Lundi 27 novembre 2006
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Ou Gérard, roi des Lumières
En attendant les représentations prochaines d'Idomeneo, le site de l'Opéra de Paris offre à ses fidèles lecteurs une présentation de
cet opéra, sous l'auguste contrôle du directeur :
http://www.operadeparis.fr/Accueil/Actualite.asp?id=40
On y apprend qu'il s'agit d'« une des œuvres les plus personnelles de Mozart, celle où la contrainte formelle et classique de l’opéra seria cède sous le feu du romantisme
naissant ». Turlututu, chapeau pointu ! On peut s'étonner du caractère schématique de ce point de vue, sans parler de ses catégories hasardeuses : le "romantisme" de Mozart, on pourrait en
discuter longtemps.
La suite de la présentation confirme vite ce à quoi on pouvait s'attendre : que le présupposé de ce discours sur l'œuvre est que Mozart était terrrriblement MODERNE, donc en rupture. Que l'assouplissement du cadre de l'opera seria se soit fait par imitation d'un modèle antérieur, la tragédie lyrique française, joyau de la monarchie, était-il dicible dans le cadre du progressisme claironnant de G. Mortier ?
Car pour le coup, la cause est entendue : Mozart et ses audaces ont forcément le regard tourné vers ce qui suivra ! « Beethoven lui-même était saisi d’angoisse en entendant le
Requiem, tandis que le Quatuor Les Dissonances explore des frontières que Schönberg ne dépassera que 120 ans plus
tard. » C'est stupéfiant, non ?
Passons sur cet étrange brevet d'avant-garde, dont le comique est finalement bienvenu (on n'a pas tous les jours l'occasion de rire), pour nous interroger sur la façon dont la
croisade moderniste de Mortier fait feu de tout bois, même du plus douteux. Car si la psychologie de Beethoven fonde l'argumentation…
Et d'ailleurs, si on parlait de l'homme Mozart ?
Fiat lux, grâce à Gérard et à ses lumières : qu'on se le dise, Mozart était un homme des Lumières, un héraut des Lumières même, bref un mec bien. D'abord, il s'est
installé à Vienne, qui était « la ville des Lumières ». On admettra, vous admettrez que Mozart s'est dit un jour : « Tiens, si je m'installais dans la ville des Lumières ? »
Mais Mortier n'en reste pas là : il va fouiner dans la bibliothèque « léguée par Mozart », et là, que trouve-t-il ?… Des œuvres vachement MODERNES pour l'époque, pardi.
Du Kleist ! non mais vous vous rendez compte ? Du Kleist ! Übermodernitas ! Kleist, ce génie de la rupture, autant dire un frère pour Wolfgang… Bon, on ne nous dit pas
si c'était Penthesilée, La Marquise d'O…, Les Fiançailles à St-Domingue, Le Prince de Hombourg ou La Bataille
d'Arminius, mais on aurait mauvais goût à évoquer les enjeux nationalistes de cette dernière, n'est-ce pas ? Et puis, est-ce vraiment nécessaire, quand on sait que Kleist a publié ses
œuvres APRÈS la mort de Mozart ? Oh, Gérard, ce n'est pas sérieux… Vous conviendrez que la rigueur de l'argumentation par les livres « légués par Mozart » a d'emblée du plomb dans l'aile (du
génie).
Quoi d'autre dans cette bibliothèque bizarre ? Des œuvres de Moses Mendelssohn, simplement présenté comme "philosophe juif". On voit mal en quoi la judéité de Mendelssohn est
cruciale : sauf à invoquer sa Jérusalem, où la question religieuse et celle du judaïsme sont centrales, son œuvre est d'abord typique des Lumières en
Allemagne, de leur philosophie esthétique, et d'un déisme à échelle européenne. La précision "philosophe juif" est-elle
alors là pour insinuer que les sympathies intellectuelles de Mozart allaient vers des esprits hétérodoxes ou marginaux ? Dans le cas de Mendelssohn, il faudrait être très prudent, à
proportion de son intégration dans la société intellectuelle de son temps.
Ah, et puis une imitation allemande du Candide de Voltaire, intitulée Faustin (1783).
Lumières, on vous dit, et à tous les étages ! D'ailleurs, où va-t-il se fixer, le jeune Faustin ?… À Vienne. CQFD. Comment ? En 1783, Wolfgang y était déjà ? Décidément, toujours en avance sur
son temps !
Alors évidemment, on aimerait demander à Gérard Mortier comment il interprète la lettre du 3 juillet 1778, que Mozart écrit de Paris au moment de la mort de sa mère :
« Voltaire, ce méchant et fieffé coquin, est crevé, pour ainsi dire comme un chien — comme une bête. Voilà sa récompense ! »
Mais peut-être Amadé ne s'était-il pas encore émancipé de sa culture aliénante de petit Autrichien catholique ?
