Mercredi 17 janvier 2007 3 17 /01 /2007 02:59
En hommage à Aladin.

Lorraine HUNT
(1954-2006)

As with rosy steps the morn
Advancing drives the shades of night,
So from virtuous toils well-borne,
Raise Thou our hopes of endless light.
Triumphant Saviour, Lord of Day,
Thou art the Life, the Light, the Way !

Ainsi, de son pas de rose, le matin
Repousse en avançant les ombres de la nuit,
Ainsi, au-dessus des peines endurées,
Ô toi, fais se lever nos espoirs de lumière éternelle.
Sauveur glorieux, Seigneur du jour,
Tu es la vie, la lumière, le chemin !
    (Thomas Morell, Theodora, I, 4, Irène)


    Elle était de ces voix souples mais intenses qui donnent un  sentiment
troublant d’espace et qui par là suspendent le sentiment de la durée. C’était un de ces timbres étrangement pénétrants, mais à la beauté émouvante de ce chant s’ajoutait une sorte d’énergie spirituelle très particulière, qui enveloppait ses performances au théâtre comme au concert. Au risque de tomber dans le paradoxe, disons qu’elle était aussi de ces rares voix qui peuvent faire entendre la profondeur du silence, puisqu’après tout c’est là le privilège de la musique.

    Mezzo-soprano américaine, Lorraine Hunt s’est fait connaître dans le répertoire baroque, et dans Haendel en particulier. Elle chantait initialement en soprano d’ailleurs, comme en témoignent plusieurs disques Haendel avec McGegan (les rôles-titres de Theodora ou Susanna). Un peu plus tard, c’est dans les rôles de mezzo haendelien qu’elle s’est illustrée (Sesto dans Giulio Cesare dans la mise en scène de Sellars, Ariodante au Festival de Göttingen). Par parenthèse, il est vraiment très intéressant de la comparer dans ces rôles à Von Otter.

    Sa carrière commencée aux États-Unis lui a fait rencontrer Peter Sellars (elle fut l’Elvire de son Don Giovanni, récemment paru en DVD). Elle sera ainsi une de ses interprètes de prédilection, Hunt ayant manifesté des talents exceptionnels d’actrice lyrique. Leur collaboration est jalonnée par une Theodora à Glyndebourne déjà entrée dans l’histoire, El Niño de John Adams ou un spectacle autour des cantates pour alto solo de Jean-Sébastien Bach (Ich habe genug & Mein Herze schwimmt in Blut), où elle interprétait une malade au terme de sa vie. (Ce spectacle a été je crois montré à Paris).

    Sauf erreur, elle s’est révélée au public français dans la Médée de Charpentier au printemps 1993 à Paris (Opéra-Comique) et à Caen sous la direction de W. Christie et dans une mise en scène de J.-M. Villégier. Si le spectacle peinait à se hisser à un niveau comparable à celui d’Atys, Lorraine Hunt imposait sur scène une incarnation à couper le souffle. Noblesse, beauté magnétique, timbre en clair-obscur, voix insinuante mais capable de véritables déflagrations sonores, on voyait une tragédienne lyrique possédée par son rôle, admirable et aussi (c’est donné à peu) vraiment inquiétante.
    De même, il est rare d’entendre et de voir aussi parfaitement incarné l’alliage de violence et de majesté que réclame ce type de rôle tragique. À l'acte III, au moment où elle bascule de la femme éplorée à la furie (je crois que c'est à partir de « Dieux, souffrirez-vous cet hyménée ? »), elle se mettait à arpenter la scène avec une violence incroyable, mais sans rien d'ordinairement hystérique comme une régie ordinaire nous l'aurait infligé. On ne se serait jamais dit : "tiens , elle pique sa crise". On avait l'impression qu'elle aurait tout renversé sur son passage, c'était fascinant. Une Magicienne vraiment !
    Un disque a suivi (Erato) : écoutez directement l’acte III pour vous faire une religion : le lamento « Quel prix de mon amour ! »,  le dialogue vipérin avec Oronte (comment elle prononce la phrase « Vous ignorez ce qui se passe » !), toute la scène de sorcellerie avec une prière visionnaire à Pluton (« Roi du Cocyte »), tout cela constitue un sommet.

