Samedi 13 janvier 2007 6 13 /01 /2007 21:52
Stravinski, Œdipus Rex
Radio de Cologne, 1951
1 CD Archipel, 2006

Œdipus : Peter Pears, ténor
Jocasta : Martha Mödl, mezzo
Creon / le Messager : Heinz Rehfuss, baryton
Tiresias : Otto von Rohr, basse
Le Berger : Helmut Krebs, ténor
Récitant : Werner Hessenland

Chœur d’hommes (renforcé) de la Radio du Nord Ouest de l’Allemagne
Orchestre de la Radio de Cologne
Direction : Igor Stravinski





1) L'œuvre
    Ni vraiment opéra, ni vraiment oratorio, cette œuvre concise (50 minutes environ), écrite pour quelques solistes et chœur masculin, tient un peu des deux, les scènes étant juxtaposées, ponctuées par un récitant (rôle tenu par Jean Cocteau à la création à Paris en 1927). le fait que le récitant annonce à l'avance la teneur de la scène qui va suivre désamorce de façon très caractéristique le suspens dramatique. Typique du néo-classicisme de l’entre-deux-guerres, en réaction au post-romantisme comme au modernisme le plus radical dont Stravinski avait pu être le fer de lance, elle est évidemment construite d’après la tragédie de Sophocle, ici concentrée et réduite en latin par Jean Daniélou (le futur cardinal).

    Le choix du latin est essentiel. Stravinski avait d’abord envisagé le grec de la tragédie originale, avant de choisir une langue morte, délibérément « figée » et connotée par son emploi rituel, en accord avec le statisme liturgique de la dramaturgie. L’invention musicale privilégie le rythme déclamatoire sur la mélodie lyrique, l’air de Jocaste étant le seul moment vraiment « lyrique », parodiant d’ailleurs la forme baroque du récitatif + air da capo. De même, la partie d’Œdipe développe dans l’acte II des coloratures stylisées intégrées à la récitation.

    Cette priorité accordé à la scansion du texte se retrouve dans l’écriture orchestrale, dépourvue de cordes (sauf une harpe) et où les bois et les percussions ont un rôle essentiel. La ligne vocale affectionne  le martellement sur une même note, et plus largement le refus de l’intervalle « chantant ». Stravinski aime aussi manifestement à jouer des répétitions ressassantes sur certains mots : dico, dixit, trivium, oracula, cecidi, etc. Le jeu sur les dentales et sur occlusives ([k] en particulier) semble spécialement développé. De cette écriture résulte une couleur incantatoire volontiers anguleuse et finalement prenante. Là encore, l’horizon liturgique, sur un mode plutôt minéral, antilyrique, semble déterminant.
    Ce que j'ignore en revanche, c'est si Daniélou a reproduit des structures rythmiques de la métrique latine, dynamisées ensuite par le compositeur. C'est l'impression qu'on a par moments (chez le chœur en particulier), mais je n'en suis pas sûr du tout.

    L’écriture chorale me semble avoir directement influencé Poulenc dans ses Carmélites (très net dans le chœur final), et je me demande quel est le rapport avec les œuvres de Carl Orff, que je ne connais pas assez pour postuler une inspiration directe à partir de Stravinski.

    Œdipus Rex fut créé au concert, mais une première version scénique fut donnée à Vienne dès 1928. Aujourd’hui, on le donne de temps en temps à la scène couplé avec un autre opéra court du XXe siècle : au Palais Garnier sous Liebermann, il fut monté par Lavelli associé (sauf erreur) à L’Enfant et les sortilèges ( !). Récemment, l’Opéra de Montpellier l’a donné à la suite de Sancta Susanna de Hindemith, ce qui est plus conséquent, outre l'intérêt de ce petit opéra expressionniste de Hindemith.