Reste l'essentiel : la mise en scène d'Idomeneo par Luc Bondy, qui saura assurément rendre justice au drame, cette « affaire de famille
et de sacrifice ».
À propos… J'avais écouté la retransmission de cette production créée à Milan il y a bientôt un an, et j'ai le souvenir que le seul entracte de la soirée était placé au milieu
de l'acte II, après le grand air « Fuor del mar ». Peut-être m'égaré-je ; en tout cas je le souhaite. Mais si d'aventure la chose venait à se produire, ce serait bien mal servir le "romantisme
naissant" et ravageur de cet opéra que de le ramener, par une régression à peine tolérable, au moule conventionnel d'un acte s'achevant par un air de tempête à vocalises… comme dans un vulgaire
opera seria !
Pouah !
Bravo pour ton courage ! J'ai en stock aussi une émission de Tout arrive, où on lui avait servi la soupe comme il se doit (vous parlez, la modernité à l'opéra, tapis rouge), et où on avait droit à un condensé assez représentatif de son argumentaire cyclique.
Le pire du genre étant l'émission La Rumeur du Monde, que tu avais commentée en son temps...
On y apprend qu'il s'agit d'« une des œuvres les plus personnelles de Mozart, celle où la contrainte formelle et classique de l’opéra seria cède sous le feu du romantisme naissant ». Turlututu, chapeau pointu ! On peut s'étonner du caractère schématique de ce point de vue, sans parler de ses catégories hasardeuses : le "romantisme" de Mozart, on pourrait en discuter…
Eh bien quoi ? Si tu ne vois pas de romantisme en Allemagne dans les années 1780, je ne sais pas ce qu'il te faut. Or, Mozart, étant un génie, il est forcément novateur. Je dirai donc plutôt qu'il était postromantique, voire expressionniste. Schönberg a-t-il seulement approché les audaces de Mozart ? Je ne le crois pas. Mozart est le génie universel, et par là même, a prévu toutes les évolutions à venir. Mozart, s'il vivait aujourd'hui, serait Brassens, à la fois profond et ouvert à tous. Et il soutiendrait la canditature unitaire de la gauche antimondialiste.
Quel rétrograde tu fais, ami de la Réaction !
La suite de la présentation confirme vite ce à quoi on pouvait s'attendre : que le présupposé de ce discours sur l'œuvre est que Mozart était terrrriblement MODERNE, donc en rupture. Que l'assouplissement du cadre de l'opera seria se soit fait par imitation d'un modèle antérieur, la tragédie lyrique française, joyau de la monarchie, était-il dicible dans le cadre du progressisme claironnant de G. Mortier ?
Cette idéologie est vraiment insupportable, surtout lorsqu'on prétend s'appuyer sur "les recherches musicologiques les plus récentes que tout le monde feint d'ignorer parce qu'elles dérangent et que personne n'ose voir en Mozart le novateur subversif qu'il est".
En plus d'être faux, c'est vraiment prendre les gens pour des abrutis : la subversion n'est pas du côté de l'amour de la modernité, aujourd'hui...
Fiat lux, grâce à Gérard et à ses lumières : qu'on se le dise, Mozart était un homme des Lumières, un héraut des Lumières même, bref un mec bien. D'abord, il s'est installé à Vienne, qui était « la ville des Lumières ». On admettra, vous admettrez que Mozart s'est dit un jour : « Tiens, si je m'installais dans la ville des Lumières ? »
Le plus cocasse est que l'article mis en lien "Mozart contemporain de la Révolution" n'entre pas du tout dans cette perspective !
Des œuvres vachement MODERNES pour l'époque, pardi.
Du Kleist ! non mais vous vous rendez compte ? Du Kleist ! Modernitas ! Kleist, ce génie de la rupture, autant dire un frère pour Wolfgang…
Ah oui, ce n'est pas mal en effet ! La preuve irréfutable qu'il était en avance sur son temps, effectivement. Après tout, peut-être était-ce une des revues de jeunesse de Kleist, financée en sous-main par Mozart ? Ca se tient.
Quoi d'autre dans cette bibliothèque bizarre ? Des œuvres de Moses Mendelssohn, simplement présenté comme "philosophe juif".
Qui en cela a bien compris l'importance que revêtrait cette appartenance singulière et centrale au XXe siècle. Non ?
On voit mal en quoi la judéité de Mendelssohn est cruciale :
C'est ce que tout le monde fait, pourtant... Là, on peut peut-être absoudre Mortier s'il ne l'a pas lu.