    En septembre 1996, Christie et Villégier proposaient à Garnier Hippolyte et Aricie, spectacle remarquablement raté à mon avis. Mais Hunt en Phèdre (elle alternait avec Isabelle Vernet), c’était quelque chose… ou plutôt c’était la tragédie en acte, et toujours cette voix capable de se déployer dans l’espace sonore et d’enfler la voix du pianissimo jusqu’à un fortissimo qui empoigne l’auditeur. C’est je crois une de ses grands vertus, cet art du son soudain fulgurant, elle en use avec une science souveraine dans Haendel (voir par exemple la cadence du premier air d’Irène, sur « such is thy name », dans le récital paru chez Avie). Elle avait ce relief théâtral extraordinaire, immédiat, mais en même temps la voix, l'expression semblaient venir de très loin, de quelque part d'intimement profond. J'ai du mal à l'expliquer. Cette dimension passe en partie au disque.
    Réécoutons cette Phèdre à l’acte III. J’avoue que dans ce rôle j’ai tendance à préférer globalement Bernarda Fink (version Minkowski), pour le timbre, pour la consistance et le mordant supérieur de la diction : sur ce point, la comparaison des deux est éclairante dans le duo avec Hippolyte "Ma fureur va tout entreprendre etc." Mais dans l'air "Cruelle mère des amours", Hunt a le geste plus large, et surtout elle est d'une morbidité lascive beaucoup plus marquée, quand Fink a quelque chose de plus austère. Les deux visions se défendent très bien, évidemment : question de dosage dans la conception.
    Dans la scène de l’aveu à Hippolyte, lorsque Phèdre lui répond :
Que dites-vous, ô Ciel ! quelle était mon erreur !
Malgré mon trône offert vous aimez Aricie ? […]
Tremblez, craignez pour elle un courroux éclatant :
Je ne le haïs jamais tant !
Hunt module la voix de façon renversante, en variant les couleurs et les intensités d'une manière qui semble infinie, et dans une ligne particulièrement plastique. Du très grand art.

    Couronnement ou plutôt épure de cet art de tragédienne, son Octavie aixoise (1999) sous la direction conjuguée de Minkowski et Grüber. À mon sens, elle a occulté tout le monde dans ce rôle. C’était littéralement sidérant, jamais le personnage n’a semblé à ce point dans une autre dimension par rapport aux autres protagonistes. Je ne crois pas avoir vu à l’opéra quelqu’un rendant à ce point sensible ce qu’est la majesté, sans rien de pompeux au sens extérieur du terme. Il y avait quelque chose de magnétique quand elle entrait de scène ou en sortait, sans ouvrir la bouche : l’évidence même du théâtre et dans les imprécations ou la lamentation, c’était un absolu d’incorporation, de fusion en un même corps du jeu et de la voix.

    Lorraine Hunt s’est souvent engagée dans la défense du répertoire contemporain, accrue après son mariage avec le compositeur Lieberson, dont elle a créé et gravé des mélodies sur des poèmes de Rilke. C’était d’ailleurs une interprète de lieder exceptionnelle : je me souviens encore de ses 7 lieder de jeunesse de Berg avec la Philarmonie de Berlin et Nagano (entendus à la radio). Elle a laissé des Mahler aussi, dans un disque écho d’un récital londonien, mais je ne le connais pas. J’ai également entendu une Mélisande bostonienne, avec Keenlyside et Haitink, d'un pouvoir de fascination à la hauteur de ce qu'on imagine.

    Dans les dernières années, Hunt avait abordé des rôles plus lourds : on retiendra sa Didon de Berlioz au Met, sans doute à la limite de son endurance vocale, mais où elle éclipsait purement et simplement, par sa sensibilité et cette subtilité dans la force qui est un de ses traits de gloire, la Cassandre de Voigt et l’Énée de Heppner, l’un et l’autre plus sonores mais aussi plus communs. J’ai oublié de dire que son français était magnifique.

