Samedi 16 décembre 2006 6 16 /12 /2006 00:12

Mozart : Airs d'opéras et de concert
Magdalena Kozena, mezzo
Orchestra of the Age of Enlightenment
Dir. Simon Rattle
1 CD Archiv Produktion
1) Les Noces : "Giunse alfin ? Deh vieni non tardar" (Susanna)
2) Les Noces : "Voi che sapete" (Cherubino)
3) "Chio mi scordi di te ?" K. 505, avec Jos van Immerseel, piano-forte
4) Così fan tutte : "In uomini" (Despina)
5)
Così fan tutte : "Ei parte ? Per pietà, ben mio" (Fiordiligi)
6)
Così fan tutte : "È amor un ladroncello" (Dorabella)
7) La Clemenza di Tito : "Non più di fiori" (Vitellia)
8) Idomeneo : "Quando avran fine omai ? Padre, germani" (Ilia)
9) "Vado, ma dove ?" K. 583
10) Les Noces : "Non so più cosa son" (Cherubino)
11) "Alma grande e nobil core" K. 578
12) "Giunse alfin ? Al desio di chi t'adora" K. 577


    On commence avec l'air des marronniers, et on finit avec sa version alternative, plus développée et plus virtuose. Entre les deux, un beau parcours où Kozena explore les possibilités de sa tessiture aisée, avec le triplé des 3 femmes de Così. Le bilan, après plusieurs écoutes, me semble sinon mitigé, du moins inégal.

    Il y a des gens qui ne supportent pas Kozena. J'ai un ami qui l'appelle "la blonde" et qui bien sûr ne lui trouve aucun intérêt, lui reproche d'être fabriquée, sans personnalité, etc.
    Pour ma part, je l'ai découverte dans de petits rôles des concerts de Minkowski (Armide, Dardanus). La qualité de son timbre dépassait du lot, et le relief qu'elle donnait à de modestes interventions. Plus tard, j'ai été emballé par son Pâris de Gluck (Cité de la Musique, le disque a suivi chez Archiv). En scène dans Les Noces de Minkowski à Aix, il faut bien avouer qu'elle dominait la distribution vocalement (face à Gens, Tilling, Naouri et je ne sais plus quel italien), avec un jeu très séduisant.
    Quant au disque, je ne me lasse pas de ses airs de Myslivecek dans le récital "Le belle immagini" chez Archiv : splendide à tout point de vue.

    Dans ce programme Mozart, que Rattle accompagne de façon attentive mais parfois bizarrement détaillée ou stressée, il y a un défaut qu'on en saurait reprocher à Kozena, c'est l'indifférence au texte et à la situation. Au-delà du "fini" du chant, de son aisance et de la séduction du timbre, toujours juvénile, le souci est manifeste d'animer et d'investir le récitatif comme l'air. Un détail un peu agaçant : le RRRRRR trop complaisamment appuyé, souvent.
    Cela donne des réussites remarquables. Contrairement à Kaminsi, qui s'étonnait dans Diapason de voir cet Idamante idéal chanter ici le grand monologue initial d'Ilia, je dois dire que c'est pour moi une interprétation magistrale. Le texte est idéalement déclamé, le ton est tragique avec finesse, (ce que commande le texte : c'est moins ici la suavité de l'élégie qu'un registre plus intense de l'angoisse qui est de mise), la couleur de la voix donne le poids nécessaire à une Ilia qui est tout sauf une Eurydice évanescente. Orchestre très impliqué. Bref, c'est un régal.
       Kaminski la trouve "idéale" en Vitellia (hélas privée du récitatif précédant le rondo : c'est malin !) mais à mon goût, si Kozena apporte une couleur vocale adaptée, il lui manque quelque chose dans la stature, dans l'intériorité, quelque chose de plus "assis" et aussi, dirais-je, de plus mûr.
       Le rondo de Fiordiligi est impressionnant, et il faut vraiment l'entendre. Non pas seulement parce qu'à l'entendre par un mezzo de cette qualité, on se dit que décidément, c'est ça? Kozena ose des couleurs incroyables ("Che vergogna e orror mi fà"). Dommage qu'à la reprise, on tombe dans un allentissement du tempo et dans un ton spectral ("Fra quest'ombre e queste piante") vraiment trop sollicités pour convaincre. Là, ça fait vraiment fabriqué. Et on peut espérer que si Kozena chante le rôle, elle y fasse preuve  d'un peu plus d'abandon.
    Manque d'abandon plus gênant pour l'air de Suzanne, pris au tempo juste, précis, mais dont la poésie est absente.
     Le rondo de Dorabella est joué à l'orchestre avec une véhémence excessive, je trouve. Kozena y est brillante, mais un rien trop agressive, sans le sourire qu'on attend. Moi je préfère Garanca, et bien sûr Troyanos forever ! De même, l'air de concert "Alma grande" me semble manquer d'un soupçon d'ironie.
       En revanche, je trouve qu'en Despina, c'est le top. Très bien caractérisé, sans que cela semble tout à fait naturel.
       Autre très grande réussite : l'air alternatif "Al desio di chi t'adora", chanté avec classe et un art très sûr des ornements, généreusement prodigués. Grande classe. Et belle virtuosité à la fin.
    Mais je ne supporte pas, vraiment pas !, d'entendre la romance de Chérubin noyée sous une ornementation généralisée qui à mon sens dénature le caractère du morceau et finit par édulcorer la ligne sous cette profusion décorative d'apoggiatures et de figures. Le "Non so più" est mieux venu, mais curieusement crispé (l'orchestre y est pour beaucoup). Là aussi, la poésie n'y est pas tout à fait.
    Enfin, une fois de plus, voici un K. 505 manqué, par manque de naturel. Trop d'intentions ajoutées les unes aux autres. Dès le début du récitatif, à quoi bon ce quasi ricanement sur "Che a lei mi doni puoi consiliarmi ?") ? Mais le pompon, c'est à la 7e minute de l'air, le ton expirant, maniéré sur "Più non reggo a tante pene etc.", et ralentissons bien le tempo pour faire expressif, pendant qu'Immerseel picore à son clavier. Mais pourquoi cet air est-il si difficile à bien rendre ?  Berganza, sur qui il est désormais commun de dauber, peut dormir tranquille, et Bernarda Fink aussi.