La précision "philosophe juif" est-elle alors là pour insinuer que les sympathies intellectuelles de Mozart allaient vers des esprits hétérodoxes ou marginaux ?
Il est évident que ça prouve que Mozart aimait les autres cultures, n'était pas raciste, etc. Et les juifs, de même que les maçons, ne sont-ils pas les amis des arts et de la résistance subversive ?
Alors évidemment, on aimerait demander à Gérard Mortier comment il interprète la lettre du 3 juillet 1778, que Mozart écrit de Paris au moment de la mort de sa mère :
« Voltaire, ce méchant et fieffé coquin, est crevé, pour ainsi dire comme un chien — comme une bête. Voilà sa récompense ! »
Mais peut-être Amadé ne s'était-il pas encore émancipé de sa culture aliénante de petit Autrichien catholique ?
Oui, mais comment tu vas vendre ça à France Culture en expliquant que Mozart n'était pas plus révolutionnaire qu'un autre, sa musique non plus, qu'il exploitait des codes et, en somme, ne se distingue de ses contemporains que par une exploitation talentueuse des forces existantes ? Non, Mozart, c'est le créateur du Singspiel, de l'opéra buffa et de l'opéra romantique tout ensemble !
Reste l'essentiel : la mise en scène d'Idomeneo par Luc Bondy, qui saura assurément rendre justice au drame, cette « affaire de famille (sic !) et de sacrifice ».
Electre, jeune SDF, est hébergée chez l'ouvrier Idoménée. Mais celui-ci a un accident dans le canal où il effectue une manutention. Emporté par les eaux. Le gardien de la paix Arbace prévient son fils Idamante, jeune désoeuvré, qui en profite pour faire du gringue à la voisine Ilione.
À propos… J'avais écouté la retransmission de cette production créée à Milan il y a bientôt un an, et j'ai le souvenir que le seul entracte de la soirée était placé au milieu de l'acte II, après le grand air « Fuor del mar ». Peut-être m'égaré-je ; en tout cas je le souhaite. Mais si d'aventure la chose venait à se produire, ce serait bien mal servir le "romantisme naissant" et ravageur de cet opéra que de le ramener, par une régression à peine tolérable, au moule conventionnel d'un acte s'achevant par un air de tempête à vocalises… comme dans un vulgaire opera seria !
Tu n'as rien compris : en poursuivant dans la subversion, Luc Bondy fait ce qu'aurait souhaité Mozart, l'irrévérence permanente. Mais tu as raison, cette coupure était malvenue. Je propos de supprimer Fuor del mar, ça ne nous dit plus rien aujourd'hui et nuit à l'intemporalité universalisante de Mozart.
Merci pour la tranche de rire. Attention à ne pas mettre de trop beurre, il est un peu jaune.
" Limportance accordée aux churs (à limage des tragédies grecques) hisse cet opéra au sommet du genre seria. "
On nous refait le coup d'Iphigénie en Tauride, en voulant nous faire croire que le chur de ces opéras est comme celui des tragédies grecques, alors que justement, dans Idomeneo comme chez Gluck, le chur s'impose surtout par son intégration au mouvement scénique et à l'action théâtrale : les scènes chorales de tempête n'ont rien à voir avec lma tragédie ancienne. Une fois de plus, on mélange tout pour ne pas vouloir prononcer le nom de l'intrus : la tragédie lyrique française.
et plus particulièrement sur les choeurs, effectivement ta nuance entre les choeur de tragédie lyrique, choeur antique et coro d'Idomoneo est bienvenue. je me souviens de détails au sujet des difficultés rencontrées pour animer le choeur traditionnellement assez inerte scéniquement lors de la création des tragédie parisiennes de Gluck, dans la biographie la plus connue consacrée à ce compositeur. Ainsi Gluck était tout à fait soucieux de les faire participer à l'action scénique, et on peut s'attendre à une même chose de la part de Mozart (ou dans les opéras réformés de Traetta ?).
Mozart dans sa correspondance de 1778 souligne lui-même combien l'usage des churs est fondamental dans le goût français de l'opéra. C'est un des rares aspects sur lequel il n'est pas critique, d'ailleurs.
C.
Torino, Einaudi, 1993
Le même auteur avait publié une remarquable synthèse sur le livret d\\\'opéra en Italie au XVIIIe (Musica a maschera), mais on ne la trouve plus.
Il a aussi publié je crois des commentaires d\\\'opéras de Verdi (Trouvère, par exemple).
http://www.internetbookshop.it/ser/serdsp.asp?shop=1&c=FYMT5KZS7SFKG
C.