    Les aléas de la poste ont fait que je n’ai toujours pas reçu son dernier disque, avec les Neruda de Lieberson, de sorte que je terminerai en évoquant son disque de cantates de Bach en 2002, où elle est accompagnée par un orchestre d’instruments modernes, dirigé de façon prenante d’ailleurs. Le chant n’a pas la magnificence de Baker, par exemple, il exhale quelque chose de plus fragile, de plus humain que majestueux, ou de plus intime tout simplement, et l’investissement émotionnel y est considérable.
    La cantate 199, « Mein Herze schwimmt in Blut », déploie toute l’éloquence du repentir dont Bach est capable, et Hunt lui confère un ascendant extraordinaire, tant par le timbre que par le phrasé ou la dynamique. L’air « Tief gebückt » est inoubliable, qui chante l’humiliation du pécheur se prosternant devant Dieu : jamais la dignité du suppliant n’aura paru ainsi auréolée, paradoxalement, d’autorité. Tout y respire la ténacité expressive, aussi éloignée que possible des manières évanescentes, inoffensives, trop souvent infligées par certains baroqueux. Le chant semble ici l’exhalaison entêtante du sentiment religieux.
    La cantate 82, « Ich habe genug », se déploie quant à elle comme une sorte de berceuse de la mort prochaine et consentie. Elle procède à l’origine de la fête de la Purification de la Vierge, à partir de l’épisode évangélique de la Présentation au Temple et des paroles du vieillard Siméon : Nunc dimittis. Le récitatif s’y réfère d’ailleurs explicitement. Le premier air ressasse comme une litanie ce contentement étale, qui est acceptation de la mort et abandon du monde, et  le second le module comme endormissement volontaire dans l’éternité. L’air conclusif sonne alors avec une ardeur étrange dans l’affirmation : « Je me réjouis de ma mort » (« Ich freue mich auf meinen Tod »).
    Lorraine Hunt chante avec une étendue de nuances et des dosages de timbre étonnants (la tenue sur « Fallet sanft und ewig zu » dans le second air, la plongée dans le grave sur « Tod » dans la premier vers de l’air conclusif). Le ton est apaisé, sans être jamais uniforme, et le chant s’épanouit dans les lignes ressassantes et hypnotiques de la composition. On est saisi par la maîtrise des silences dans le phrasé, et par les respirations, avec leur inspiration juste perceptible, si douce, que Hunt intègre à son expression : cette inspiration délicate mais sonore, légère comme le vent du soir, c’est comme un dernier souffle heureux.
    À la fin de la cantate, l’usage expressif du contrôle dynamique n’est pas moins admirable : le dernier récitatif ne recule pas devant des effets de forte intensité quand il s’agit de dire le désir impérieux de la mort (« Nun ! ») et la vocalise sur « freue » est idéalement ambivalente : énergique, presque véhémente mais étrangement sereine dans son ardeur même. S’y exprime enfin cette joie impérieuse qui fait entendre non plus la voix de qui se prépare à entrer dans la mort, mais celle, altière, d’un officiant.
 

   
    Voilà. J’ajoute une discographie. La priorité est selon moi le récital Haendel chez Avie, pour sa beauté, son émotion, et aussi parce qu’il laisse bien deviner les 2 visages de son génie, le mystère consolant et le ravage. Qui chante l'air d'Irène « As with rosy step the morn » avec cet art du chant totalement aboli dans l'immédiate poésie du mystère ?



¶ Discographie et vidéographie de Lorraine Hunt

ADAMS, El Niño, dir. Nagano, Nonesuch.

BACH, Le Petit Livre d’Anna Magdalena Bach, dir. McGegan, HM.
BACH, Cantates « Ich habe genug » & « Mein Herze schwimmt im Blut », dir. Smith, Nonesuch.