     Disque à connaître donc, au moins pour cette Ilia et pour le rondo de Fiordiligi aussi. J'ai l'impression que Kozena est plus à l'aise avec le grand ton du seria qu'avec une expression plus dépouillée, où elle pèche par excès d'intentions. Mais je vous épargne en conclusion le couplet sur l'expression juste chez Mozart, et j'en appelle plutôt aux comptes rendus de son récital Mozart de ce soir à Paris.


P.S. Ce disque s'est-il mal vendu ? Il est déjà vendu neuf à 10 euros sur Amazon.
       
   


Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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Commentaires

Vraiment chez Amazon, ou chez Caïman ?  Auquel cas c'est plus 'normal'.

Merci pour le compte-rendu détaillé. Je fais partie de ceux qui idolâtrent assez violemment Kozena. Assez rebuté par sa présentation marketing, et la fréquentant peu du fait de son premier répertoire (beaucoup de musique sacrée baroque italienne et de Bach), j'ai dû rendre les armes. Pour sa Mélisande idéale, chaleureuse, troublante. Pour ses Mozart, surtout une Dorabella hors norme, qui abandonne l'espièglerie un peu schématique pour un portrait vraiment complet. Pour ses Haendel bien sûr.
Très beau récital Britten/Schulhoff & co, aussi, que j'avais entendu chez à la BBC (mais dont il existe un disque).

Mais ses prestations en français sont assez irremplaçables, voix insaisissable, caractérisation très fine.
Commentaire n°1 posté par DavidLeMarrec le 16/12/2006 à 13h10
Merci pour ce beau commentaire! Je ne savais pas trop quelle idée me faire de ce disque et je n'ai pas pu aller au concert. Mais je fais moi zossi parti des idolâtres de la dame après son "But who may abide" du Messie, son disque "La Belle imagini" et surtout surtout surtout sa Juditha triumphans!

Je suis impatient de voir sa Mélisande à la fin de la saison!
Commentaire n°2 posté par licida le 16/12/2006 à 13h43
10 euros sur Amazon normal, expédié d'Orléans et tout. Pour un disque sorti il y a moins de deux mois, c'est louche.

Où Kozena chantera-t-elle Mélisande ? je n'ai pas suivi. Question de pure curiosité, car je ne vais quand mê^mê pas me déplacer pour un Pelléas !
Commentaire n°3 posté par Bajazet le 16/12/2006 à 14h59
Même pour celui-ci? Au TCE en juin 2007:

Bernard Haitink, direction musicale
André Engel, mise en scène
Orchestre National de France
Choeur de Radio France

Magdalena Kozena, Mélisande
Jean-François Lapointe, Pelléas
Marie-Nicole Lemieux, Geneviève
Laurent Naouri, Golaud
Gregory Reinhart, Arkel
Amel Brahim Djelloul, Yniold
Commentaire n°4 posté par licida le 16/12/2006 à 15h41
Lapointe en Pelléas, j'ai testé pour vous, et c'est non merci sans façon ;-)
De toute façon, je n'aime pas Pelléas. Dixi.
(En plus il n'y a même pas la scène des servantes au début qui me met en joie dans la pièce de Momo !)
Commentaire n°5 posté par Bajazet le 16/12/2006 à 15h47
Bien sûr pour le Messie. En revanche, Juditha est le genre que chose qui m'a tenu assez longtemps écarté d'elle. Je n'ai contre Vivaldi, mais tant qu'on ne me le fait pas écouter.

Oui, louche en effet !

