Dimanche 24 décembre 2006
7
24
/12
/2006
01:37
Eh oui, 25 ans bientôt, mais c'est hier que j'ai retrouvé cette vidéo enregistrée à la TV belge en 1982. C'était donc à la Monnaie sous Gérard…
Mozart, Idomeneo
Direction : John Pritchard
Mise en scène : Gilbert Deflo
Décors : Ezio Frigerio
Costumes : Francesca Squarciapino
Idomeneo : Stuart Burrows
Idamante : Robert Tear
Ilia : Isobel Buchanan
Elettra : Christiane Eda-Pierre
Arbace : Alexander Oliver
Gran Sacerdote : Zeger Vandersteene
La Voce : Pierre Thau
Chœurs et Orchestre du Théâtre de la Monnaie de Bruxelles
La partition est donnée avec les coupures et accommodements d'usage : Arbace ne conserve que le récitatif "Sventurata
Sidon", Idoménée n'a plus "Torna la pace" (version de Vienne oblige) mais il chante la v.o. munichoise de "Fuor del mar". Plus gênant des coupures à l'intérieur des numéros : dans les récitatifs
(y compris dans la scène de reconnaissance), occasionnant quelques transitions scabreuses, mais aussi dans les airs : "Idol mio" est amputé sur la fin, le chœur "Nettuno s'onori" est abrégé (ce
qui peut se concevoir à la rigueur), la marche du II avec effet de lointain est diminuée de moitié (ce qui est absurde).
La direction de Pritchard, bien connue par les versions EMI (Glyndebourne, avec Jurinac) et Decca (avec Pavarotti), est décevante. Ouverture allante et sans
lourdeur, mais aussi très uniforme ; folie d'Electre juste de tempo et d'esprit ; mais "Idol mio" ou "Zeffiretti" sont en pilotage automatique, la pulsation de "Fuor del mar" se défait, et la
scène si intense du grand prêtre est d'une mollesse intolérable. Bref, c'est une certaine conception british un peu bonasse du seria mozartien.
Que dire du spectacle ? C'est du Deflo de bonne tenue, d'un classicisme pas toujours habité, mais d'une réelle beauté plastique.
Décor symétrique, à l'antique : côté jardin, un péristyle dorique surmonte quelques degrés, même chose côté cour, mais seul le côté jardin est éclairé dans des tons ocres ou
rougeoyant. Tout le fond de scène, surmonté d'un fronton néo-classique, est occupé par une sorte de grande verrière derrière laquelle apparaissent, surgissant de l'obscurité, un navire dans la
tempête (acte I), le bateau prêt à appareiller et battu par la nouvelle tempête (acte II) ou encore les corps dénudés des mourants (acte III). La plupart du temps, le fond de scène est laissé
dans la pénombre et quand il s'éclaire c'est dans des tons froids où le bleu domine, comme pour le côté cour.
Tout l'espace scénique ainsi bordé est dégagé, avec au sol du sable blanc. Deflo joue ainsi de silhouettes solitaires dans ce grand espace dominé par le dispositif
architectural (monologues d'Ilia, d'Electre ou d'Idoménée à l'acte I). Par contraste, les scènes "publiques" remplissent l'espace. Très réussie la confrontation du roi et du grand prêtre
(Vandersteene, excellent), avec le spectacle du peuple agonisant derrière la verrière. J'ai également apprécié qu'Electre ne se suicide pas en scène comme c'est souvent le cas (la vidéo du Met
avec Behrens est assez ridicule dans le genre : comment est-ce dans la mise en scène de Bondy ?), mais qu'après avoir perturbé le ravissement collectif elle sorte dans un état de démence,
conformément au livret ("Parte infuriata"). En revanche, l'idée de faire entrer Idoménée et Idamante dès la scène d'Electre et du chœur précédant l'embarquement ("Placido è il mar — Soave
zeffiri") n'est pas spécialement heureuse.