    L’œuvre est disposée en 2 séquences (apparemment désignées comme « actes ») à peu près égales en durée :

Prologue (récitant)
ACTE I
¶ Chœur : Caedit nos pestis
¶ Œdipe & Chœur : Liberi, vos liberabo
[Récitant]
¶ Entrée de Créon, rapportant l’oracle : Respondit Deus
¶ Œdipe & Chœur : Non reparias
[Récitant]
¶ Chœur : Delie, expectamus
¶ Entrée de Tiresias : Dicere non possum
¶ Chœur : Gloria !
 ACTE II
[Récitant]
¶ Entrée de Jocaste (récitatif et air) : Non erubescite, reges
¶ Dialogue de Jocaste et d’Œdipe (avec le chœur)
[Récitant]
¶ Entrée du messager annonçant le berger : Adest omniscius pastor
¶ Dialogue d’Œdipe et du berger : Oportebat tacere
[Récitant]
¶ Retour du messager annonçant le suicide de Jocaste : Divum Iocastae caput
¶ Chœur final


2) La version de Cologne 1951
    Globalement, c’est superbe. J’ai toujours entendu dire que Stravinski était souvent négligent en dirigeant ses propres œuvres, et j’imagine qu’un Salonen, par exemple, est plus rigoureux et doit dégager des arêtes plus nettes (Boulez sans doute doit tenir cette œuvre néo-classique en horreur…).
    Le récitant parle en allemand dans cette exécution réalisée pour la radio : si cette partie était prévue en français à l’origine, elle a été rapidement adaptée à la langue de l’auditoire, pour des raisons évidentes. Hessenland est sobre et net, rien à dire.
    Le chœur est d’une très belle couleur. De façon générale, la couleur vocale prégnante des chanteurs est particulièrement impressionnante ici. Le wagnérien Otto von Rohr m’a paru très discipliné en Tiresias, avec toute l'autorité attendue. Heinz Rehfuss est magistral dans le double rôle de Créon et du Messager : beauté vocale, concentration, précision rythmique et intégration de la pulsation à la ligne, c’est magnifique et pénétrant. J’ai toujours beaucoup aimé ce chanteur, de toute façon.

    Le couple royal réunit deux grands interprètes, qui partagent une certaine aspérité de timbre en même temps qu’une appréciable fraîcheur vocale. Peter Pears est excellent, avec son timbre étrange de ténor : la voix est immédiatement reconnaissable, mais sans les ternissures et l’élocution bizarre qui viendront plus tard. Il est très expressif, quoique parfois un peu poussé dans les dessins compliqués de la ligne vocale. Sa familiarité avec l’oratorio est cependant profitable ici. Sa vertu cardinale est d’imposer aussitôt un personnage mystérieux et éloquent.
    Quant à Martha Mödl*, au sommet de sa beauté vocale et forte d’une diction exceptionnellement incisive, elle fascine d’entrée par ce timbre fauve qui semble issu de l’origine des temps, avec ce quelque chose de primitif (uralt, diraient les Allemands) qui va si bien à l’esthétique archaïsante de l’œuvre. Pour autant, elle n’est pas spécialement à l’aise avec l’écriture. Les grandes courbes de l’air sont un peu heurtées, la vélocité du duo avec Œdipe un peu raboteuse, contrairement à ce que je me rappelle de la splendeur de Troyanos par exemple (version Bernstein). Mais la partie médiane (« Oracula, oracula, mentita sunt oracula ») est sidérante. Et quel ton ! En un sens, Pears et Mödl me semblent avoir ici les qualités de leurs défauts : leur âpreté, leur étrangeté évitent superbement toute psychologie opératique à des personnages qui sont davantage conçus comme des célébrants que comme des personnages à part entière.

    Une magnifique version, éditée dans un excellent son mono, avec en complément la Symphonie pour instruments à vents de Stravinski, donnée lors du même concert.
    N.B. J’avais entendu cette œuvre pour la première fois il y a plus de 20 ans dans la version Bernstein récemment rééditée (Sony), avec Kollo ( !) et Troyanos. J’en garde le souvenir d’un geste très large, beaucoup plus « lyrique ». Il faudrait réécouter ça. Par ailleurs, j’imagine Shirley Verret idéale en Jocaste. Sans doute l’a-t-elle chantée.

* Sur Martha Mödl voir ici même :
http://isoladisabitata.over-blog.org/article-4932551.html




Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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