soient prévus par Cocteau, mais je me trompe peut-être), et d’autre part, à la fin, ce moment d’abord imperceptible où la Femme se passe du rouge à lèvres, si obstinément qu’elle finit par arborer une bouche démesurément rouge, presque clownesque. Delunsch touche là à des sommets de force théâtrale, et encore une fois sans aucun histrionisme.
Une question se pose alors, rétrospectivement : pour mettre en scène de la sorte cette défaite, ou plus exactement cette femme peu à peu défaite, peut-être Delunsch a-t-elle voulu partir d’une Cléopâtre corsetée dans ce costume et dans ces conventions ? Mais c’était bien mal servir la cantate de Berlioz.
Reste que ce Poulenc a pour le coup constitué la bonne surprise. Et ce n’est pas le docteur Schmitt qui me contredira. Allô ?… allô ?!!… C'en est donc fait ! Ma ligne est saturée…
P.S. La première avait lieu mardi 16 devant une salle à moitié vide, m'a-t-on assuré. Il faut dire que dans le programme de la saison et lors des abonnements (et même je crois jusqu'à récemment), elle était fixée au 17, et apparemment la direction du théâtre n'a pas rattrapé le coup. Ceux qui se seront pointés devant le théâtre mercredi devaient être contents.
P.S. bis. Sur le site de la Ville de Bordeaux, La Voix humaine est affiché dans la rubrique culturelle à l'entrée Opérette.
Sont-ils taquins ! À moins que le goût de Bordeaux pour le grand genre, pourtant sérieusement mis en péril par les récents aménagements urbains, ait conduit à de telles extrémités.
P.S. ter. Une excellente adresse (encore une exclusivité du Bajablog) : le restaurant italien Toscane, 6 rue Cancéra (près de St-Michel). C'est tout petit : réservation nécessaire.
C.
PS: Dans le film Rossellini, il n'y avait effectivement pas de basculement vers la folie et je crois qu'il suivait le texte de Cocteau d'assez près malgré l'adaptation...
Quelle idée de mettre en scène la Cléopâtre de Berlioz, ce n'est pas fait pour, tout le "geste" est déjà dans la musique... Alors est-ce qu'elle a voulu y faire un théâtre (du 19e) dans le théâtre, la cantatrice qui téléphone après avoir chanté en diva de carton pâte?...Peut-être. Comme tu le dis, dommage pour Berlioz. Mais si déjà elle l'a bien chanté et donné son (grand ) ton à cette oeuvre, c'est déjà formidable car c'est rare.
Je suis bien content que sa Voix Humaine marche, ainsi que sa voix tout court. Cette fille brûle de mille talents, et de tous les bûchers, romantiques ou pas.
Merci de ce maxi compte-rendu, on y est, on la voit, on l'entend!!
Je voulais y aller, mais, ce n'est pas possible. Dommage.
À la réflexion, c'est vraisemblable oui. En même temps, la gestuelle pendant "Grands pharaons" se veut manifestement non conventionnelle, si bien que je persiste à trouver ça raté scéniquement. Et comme tu dis, le geste est déjà dans la musique, et c'est absurde de tirer ça vers le spectaculaire démonstratif (à petit budget néanmoins) du grand opéra.
Avec la cantate Herminie de Berlioz (d’après la Jérusalem délivrée), Mireille Delunsch a laissé ce qui est sans doute un de ses plus beaux témoignages discographiques, d’un strict point de vue vocal : c’était en 1994 sous la direction cérébrale et tiède d’Herreweghe.
J’aimais bien la direction de Herreweghe, moi.
Car le cœur de ce spectacle en solo, c’était La Voix humaine de Poulenc, ce monodrame dont l’inspiration musicale est pour le moins sujette à caution, mais de toute façon torpillé, à mon sens, par le texte de Cocteau et par son mélange navrant de trivialité navrante et de niaiserie.
Et comme il colle au plus près du texte de Cocteau… Oui, niais et navrant, on n’est pas loin du compte. La plus grande réussite de Cocteau dans le domaine de l’opéra est probablement, à mes yeux, l’Antigone d’Honegger. Relecture d’Œdipe-Roi pas trop loin du texte, avec bien entendu le Créon-ridicule-ténor-de-caractère qu’on attendait. Malgré le côté prosaïque si caractéristique, ça fonctionne plutôt bien.
Musicalement, quelques belles idées tout de même (le thème dégoulinant lorsqu’elle découvre qui est au téléphone, par exemple). Le problème, c’est juste que ces belles idées ne sont que deux. Et encore recyclées après avoir passé l’épuisement le plus complet.
L’ONBA s’est par ailleurs fort bien tiré de l’affaire.