Le moment le plus prenant à mon sens : pendant le chœur final de l'acte II, après la grande apostrophe du roi à Neptune, un homme porte le cadavre d'un jeune adolescent et le
dépose aux pieds d'Idoménée, sous les yeux du peuple massé sur les côtés, et le rideau tombe sur le diminuendo bien connu, mais aussi sur le tableau du roi hiératique, le visage et les paumes
levées vers le ciel, dans la posture d'une sorte de pietà préfigurant le sacrifice du fils. Sobre, suggestif, fort, c'est vraiment très beau.
Les costumes sont antiquisants avec goût, mais c'est aussi un peu mêlé. Le roi apparaît en cuirasse, jupette et drapé pourpre. Idamante est lui en tunique plus
"méditerranéenne", de couleur claire. Ilia est elle vêtue en robe XVIIIe stylisée, couleur abricot. À Electre un drapé néo-classique, assez près du corps, couleur bleu nuit, et pour coiffure une
tiare dorée. Le grand prêtre évoquerait plutôt l'apparat vaguement "ethnique" de la Médée de Pasolini. L'ensemble reste cependant harmonieux, avec un
chromatisme raffiné et pertinent dans la différenciation des personnages.
Pour le reste de la régie, Deflo opte comme à son habitude pour un certain statisme dans les monologues. Je n'ai rien contre, mais les interprètes témoignent alors de dons
théâtraux très inégalement distribués... Ainsi, le jeu de Stuart Burrows est souvent un peu fruste, surtout que sa silhouette alourdie et sa tête un peu bovine imposent une sorte d'inertie
physique. De l'aisance dramatique, Eda-Pierre en a, en revanche, et son jeu écrase la distribution, fort d'une présence à la fois intense et pleine de finesse : rien à voir avec de l'hystérie,
même dans la scène de fureur. Le port des bras, le mouvement des mains est magnifique, mais aussi la dignité du port avec juste une manière de pencher le buste en avant, de briser la silhouette
au moment de la fureur finale qui est d'une économie admirable. Elle parvient ainsi à réunir dans son interprétation relief scénique et intériorité de l'expression.
Vocalement, c'est aussi Christiane Eda-Pierre qui offre la performance la plus remarquable, et de loin. Je ne suis même pas certain
d'avoir entendu un monologue d'entrée aussi magistral ! La couleur et l'ampleur de la voix sont merveilleuses, bien sûr, parfaitement jouissives, avec ce timbre corsé, plein, nourri (idéal pour
le rôle, malgré un grave un peu faible dans "o un ferro il dolore") mais aussi velouté. Elle dispense non seulement le tranchant et la véhémence, mais également un velours, une sensualité
rares dans le rôle. De même, elle réussit à équilibrer la fureur par la douleur d'une façon exceptionnelle, à l'acte I comme à l'acte III.
Car techniquement, c'est d'un confort absolu : les grands intervalles sont d'une intonation parfaite, sans rupture de la phrase ("Furie del crudo Averno" : exemplaire !), les
vocalises de l'air final sont impeccablement exécutées et timbrées, avec un effet de ricanement qui reste parfaitement musical et rigoureusement contrôlé. Cette scène de fureur donne d'ailleurs
la mesure d'une artiste qui pourrait s'en remettre sans peine à la seule splendeur nocturne de son organe et à sa présence dramatique : elle offre de surcroît de saisissants diminuendo sur "in me
finiràààà-àààà", et elle varie l'expression de "ceraste, serpenti" à chaque énonciation. Où comment lover la subtilité dans l'éclat de la véhémence. Voilà
des moyens généreux, mais aussi admirablement canalisés.
Peu importe dès lors que sa scène de l'acte II la trouve plus raide de chant, sans duretés toutefois. Il est vrai que la direction de
Pritchard est là à son plus pataud et métronomique, aucune fluidité dans "Idol mio" et encore moins dans "Soave zeffiri". Cela ne diminue en rien cette évidence : Eda-Pierre est une des plus
grandes mozartiennes du XXe siècle, et hélas une des grandes chanteuses les moins enregistrées !