Je faisais référence, pour Mélisande, au Pelléas de Minkowski en 2002 avec Bou et Le Roux. Je ne peux hélas plus lire la bande pour des raisons de format (et du coup je n'ai pas fait attention où je l'avais stockée...). Direction plate, Bou s'en tirait bien même si c'était à contre-emploi (ça ressemblait sans doute assez à Lapointe, un peu engorgé mais avec de l'élégance, de la tenue et un timbre plus sympathique), Le Roux très engagé (on pense à Vanni-Marcoux !) et surtout Kozena, un tel feu pour tant de sobriété... Et un français parfait, comme d'habitude.

Ca doit plaire même à ceux qui n'aiment pas Pelléas au point d'écouter avec gourmandise Schwarzkopf en Mélisande.

J'espère qu'Haitink sera plus inspiré qu'en 2000. Naouri a fait d'énormes progrès depuis (c'était sa prise de rôle, en version de concert, donc pas assez abouti).
Je viens d'entendre Reinhardt dans Jakob Lenz (père Oberlin), voix toujous aussi sympathique. Et Djelloul, je crois qu'on est tous séduits, voix peut-être un peu ronde pour Yniold, mais ça changera des pépiements habituels.

Quant à la scène des servantes, oui, on la regrette si tu veux, mais Maeterlinck sans Debussy, c'est un peu raide quand même. Disons qu'on manque de patience pour y revenir assez souvent pour apprécier.
Commentaire n°6 posté par DavidLeMarrec le 16/12/2006 à 18h29
Je voulais dire qu'il arrive que Maeterlinck me fait rire, tout simplement. Un peu comme Duras (l'autrice, pas le vin), si tu vois ce que je veux dire.
Commentaire n°7 posté par Bajazet le 16/12/2006 à 18h43
P.S. Quand j'ai entendu Lapointe en Pelléas, il gueulait. Ô mânes d'Eric Tappy !
Commentaire n°8 posté par Bajazet le 16/12/2006 à 18h44
Oui, Lapointe a toujours tendance à pousser un peu. Tappy n'est pas non plus la panacée, l'accent et surtout le nez. Mais c'est forcément plus facile quand on est ténor, il n'y a qu'à voir l'aisance Dormoy ou Haefliger. Au fait, tu as écouté Shirley ?

Je t'accorde le côté durassien de Maurice, mais je le sens comme moins sérieux. A lire, c'est plus du jeu que du tragique autoproclamé.

[Finalement, j'ai décidé de transcrire mon cycle pour marimba piccolo et quatuor de violes scordatura.]
Commentaire n°9 posté par DavidLeMarrec le 16/12/2006 à 20h19
Avis : plus un mot de Pelléas de ma part ;-)
Commentaire n°10 posté par Bajazet le 16/12/2006 à 20h38
Oh là là... Quelles vieilles commères, rien à en tirer.

On parle d'Alagna et des refontes de l'ASO, alors ?  Ou pire, de Mozart ? 

Pouah.
Commentaire n°11 posté par DavidLeMarrec le 16/12/2006 à 20h59
Cot cot coin coin

(je ne connais pas bien la discographie, juste le 45T d'Annie Cordy)
Commentaire n°12 posté par Bajazet le 16/12/2006 à 21h02
J'ai peu écouté cette artiste, mais je trouve qu'il y a une sorte de contradiction dans son timbre par rapport à sa tessiture...La première que je l'ai entendue à la radio, je croyais que c'était Lucia Popp...!
Je me demande comment on a pu lui confier Orphée à la scène!
(j'ai la vidéo).
Je veux bien croire qu'elle chante comme Bartoli des rôles de soprano centraux et pas dramatique pour autant. Ce répertoire où l'on est soprano au XIXe et soprano au XVIIIe siècle. La fraicheur et la grande clarté de son timbre me sont un peu déroutants, je l'avoue, comme la tenue un peu inhabituelle de son vibrato (absence de vibrato en fait).
Je l'ai vue en récital à la télé, et j'ai trouvée  détachée et narcissique à la fois, très bizarre. Une très belle jeune femme  froide (et pianiste, elle a cette facilité intellectuelle des chanteurs-intrumentistes d'où vient sa virtuosité)
Commentaire n°13 posté par aladin le 16/12/2006 à 21h52
"ce répertoire où l'on est mezzo au XIXe et soprano au XVIIe siècle"...^^ Zut!
Commentaire n°14 posté par aladin le 16/12/2006 à 22h03
Orphée n'était guère pour elle, je pense. J'ai vu le spectacle au Châtelet, elle ne m'a laissé aucun souvenir. C'est autant une question de concentration de l'expression que de profil vocal.
Elle y remplaçait en fait Katarina Karneus, d'abord choisie mais enceinte. (Où est-elle passée, d'ailleurs ?)
Commentaire n°15 posté par Bajazet le 16/12/2006 à 22h34
Cet Orphée était pourtant phénoménal. En plus de la somptuosité du timbre, une attention à la clarté du texte assez inhabituelle, là où d'habitude on nous sert de la volupté à ne plus savoir quoi en faire.

La mise en scène de Wilson fonctionnait bien, qui plus est.
Commentaire n°16 posté par DavidLeMarrec le 16/12/2006 à 22h36
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