Mercredi 3 janvier 2007 3 03 /01 /2007 01:02


In memoriam
Werner Hollweg
(13 sept. 1936 - 1er janv. 2007)

    J'évoquais hier son Mitridate, et voilà que tombe la nouvelle de sa mort, des suites d'une maladie neurologique. Je ne l'ai entendu qu'une fois sur scène, en 1999 dans le Podestat de La Finta Giardiniera à Montpellier (avec Rensburg, Marshall, Petibon). La voix était en morceaux, ne restait que la présence.

    Hollweg n'a pas forcément bonne presse. Il est d'abord connu pour quelques grands enregistrements avec Harnoncourt au début des années 80, au premier rang desquels le célèbre Idomeneo issu des représentations de Zurich (Teldec).


    Son interprétation du rôle-titre était sans doute la plus typique de la manière très contrastive que Harnoncourt administrait (de façon neuve alors) à Mozart. La déclamation de Hollweg dans le récitatif n'hésitait pas, ainsi, à passer brusquement d'un pp presque sussurré aux éclats du ff à la limite de la vocifération. Piotr Kaminski appréciait cet Idomeneo en ces termes (L'Avant-Scène Opéra, n° 89, 1986, p. 130
) :

    « La voix est par moments très désagréable, sèche, au timbre ouvert et criard, sans aucun appui dans le grave, sans vraie substance — un "secondo tenore". Dans un ordre normal des choses, il serait un excellent Pedrillo. Evidemment, le souffle et la vocalise sont toujours là, mais pour l'expression il doit recourir à des effets purement extérieurs — comme Mathis et Schreier [version Böhm, DG], mais contrairement à eux, il s'en donne à cœur joie. Il semble d'ailleurs bien conscient de ses limites, d'où ce piano-pianissimo généralisé dans "Vedrommi intorno", modèle de nécessité-faite-vertu. Son récitatif est maniéré jusqu'à la caricature, et la manière en fut inventée, si je ne m'abuse, pour le compte de son Tito à Salzbourg [en 1976]. Depuis il la met à toutes les sauces : ce débit saccadé, nerveux, soi-disant autoritaire. Non, avec la meilleure volonté du monde, on ne saurait considérer ça comme du grand chant mozartien. »

   
Le jugement est sévère (un Pedrillo enlevant le grand "Fuor del mar" de cette sorte, je veux bien…), à la mesure d'un contexte polémique (la version Harnoncourt avait alors soulevé des transports d'enthousiasme dans la critique). Kaminski pour autant décrit bien ce débit tourné en maniérisme. L'usage du pianissimo dans l'air d'entrée du répond cependant, me semble-t-il, à un dessein expressif délibéré, mais passons… Voix très nasale en effet, foncièrement germanique, mais constamment investie dans une éloquence dont on peut certes discuter les moyens, mais intimement accordée aux options d'Harnoncourt.



    Cette éloquence éclate dans son Combat de Tancrède et de Clorinde avec le même Harnoncourt : Hollweg est un Testo nasal encore, indubitablement germanique, mais d'une puissance d'évocation inoubliable (l'invocation à la nuit, le fracas des armes). Je reste très attaché au ton âpre, altier qu'il met dans la partie de ténor du Messie, et je reste curieux de son Jephté de Haendel, toujours avec Harnoncourt et toujours chez Teldec. De fait, Harnoncourt a manifestement trouvé en lui des qualités précieuses à ses oreilles, et je rapprocherais volontiers de ce point de vue ces interprétations âprement expressives de Hollweg de celles de Trudeliese Schmidt, à qui il fut justement associé : elle est son Idamante et sa Pénélope dans Le Retour d'Ulysse de Ponnelle (DVD à paraître chez DG dans quelques semaines).

    Reste que d'une part la voix nasale a un caractère, une plénitude virile que Schreier n'eut jamais. C'est un ténor qui manque de poli et d'italianité, évidemment, mais qui peut vraiment séduire par son grain et sa présence – qui m'a toujours séduit en tout cas. Et que d'autre part il convient de se rappeler que sa voix s'est fatalement altéré avec les années, et que les disques avec Harnoncourt ne constituent pas le meilleur moyen de la goûter.


     Hollweg avait débuté sur scène en 1962 (Kammeroper de Vienne) et après plusieurs années en troupe à Bonn, il s'est imposé comme un ténor mozartien considérable. Wunderlich disparu, c'est lui qui reprit Belmonte dans la mise en scène de Strehler à Salzbourg plusieurs années de rang, de 1970 à 1975 (la dernière année avec Margaret Price, dont j'avais entendu dire à la radio que sa Konstanze s'était fait siffler… ce que j'ai du mal à croire ; passons). Nul témoignage de ce Belmonte hélas.
    Mais on trouve chez Philips, repris dans l'Édition Mozart, des enregistrements contemporains où Hollweg fait valoir une voix beaucoup plus stable et ronde : Soliman dans Zaïde (1973) avec Edith Mathis (plus tard il gravera le rôle de Gomatz chez Orfeo, avec Judith Blegen), et surtout un superbe Belfiore dans La Finta Giardiniera (1972), ou plutôt Die Gärtnerin aus Liebe (version singspiel d'époque), parmi une distribution fastueuse (Donath à son meilleur, Prey, Cotrubas, Troyanos… et hélas Norman, qui ne sait trop quoi faire d'Arminda ni de la langue allemande), hélas bridée par le chef. Écoutez Hollweg dans son air de l'acte II (« Care pupille »). Par comparaison, le Mitridate de 1977 sonne déjà moins plein, moins "posé".



    Regrettons l'absence discographique de son Ottavio (le caractère devait en être forcément très intéressant) et signalons qu'on peut l'entendre live en Titus londonien face à Baker et Minton (février 1976). Le chant est moins cultivé que celui de Burrows qui fera le disque, mais l'implication dramatique est autrement intéressante. En plus, Baker et Minton sur le vif, ça ne se refuse pas (coffret publié chez Gala, avec des Wesendonck de Minton en complément).
    En 1971, c'est lui qui chantait Basilio dans Les Noces de Klemperer (Margaret Price en Barbarina !) : je ne connais pas cet enregistrement, mais j'imagine  bien Hollweg dans le rôle, avec peut-être un autre chef que le Commnadeur Otto cependant.
    Ajoutons enfin à cette galerie mozartienne l'Âme chrétienne dans le machin intitulé Le Devoir du Premier Commandement (dir. Roland Bader, repris dans l'intégrale Brilliant) et  le Grand Prêtre de Neptune dans le second Idomeneo de Davis (avec Araiza) : grand relief, mais nasalité furieuse et tendance à aboyer (1991, c'était tard déjà). On peut aussi entendre un Idomeneo live à la Fenice, dirigé par Maag, avec Margarita Zimmermann en Idamante (Mondo Musica).

    En dehors des rôles mozartiens, on trouvera quelques opéras du XVIIIe : Ubaldo dans l'Armida de Haydn en 1968, avec Janowitz et Kmennt, chez Ponto, le Pylade de Gluck (live 1974) avec Richard Stilwell et… Marilyn Horne (brrrr) chez Bella Voce.
    Hollweg a peu chanté à l'opéra postérieur, et quasiment jamais le répertoire italien. Il osa même, jeune chanteur, refuser la proposition de Karajan qui le voulait en Rodolfo de La Bohème, considérant qu'il n'avait rien à y faire… La plupart de ses autres gravures d'opéras toucehnt au répertoire romantique allemand. Nous restent un Walther von der Vogelweide dans le Tannhäuser de Solti (Decca), un Obéron de Weber récemment publié chez Ponto (1973 : Hollweg y est impeccable !), une participation aux Drei Pintos de Weber/Mahler avec Lucia Popp (RCA),  le rôle-titre d'Alessandro Stradella de Flotow avec Donath (Gala).
    Plus exotique : un Argirio du Tancrède de Rossini, dans la version dirigée par Gabriele Ferro, avec Cossotto et Cuberli (c'est comment, ce disque d'ailleurs ? avis aux connaisseurs). On le trouve enfin dans l'enregistrement du Corregidor, cet étrange opéra de Hugo Wolf, en compagnie de Donath, Soffel, Fischer-Dieskau (Koch).