Stuart Burrows était alors en fin de carrière. On lui pardonnera un italien hasardeux (djiyoya pour "gioia") et une expression parfois
inutilement véhémente. "Vedrommi intorno" est dépourvu de nuances, avec un "lo sparso sangue" très prosaïque. Burrows me semble aussi un peu à côté de la plaque pour "Fuor del mar", ici trop
agressif et comminatoire, ce qui ne correspond pas au sens des paroles, mais c'est un défaut fréquent chez les interprètes. En revanche, on ne peut qu'être impressionné par sa maîtrise vocale :
le ton reste royal et stylé, la ligne précise, et surtout quel souffle dans le grand air chanté dans sa version ornée originale (simplement amputé de la très longue vocalise de la fin). Le
premier trait vocalisant sur "minacciar" est ainsi chanté sans reprendre la respiration, et c'est assez renversant pour un chanteur de 50 ans. Les derniers mots "O me felice" sont admirablement
filés. Mais le plus beau de sa performance est peut-être ce récitatif qui est le pierre de touche des grands Idoménée : "Eccoti in me, barbaro Nume, il reo", où l'art du chant et celui de
l'expression se rejoignent au sommet.
Le couple des amants aura du mal à convaincre. Ce n'est pas faire injure à l'artiste exceptionnel que fut Robert Tear que de dire
qu'Idamante n'était pas pour lui. Ce brun barbu et trappu n'a pas grand chose à offrir pour incarner le personnage d'adolescent héroïque mais sensible, même pas vocalement : on retrouve le timbre
âpre et très nasal, dont l'élégance ne fut jamais le fort, et partout manque la souplesse technique (mélismes laborieux, à l'arraché, trille nul). De toute façon, le timbre est celui qui
conviendrait pour Idoménée. Et décidément, un ténor rend bien mal justice à la scène du temple où Idamante vient s'offrir en sacrifice. Pour "Padre, mio caro padre, etc.", une voix de mezzo
juvénile est vraiment plus en situation.
Que dire enfin de l'Ilia interprétée par Isobel Buchanan ? Cette soprane fit alors une petite percée discographique (Sophie dans le
Werther avec Carreras et Von Stade, Beatus vir de Vivaldi avec Jennifer Smith) sans lendemain. Et pour cause… Si
la personne est agréable et même touchante, le compte n'y est pas pour le chant. Timbre un peu crispé, vrillé même, très dans le nez : ça sonne aigre et vieillot, non sans évoquer la voix de
Sylvia Geszty. Mais cette dernière compensait une voix ingrate par un réel sens de l'expression, alors qu'ici… Le récitatif d'entrée fait encore illusion, malgré des voyelles sytématiquement
fermées, mais il faut bientôt se rendre à l'évidence : le chant est uniforme, scolaire, cette Ilia n'a aucun frémissement. "Se il padre perdei" est inerte, avec des tenues vides sur "Or gioia e
contento", et "Zeffiretti" est tout simplement interminable… avec des A affreux, et la preuve cruelle qu'on entend une chanteuse qui semble assez étrangère à une pensée de la phrase musicale et expressive.
Bilan mitigé par conséquent, que ne relèvera guère un chœur timide, pâle voire médiocre ("Placido é il mar", "O voto tremendo"), qui a certaines difficultés avec les exigences
de mordant comme d'homogénéité, mais il est vrai que sa partie n'est pas une partie de plaisir.
Mais au moins une perle rare : la fantastique Eda-Pierre. De sa Vitellia reste au moins un disque (non reporté en CD), mais de son Elettra, rien, sauf cette captation. Je ne
suis pas sûr d'ailleurs qu'elle ait chanté le rôle hors cette production. Je ne vois pas qui aujourd'hui pourrait rivaliser avec elle sur le double plan de l'intelligence et de la splendeur
vocale.
Derniers Commentaires