Samedi 6 janvier 2007 6 06 /01 /2007 02:15

    Pour changer, un chef d'orchestre, et qui n'aura guère dirigé d'opéra. Il y a certes un célèbre Così fan tutte live à la Scala en 1956 (Schwarzkopf, Merriman, Sciutti, Alva, Panerai, Calabrese) dont le son est je crois de piètre qualité (divers éditeurs). Je ne l'ai jamais entendu. Voici ce qu'en écrit Kaminski dans la Discographie de L'Avant-Scène (n° 131/132) :
    « une articulation claire et puissante, rien de suave ni d'arrondi dans les confrontations dramatiques et pourtant un lyrisme déjà profond et large, très "vocal" et italien — ce qui profite toujours à Mozart »

    Kaminski admet d'ailleurs que la conception du chef « n'est encore qu'à l'état d'esquisse », et condamnée à l'être : Guido Cantelli est mort à Orly dans un accident d'avion quelques mois plus tard, le 24 novembre 1956, à l'âge de 36 ans. Il venait d'être nommé directeur musical du Théâtre de la Scala, succédant ainsi à Giulini.



    Il existe un biographie documentée :
Laurence Lewis, Guido Cantelli. Portrait of a maestro, San Diego, Barnes, 1981.

    Né en 1920, d'abord pianiste (il se produisit dès 14 ans), sa carrière de chef n'avait pu  se développer qu'une fois la guerre achevée. Ne faisant pas mystère de son hostilité au nazisme, il avait été déporté dans un camp de travail à Stettin (1943-1944), puis hospitalisé à Bolzano. À la Libération, il dirigea l'Orchestre de la Scala (le père de Claudio Abbado en était alors violon solo).
    Mais c'est le rôle de Toscanini qui fut déterminant. Impressionné par le jeune Italien, il l'invita à diriger à New-York l'Orchestre de la NBC qu'il avait fondé. Premier concert en janvier 1949, avec un succès retentissant, couronné par Time Magazine. D'autres suivront, ainsi qu'une série d'enregistrements avec cet orchestre, récemment rééditée dans un coffret Testament.  On y compte deux symphonies de Haydn (88 et 93).
    Toscanini eut tôt fait de reconnaître en Cantelli son héritier spirituel. (Les deux étaient capables de colères homériques en répétition.) On devait d'ailleurs cacher au vieux chef la mort accidentelle du cadet de peur d'aggraver sa santé : Toscanini mourut deux mois après Cantelli, à l'âge de 89 ans.

    À partir de 1951, Cantelli devint chef régulier du Philarmonique de New-York, en alternance avec Bruno Walter et George Szell. Walter Legge, de son côté, lui fit enregistrer plusieurs programmes symphoniques avec le Philarmonia, dont quelques-uns en stéréo. Ces disques ont été réédités par EMI et surtout par Testament.
    On y trouve entre autres l'Inachevée de Schubert, les 1ère et 3e de Brahms, une 5e et surtout une 7e de Beethoven, la 4e de Schumann, l'Italienne de Mendelssohn (2 prises), la 6e de Tchaïkowski, et un ensemble Debussy (le Prélude à l'après-midi d'un faune, les Nocturnes sauf celui avec chœur, La Mer, des extraits du Saint Sébastien).
    Ont été aussi publiés en CD des prises américaines, dont un ensemble Wagner chez IDIS (ouvertures de Rienzi et de Faust, extraits de Parsifal, Voyage de Siegfried). Et un Requiem de Verdi (New York, 1955) avec Nelli, Tucker et Hines (Archipel).



    J'avoue ne connaître qu'un seul disque de Cantelli, mais qui fut un des grands chocs de mon adolescence, d'autant qu'il coïncide, au même titre que le Premier concerto pour piano par Gilels et Jochum, avec ma découverte de Brahms dont très longtemps je n'ai connu que quelques Danses hongroises. Il s'agit de la Première symphonie de Brahms (ré mineur), qui fut enregistrée en mai 1953, et rééditée vers 1980 par EMI, en collection très économique (elle s'appelait Trianon…). Diapason d'or, critique enthousiaste : j'étais novice et docile à la critique, j'ai acheté. La réédition en CD a été faite par Testament, avec en complément Siegfried-Idyll.



    Le temps n'a pas terni mon émerveillement, et même, ayant désormais l'oreille plus exercée, me rend encore plus cher cet enregistrement. J'ai du mal à parler de l'art des chefs (c'est plus facile avec les chanteurs !) mais je vais essayer, d'autant que le commentaire de Kaminski a déblayé le terrain.
    C'est en effet le mélange de rigueur (rythmique en particulier) et de lyrisme qui frappe d'abord, je crois. La symphonie de Brahms est très "tenue", sans le moindre alanguissement, sans la moindre sentimentalité nostalgique, l'intensité lyrique semble naître de la rigueur même de la lecture musicale. Aucune lourdeur orchestrale, la matière sonore est étonnamment fluide (quoique le discours soit très nettement articulé), solaire, exceptionnellement peu compacte, mais sans jamais donner l'impression d'un amoindrissement de la force expressive. Le premier mouvement irradie ce "lyrisme profond" dont parle Kaminski, sans rien abdiquer de la tension ni d'une certaine austérité. C'est un Brahms solaire, avec des contours saillants (on ne fait pas dans le "brumeux"), mais le mystère accompagne constamment cette éloquence fascinante. Il faut vraiment écouter ça, voilà tout.
    Dans Siegfried-Idyll, morceau si vulnérable à une forme de sentimentalisme et d'autre part délicat à équilibrer entre la douceur pastorale et les échos héroïques, la musique respire à la fois la tendresse et la noblesse, avec un mouvement constamment soutenu. On rêve de ce qu'un tel chef aurait pu donner dans des opéras de Wagner.

    Ces qualités doivent donner, j'imagine, d'étonnants résultats dans Debussy, mais comme je n'aime guère ce compositeur, il faudra vous adresser ailleurs pour plus de renseignements.
   
Par Bajazet - Publié dans : Artistes
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

Il n'y a pas de problème, ça passe très bien avec les chefs aussi... 

Ce que tu dis de Cantelli me paraît tout à fait exact, quelque chose de rigoureux, de direct, de tranchant, un peu façon Toscanini, mais aussi quelque chose de plus tendre et débonnaire.

Ma première à moi, c'est Swarowsky/Bamberg (apparemment, pour une fois, Alfred Scholz n'y serait pour rien), côté naturel et poésie.
Commentaire n°1 posté par DavidLeMarrec le 08/01/2007 à 22h38
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés