Jeudi 18 janvier 2007
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Gluck / Metastasio
Il Parnaso confuso
¶ Circonstances de la création
En 1765 à Vienne, l'Impératrice Marie-Thérèse mariait son fils aîné l'archiduc Joseph à Maria-Josepha de Bavière. Pour la circonstance, Gluck composa un petit opéra-sérénade à sujet mythologique et allégorique sur un livret de Métastase : Le Parnasse alarmé ou Le Parnasse en alarme (c'est ce que j'ai trouvé de plus net pour rendre confuso en français).
4 personnages sont mis en scène : Apollon et les 3 Muses Melpomène (Muse de la tragédie), Euterpe (Muse de la musique), Erato (Muse de la poésie amoureuse). Ce sont tous des rôles de soprano : ils furent en effet créés le 24 janvier 1765 par 4 des sœurs de Joseph, à savoir Maria-Elisabeth, Maria-Amalia, Maria-Josepha et Maria-Carolina.
Un célèbre tableau de Georg Weikert, conservé à Versailles, représente cette exécution princière :
Ce livret métastasien, qui aménage astucieusement les allégories du théâtre de cour, sera ensuite mis en musique par d'autres compositeurs : la même année 1765, il sera celui du premier opéra de Myslivecek.
¶ Le livret de Métastase
L'art du livret consiste à faire quelque chose de rien, ou plutôt à célébrer le mariage de l'archiduc en déjouant la représentation allégorique attendue : l'opéra met en scène une sorte de répétition d'un épithalame qui ne sera jamais donné dans sa forme définitive. Le Parnasse, plongé dans la confusion, trouvera finalement son salut dans la protection auguste du couple princier.
L'opéra commence par l'arrivée d'Apollon sur le Parnasse qui exhorte les Muses à se hâter de célébrer dignement le mariage de "l'auguste Joseph" avec "l'étoile de Bavière". Oui, elles doivent se hâter car la cérémonie nuptiale aura lieu dès le lendemain.
Stupeur des 3 Muses, et angoisse de Melpomène qui se demande comment elle pourra inventer si promptement une œuvre digne de cette circonstance : air n° 1, « In un mar che non ha sponde » ( il s'agit d'un air de comparaison avec la détresse du marin pris dans la tempête).
Apollon les rassure avant de partir quérir les services de Thalie (Muse de la comédie) et de Terpsichore (Muse de la danse) : aria n° 2, « In fronte a voi risplende ».
Melpomène part chercher l'inspiration (!) dans la fraîcheur de la forêt voisine. Pendant ce temps, Erato prend la lyre, dont elle s'accompagne pour essayer un air amoureux : aria n° 3, « Di questa cetra in seno ».
Euterpe est enchantée. Erato l'invite alors à prendre elle-même sa flûte et de l'animer « di canoro fiato ». Euterpe prélude quand Melpomène l'interrompt : elle demande conseil à ses sœurs pour le sujet digne du mariage. Sera-ce Thétis et Pélée ? Non, trop rebattu. Hercule et Hébé ? Stérile. Amour et Psyché ? Non plus, trop fabuleux. Il faut, dit Euterpe, « imaginer des sujets plus tranquilles et plus suaves ». Melpomène repart se mettre à l'ouvrage.
Euterpe peut alors essayer enfin à son tour un épithalame : air n° 4 avec hautbois obligé, « Fin là dove aurora ». Erato et Euterpe se demandent alors quelle sera « l'idée maîtresse » qui unifiera leurs performances à toutes les 3. Il faut se hâter, car le soleil avance vers l'horizon.
Mais coup de théâtre : Apollon réapparaît pour leur annoncer que le mariage est déjà commencé ! L'Impératrice en effet a décidé de l'avancer. Il faut donc s'y rendre d'urgence. Les 3 sœurs, qui ne sont pas encore prêtes, sont désespérées. Melpomène exhale sa confusion et son désir de quitter le Parnasse pour se cacher désormais aux hommes et aux dieux : aria n° 5, « Sacre piante, amico rio ».
Apollon calme leurs angoisses. Qu'il leur suffise de paraître aux noces princières avec un cœur et un visage sincère : air n°6, « Vi scuseranno assai ». Mais quelle autre occasion aurons-nous, demande Erato, de montrer la gloire du Parnasse ? Ne craignez rien, répond Apollon, les nouveaux époux et leur lignée en fourniront toujours à l'avenir.