BRAHMS, « Unbewegte laue Luft », donné en bis du récital à Wigmore Hall avec R. Vignoles, BBC.

CHARPENTIER, Médée (rôle-titre), dir. W. Christie, Erato

BRITTEN, Phaedra, dir. Nagano, Erato.

DELAGE, Quatre poèmes hindous, Moab Festival.

FAURÉ, Pelléas et Mélisande, dir. Ozawa, DG (rééd. éco.).

HAENDEL, Ariodante (rôle-titre), dir. McGegan, HM.
HAENDEL, Theodora (Theodora), dir. McGegan, HM.
HAENDEL, Theodora (Irene), dir. Christie, m.e.s. Sellars, DVD.
HAENDEL, Susannah (rôle-titre), dir. McGegan, HM
HAENDEL, Messiah (soprano), dir. McGegan, HM.
HAENDEL, Clori, Tirsi e Fileno, dir. McGegan, HM.
HAENDEL, Arias for Durastanti, dir. McGegan :
airs d’Agrippina (« Ogni vento », « Pensieri »), Radamisto (« Ombra cara », « Qual nave »), Muzio Scevola (« Dimmi, crudel Amore »), Ottone (« Vieni, o figlio » : une merveille !), Giulio Cesare (« Svegliatevi nel core », « Cara speme », « L’angue offeso », « La giustizia »), Arianna in Creta (« Mirami », « Qual leon »).

HAENDEL, Airs de Theodora (tous ceux d’Irène, récitatifs compris) et de Serse (« Se bramate d’amar », « Frondi tenere ») + cantate La Lucrezia, dir. Bicket, Avie.
HAENDEL, Extraits du rôle de Déjanire dans Hercules, dir. Harbison, Avie [le CD, intitulé Lorraine at Emmanuel, comporte aussi des extraits des cantates 30 et 33 de Bach].

HARBISON, Due libri dei Motetti di Montalte, dir. Yoo, Archetype.
HARBISON, Musique de chambre avec voix, Naxos 2006

LIEBERSON, Rilke Songs (avec orchestre), Bridge.
LIEBERSON, Rilke Songs (avec piano) + Ashoka's Dream Triraksha's Aria, live Wigmore Hall, BBC.
LIEBERSON, Neruda Songs (avec orchestre), dir. Levine, Nonesuch 2006.

MAHLER, Symphonie n° 2 « Résurrection », dir. Tilson-Thomas, Avie.
MAHLER, Rückert-Lieder (avec orchestre), Moab Festival.
MAHLER, Rückert-Lieder, live Wigmore Hall, avec R. Vignoles au piano, BBC.

MONTEVERDI, Le Retour d’Ulysse (Minerve), dir. R. Jacobs, HM.

MOZART, Idomeneo (Idamante), dir. Mackerras, EMI.
MOZART, Don Giovanni (Elvira), dir. Smith, m.e.s. Sellars, DVD, Decca

PURCELL, The Fairy Queen, dir. Norrington, EMI.
PURCELL, Dido & Aeneas, dir. McGegan, HM.

RAMEAU, Hippolyte et Aricie (Phèdre), dir. Christie, Erato.

RESPIGHI, Il Tramonto, Sony.

SCHUMANN, Mignon-Lieder extraits du Wilhelm Meister + Mein schöner Stern + lieder en duos avec Kurt Ollman (Er und sie, Unterm Fenster, Wiegenlied), M. Barret au piano, Koch.

Live at the Wigmore Hall (Haendel, Mahler, Lieberson) : récital avec piano (R. Vignoles), BBC (rééd. 2007) :
Mahler, Rückert-Lieder ; « Scherza infida » (Ariodante) ; « As with rosy steps the morn » (Theodora) ; Lieberson, 2 Rilke Songs ; Deep river ; Brahms, Unbewegte laue Luft

Spanish Love Songs (Granados, Turina, Rodrigo, Schumann, Wolf), avec Joseph Kaiser (ténor), Steven Blier & Michael Barrett (piano), Bridge.


Par Bajazet - Publié dans : Artistes
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