     Comme tout bon ténor allemand, Hollweg a tâté de l'opérette viennoise. Il chante Camille dans La Veuve joyeuse de Karajan (DG) — par parenthèse, plus personne n'évoque cette version qui était fort célèbre il y a 25 ans (avec Harwood et Kollo)… Plus tard vint Gabriel de La Chauve-souris sous la direction d'Harnoncourt (Teldec), face à la Rosalinde de Gruberova : couple improbable…
   


    À partir de 1980, Hollweg s'est davantage tourné vers l'opéra du XXe siècle. On doit signaler le live de Salzbourg 1983 (Orfeo) où Hollweg chante Camille Desmoulins dans La Mort de Danton de Gottfried Von Einem (d'après la pièce de Büchner). À la création (Salzbourg 1947), c'est Julius Patzak qui tenait le rôle. Il a aussi participé à la gravure du Charles Quint (Karl V.) de Krenek chez MDG (rôle du jésuite Borgia). Werner Hollweg a par ailleurs créé le rôle principal de l'opéra de Höller Le Maître et la Marguerite, d'après Boulgakov (1989).
    Au même moment, il s'est essayé à la mise en scène : Zaïde de Mozart au Festival de Vienne en 1983.
   

   
De ses qualités d'interprète du lied, difficile de juger en l'absence de disques disponibles, même si un coffret d'œuvres de Schumann publié par Intercord recèle ses Dichterliebe ! Un disque de ballades  est  paru en 1980, avec un magnifique programme où il devait exceller.  En voici le détail : de Schubert, Erlkönig, Der Zwerg, Lodas Gespenst ; de Loewe, Harald et Graf Eberstein ; et enfin de Schumann Der Soldat, Belsazar, Die beiden Grenadieren, Die wandelnde Glocke et Die feindlichen Brüder. Une réédition est intervenue en CD chez Teldec en 1989, augmentée de quelques Loewe (dont L'Apprenti sorcier de Goethe), mais il semble difficilement trouvable. Je pars en chasse !



    Pour le reste, sa discographie témoigne d'une grande carrière de chanteur d'oratorio
— Johannes Passion
de Bach avec Münchinger dans ses jeunes années (Decca),
— Neuvième symphonie
de Beethoven dirigée par Kubelik pour honorer la mémoire de Klemperer (avec Price et Minton, BBC Legends),
Missa solemnis de Beethoven dirigée par Giulini (son chef de prédilection) avec Arroyo et Hamari (Arkadia)
id. dir. Rudolf Barshaï (Capriccio)
— Symphonie Lobgesang de Mendelssohn avec Karajan (DG),
Paulus de Mendelssohn avec Fischer-Dieskau (EMI),
— Lazarus
de Schubert (dir. Chmura, Orfeo) : il chante Lazare
Das Klagende Lied de Mahler avec Haitink (Philips) puis Chailly (Decca).
 
    Enfin, ses gravures de Haydn confirment des qualités qui le distinguaient de l'autre Werner (Werner Krenn, au timbre plus suave et fluet) : la virilité, l'éloquence, et toujours ce ton plein et ce grain particulier. Pour
La Création, la version un peu oubliée de Dorati (1976) chez Decca (avec Popp et Moll, excusez du peu !) est toujours disponible, de surcroît en collection très économique (pour quelques euros en Allemagne : God save jpc). Et pour Les Saisons, mieux vaut éviter la version EMI de Karajan avec Janowitz et Berry, déparée par une prise de son épouvantablement réverbérée, et se tourner vers le live munichois de Kubelik (1972) publié chez Orfeo (avec Mathis et un superbe Franz Crass). Par exemple, dans le récitatif et air évoquant la canicule ("Dem Druck erlieget die Natur"), Hollweg est vraiment admirable, avec un sens du texte et un ascendant que Schreier (son concurrent objectif pour ce répertoire classique) n'eut pas à ce degré.


    * On peut lire un entretien (en allemand) accordé par Werner Hollweg à la Radio Bavaroise en février dernier à l'adresse suivante :
http://www.br-online.de/alpha/forum/vor0602/20060210_i.shtml

    (J'en donnerai un résumé ultérieurement si nécessaire.)

   
  


   
Par Bajazet - Publié dans : Artistes
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