Dépouillé, le début du spectacle l’est moins qu’il ne donne une impression de pauvreté avec La Mort de Cléopâtre. Tout se passe à l’avant-scène sur fond d’obscurité, une rampe de cinq lampes jetant une lumière mordorée « à l’ancienne ». Pendant l’introduction orchestrale, Cléopâtre s’extrait d’un triptyque représentant l’intérieur d’un palais égyptien en trompe-l’œil dont elle déplie les panneaux et qui est placé sur un petit podium de 3 ou 4 degrés. Pas de doute, c’est bien Cléopâtre : Delunsch est enveloppée de la tête aux pieds dans une parure royale dans les bleu, vert et or, et coiffée d’un némès égyptologiquement correct.
Au moins on sait où on est, même si on se défend mal de soupçonner qu’on a recyclé là un costume d’Amnéris. Mais ce qui laisse sceptique, c’est que l’actrice semble ne guère savoir que faire : elle contemple le tryptique, le caresse, va un peu vers le côté cour, un peu vers le côté jardin, etc. Sa mobilité reste réduite puisque qu’elle ne quitte jamais cette petite aire de jeu frontale.
Oui, la seule trouvaille était sans doute d’avoir caressé ce piédestal (pourquoi ?)… Maigre. J’émettais l’hypothèse d’une nostalgie du temps où on laissait les chanteurs tranquilles, bien mis en valeur dans des costumes avantageux. Qui n’a pas vu les shorts égyptiens de Del Monaco et les peignoirs médiévaux de Siepi n’a rien vu.
Plus grave : alors que le visage de Delunsch est un spectacle théâtral à lui seul, on n’en voit à peu près rien : peu éclairée, l’actrice tourne trop souvent le dos au public, et reste de toute façon engoncée dans ce costume qui l’emprisonne tandis que le maquillage « égyptien » émousse l’expressivité d’un visage dont on discerne alors mal les traits. J’ai écrit « engoncé » exprès, car pendant toute la cantate, j’ai eu cette impression d’une certaine gaucherie scénique (un comble pour Delunsch !) si bien que je me suis mis à espérer un moment où elle se déferait de cette carcasse de scarabée : « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent… » Eh bien non.
On y a vainement cru aussi. Elle était souvent tournée côté jardin, vers la caméra.
L’invocation aux Lagides est chantée à genoux à l’avant-scène, accompagnée d’une gestuelle vaguement rituelle mais surtout répétitive, qui donnait là encore le sentiment d’un effort non abouti de « meubler ». Quant au suicide, il donnait lieu à des effets discutables. Pour mimer, la morsure du serpent, Delunsch met la main dans une sorte de cavité à l’extrémité d’un panneau du triptyque, et sur l’accord de la morsure, on a droit à un éclair de néon : mouais… Et pendant le postlude orchestral mimant l’agonie, Cléopâtre étendue sur le podium se trouve saisie de convulsions spectaculaires : mouais (bis)…
Le néon me paraissait assez conforme à la musique, moins pesant que les convulsions en tout cas. Oui, on la sentait vraiment gênée pour trouver des gestes adéquats. Il faut dire que le texte est bien abstrait pour être joué à la scène… Comment figurer la honte ? En se couvrant le visage pendant vingt minutes ?
Musicalement, on est heureusement moins frustré. L’orchestre est hélas notablement laborieux, d’une cohésion souvent problématique et sans la flamme nécessaire. La direction de Kwamé Ryan est certes détaillée, mais ne soutient guère la tension. Dans le postlude, pris à un tempo retenu, la musique n’est pas « remplie » par l’intensité voulue. L’accompagnement de l’invocation aux Lagides était plus réussi.
Un peu épais, certes, mais cette musique est diablement difficile à maîtriser stylistiquement. Par rapport aux habitudes de l’orchestre, c’était plutôt bien. Je n’ai pour ma part pas de réserve majeure à formuler.
Quant à la soliste, après les échos alarmants de son état vocal dans le récent Idoménée parisien, j’ai été heureusement surpris de retrouver l’aigu impérieux et ardent de ses Gluck, et dans l’ensemble une voix à peu près indemne de crispations. Le grave sonne de façon superbe, et le premier récitatif était splendide. Les derniers mots entrecoupés de la reine sont admirablement dosés, stylés et prenants, avec cette noblesse de ton qui caractérise l’ensemble de cette interprétation.
Cependant, il lui manque une largeur suffisante dans le medium : dans la séquence agitée qui suit l’invocation (« J’ai d’un époux déshonoré la vie, etc. »), la voix peine vraiment à passer l’orchestre dans la fosse. La respiration n’est pas toujours non plus impeccablement maîtrisée. Reste une interprétation de grande allure, très gluckienne, et aussi éloignée que possible des vociférations brouillonnes gravées par Béatrice Uria-Monzon avec Casadessus.