Tous les quatre chantent alors ces "amants fortunés", dont le regard protecteur doit rendre la confiance et la paix au Parnasse : quatuor « Nel mirar solo ».
L'ingéniosité de Métastase est grande : il nous offre une sorte d'épithalame par prétérition en faisant des répétitions d'une œuvre finalement court-circuitée la matière même de la représentation, tout en flattant un goût très rococo pour la surenchère esthétique et pour le narcissisme aimable de l'art. En effet, l'opéra condense comme en un miroir les divers registres ou styles expressifs du théâtre lyrique auxquels s'essayent les Muses. Le Cinesi fonctionnent un peu de la même façon, sans le substrat allégorique. Mais on peut aussi penser à ces opéras du XVIIIe qui mettent en scène les coulisses ou la répétition d'un spectacle, et dont Hofmannsthal s'est peut-être souvenu pour son Ariane à Naxos.
¶ La musique de Gluck
Pour cette musique festive, l'orchestre réunit des cordes, des cors, des hautbois et des bassons. Les airs (entre 7 et 9 minutes chacun, sauf celui d'Erato qui est plus court) témoignent du niveau musical et technique dont disposaient les jeunes duchesses...
Ils sont de caractère varié : de l'air brillant à vocalises dépeignant l'angoisse dans la tempête (n° 1) à l'air langoureux et extatique d'Erato (n° 4) que Cecilia Bartoli a magnifié dans son récital Gluck. L'air avec hautbois obligé, de couleur pastorale, témoigne lui aussi d'un très beau sens mélodique, et commence par un thème très proche de l'air de Fortuna au second acte du Songe de Scipion de Mozart (« A chi serena io miri »).
Le plus séduisant est peut-être l' air de Melpomène affligée (n° 5), construit sur un mouvement syncopé et qui déroule d'amples lignes vocales. Curieusement, les 2 airs d'Apollon sont nettement plus conventionnels (le second avec des notes piquées dans l'aigu, bof).
En définitive, le charme de cette musique très rococo tient, comme pour le livret, à la manière dont le compositeur nourrit et orne et un sujet qui risque la stérilité à tout moment.
¶ Discographique
Il existe un disque récent, publié en 2004 par Albany Records, et produit par John Ostendorf. Il se présente néanmoins de façon abusive comme "first recording" puisqu'en 2001 est paru une première version chez Agora, avec d'illustres inconnus : Dan Shen, Desiree restivo, Ilaria Torciani et Madgalena Aparta, sous la direction d'Adriano Bassi.
C'est le disque Albany que j'ai écouté :
Apollo : Danielle Munsell Howard
Melpomene : Julianne Baird
Euterpe : Mary Ellen Callahan
Erato : Marshall Cold
The Queen's Chamber Band
Eliane Comparone, clavecin
Direction : Rudolph Palmer
Rudolph Palmer est connu pour avoir enregistré avec des équipes américaines (où figure régulièrement Julianne Baird) plusieurs raretés de Haendel. Ce disque Gluck confirme son souci d'explorer des œuvres rares mais aussi les limites musicales de l'entreprise.
L'orchestre, sans doute trop raide voire scolaire, reste honorable. C'est surtout l'équipe vocale qui pèche. Marshall Cold, qui est un sopraniste, offre surtout les défauts ordinaires de ce type de voix (timbre désagréable, soutien problématique, expression sommaire), surtout si l'on songe que son seul air se heurte au souvenir de Bartoli. Mais quelle idée de confier l'air le plus suave de la partition à une voix aussi ingrate !
Des 3 sopranos féminins se détache Julianne Baird, qui a une certaine classe, avec un timbre plus personnel que les 2 autres, aux timbres trop anonymes et d'une acidité commune (M.E. Callham en Euterpe est quand même plus séduisante, avec une voix un peu plus charnue). Les airs de Melpomène sont ainsi exécutés avec une présence et une aisance suffisantes, même si on peut rêver beaucoup mieux. L'air d'entrée est enlevé d'un geste sûr, malgré une articulation trop molle du texte.
Par Bajazet
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Publié dans : uvres et compositeurs
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