Oui, toujours ce problème de projection dans le bas médium. La façon de nasaliser la voix, de l’acidifier pour faire passer l’orchestre continue à alarmer nos sentiments paternalistes pour la durée de nos réjouissances en sa compagnie.
Entièrement d’accord pour le récitatif d’entrée, totalement souverain, diction limpide, phrasés ciselés, intentions saillantes. Le plus grand moment de la soirée.
En fin de compte, j’ai vraiment été très convaincu par cette Cléopâtre, mise en scène ou pas.
Il n’y a pas d’entracte : Cléopâtre reparaît devant le rideau pour saluer, on lui offre des roses rouges… qui seront un des accessoires de la mise en scène de La Voix humaine.
Une très belle trouvaille que ces roses qui servent à la voix à figurer la gloire passée de la femme abandonnée (qui les détruit méthodiquement) et le désespoir qui mène au suicide (en passant ses mains sur les tiges comme pour s’ouvrir les veines avec les épines).
Pour le coup, j’ai été extrêmement séduit par la mise en scène : Delunsch tire à mon sens le meilleur d’une œuvre qui est ce qu’elle est, et de même vocalement.
Tout est dit. :)
ce n’est, je crois bien, ni grâce à la musique (parce que franchement…) ni grâce au texte mais en vertu des talents conjugués de la soliste et de la mise en scène.
En effet.
on ne comprend pas toujours les paroles (qui a dit "tant mieux" ?)
Pas moi, j’ai la bouche pleine.
Même la prière à deux balles (« Mon Dieu, faites qu’il rappelle… ») est impeccablement dite.
Ce moment est vraiment gênant. Même en acceptant l’esthétique de Cocteau (oui, elle doit bien se trouver quelque part), c’est tout de même extrêmement douteux par rapport au souci de « parler vrai » affiché.
Cependant, les inventions les plus heureuses sont d’une part ces moments où la Femme cesse de parler dans le combiné, mais soliloque à distance, comme si elle glissait petit à petit vers la folie
C’était très bien pensé et très bien réalisé, pour donner plus de fluidité à l’occupation scénique, au lieu d’être toujours penchée sur ce combiné. Mais toujours prête à se précipité sur le combiné pour répondre à nouveau.
Une question se pose alors, rétrospectivement : pour mettre en scène de la sorte cette défaite, ou plus exactement cette femme peu à peu défaite, peut-être Delunsch a-t-elle voulu partir d’une Cléopâtre corsetée dans ce costume et dans ces conventions ? Mais c’était bien mal servir la cantate de Berlioz.
Je ne suis pas sûr qu’elle pense que Cléopâtre elle aussi était une bourgeoise. Mais force est de constater que cette Mort de Cléopâtre était conçue comme un théâtre un peu figé, qui permettait de travailler ensuite sur la femme derrière l’actrice, qui donnait une profondeur supplémentaire à la Voix Humaine. Et ce chef au milieu de la scène, une sorte d’incarnation vaguement rêvée de l’homme au téléphone. (après tout, elle entend bien de la musique au téléphone…)
Il est un peu dommage que la cantate serve de faire-valoir, je suis d’accord. Mais le principe de l’articulation des deux parties du spectacle était bienvenu. Pas très original, certes, pourtant parfaitement réalisé, comme tu le soulignes, sans faute de goût. On aurait dans ce contexte aimé plus de soin pour Cléo.
Vu ce que j’avais entendu de son état vocal (Don Giovanni parisien crispé dans l’aigu), la bonne surprise a été pour les deux volets. Mais Dieu que cette Voix est longue !
Hé, ho ! Le grand opéra n'est pas (plus) nécessairement du Grand-Guignol. Merci de ne pas donner de nouvelles réserves pour les trésors de mauvaise foi des programmateurs.
En outre, je vois tout de même un parallèle net du ton et dans la nature de l'usage de cette inspiration historique.
Bien sûr qu'il y a continuité entre le grand opéra et la cantate de Cléopâtre, mais je m'y référais uniquement du point de vue du spectacle.
Merci pour vos commentaires : je reviens juste sur deux points.
« La prière "Mon Dieu etc." est vraiment gênante. Même en acceptant lesthétique de Cocteau (oui, elle doit bien se trouver quelque part), cest tout de même extrêmement douteux par rapport au souci de « parler vrai » affiché. »
>> C'est parce que vous avez perdu votre naïveté. Je vous jure que c'est tout à fait naturel chez les sentimentaux, petit libertin que vous êtes !
« Par rapport aux habitudes de lorchestre, cétait plutôt bien. Je nai pour ma part pas de réserve majeure à formuler. »
>> C'est très vilain d'être bordelais, vous savez ;-)
C'est à la fois concentré (un drame réduit aux dimensions d'une cantate de 20 mn) et dilaté (le prélude et le postlude ne seraient pas aussi étendus au théâtre, il me semble, où l'économie de la durée est plus stricte). D'où justement l'impression pénible que Delunsch s'échinait à meubler ces moments par une gesticulation inutile.
Il n'y en avait qu'une????....
C.
Il faut que l'inspecteur Sureau mène une enquête !
C'est mon côté Callas.
Tu dois pouvoir modifier ça au début du commentaire en coupant la balise font type/size. Ca se passe lorsque je rédige sous tratement de texte avant de poster. Sinon, généralement, la fenêtre plante et je perds tout. :) Pourtant, je m'efforce régulièrement de couper les balises parasites, mais apparemment certaines échappent à la rafle.
>> C'est très vilain d'être bordelais, vous savez… ;-)
Ca suffit d'avoir l'Orchestre de Paris et l'Orchestre National de France à mes trousses, au moins ils sont loin. Tu ne voudrais quand même pas que je me retrouve agressé par une horde de cornistes bordelais ?
Je ne dis pas le contraire. Le mettre en scène n'est pas évident, et en l'occurrence, on s'en serait passé.
Caroline :
"Elle était souvent tournée côté jardin, vers la caméra. "
Il n'y en avait qu'une????....
Oui, pour le quelques secondes journal de France 3 édition locale ou de la chaîne tv7, je pense. En revanche, deux micros bien positionnés. Peut-être pour les archives du théâtre ? On m'avait dit qu'il n'y en avait pas, mais je suis sûr qu'on me ment.
Il faut que l'inspecteur Sureau mène une enquête !
Si c'était un appareil photo, il était à la mode 1900, vu l'encombrement du malheureux photographe.
P.S. : Vous me préférez en modèle réduit ?
J'imagine que Bordeaux fait comme beaucoup de maisons d'opéra et archive les traces audio et parfois vidéo de ses spectacles.
C.
Je vais enfin pouvoir avoir une Mort de Cléo en français.
P.S. : En ce moment j'écoute les Poèmes d'Eluard de Poulenc par Leontyne Price, je pense que vous voyez le rapport.
« Première partie "la mort de Cléopatre" jai bien cru que jallais mourir aussi. Rien de lyrique là-dedans, un truc ... pénible (pour rester poli) comme on en entend rarement et on se dit que Berlioz aurait du en rester à la musique symphonique. Quelques lignes orchestrales intéressantes, mais franchement cest bien que pour les musicologues.
Côté texte, on ne comprenait rien de ce que Mireille Delunsch nous chantait. Ajoutez à cela quelques attaques mal assurées et le sentiment que cet ouvrage nest pas fait pour sa voix et on vient de passer une demie-heure : Ouf ça dure pas longtemps mais cest déja bien assez long.
La seconde partie "la voix humaine" de Francis Poulenc correspondait sans aucun doute davantage au répertoire possible de notre artiste . Japprécie beaucoup Francis Poulenc pour ses mélodies, mais là que cétait ... pénible aussi !.
Imaginez une "blonde" au téléphone pendant quarante minutes débitant des banalités (Même Françis Cabrel fait pas mieux) le tout sur la même phrase musicale, pas de mélodie que des onomatopées, je ne sais pas si jai pas plus de plaisir à écouter du rap.
Mireille Delunsch dont il faut reconnaitre que sa voix passait bien est peut-être une grande artiste , mais chanter des trucs pareils on a pas idée. En ce qui me concerne, je préfère me regarder un bon film à la télé ou au ciné.
Ca ma rappelé les expériences des maison de la Culture où sous couvert justement de culture on vous balançait des trucs sans queue ni tête pour vous faire réfléchir. Concernant lopéra , jy vais juste pour passer de bons moments lyriques, là il ny avait rien de lyrique, du masochisme pur jus, car il faut vraiment être maso pour prendre du plaisir à écouter ça et il faut être sûrement aussi sacrément maso pour le chanter.
Reconnaissons quil y eut des applaudissements nourris, il devait y avoir des spécialistes dans la salle, mais jai vu aussi beaucoup de gens qui napplaudissaient pas.
Imaginez labonné du Grand Théâtre, amateur de Lyrique, qui a ça dans son abonnement... il y a de quoi ne pas renouveler lannée prochaine !. Sur laspect programmation, ils auraient mieux fait de lui programmer deux opérettes de plus à la place, ça aurait équilibré un peu et il aurait sans doute été plus content.
Jentends dici les critiques, lon va me dire que je ny comprends rien que Mireille Delunsch est une artiste exceptionnelle et quelle était sublime... peut être, mais ce nest pas avec ce genre "doeuvre" que lon peut sen apercevoir ! Il y a tant et tant doeuvres oubliées de qualité qui ne sont jamais jouées, alors pourquoi sacharner à jouer des trucs qui pour le coup mériteraient bien quon les oublie ? »