Jeudi 23 novembre 2006
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Alban BERG, Sieben frühe Lieder
(7 lieder de jeunesse)
C'est une des œuvres vocales que je préfère, toutes catégories confondues. Le premier lied du cycle me met déjà en extase ("trinke, Seele, trinke Einsamkeit"), avant les 4e et 6e. Curieusement, le jour où j’ai découvert cette œuvre, mon goût ancien pour les Quatre derniers lieder de Strauss a été sérieusement entamé…
1) Nacht (Nuit), poème de Carl Hauptmann
2) Schilflied (Chant du roseau), poème de Nikolaus Lenau
3) Die Nachtigall ( Le Rossignol), poème de Theodor Storm
4) Traumgekrönt (Couronné de rêve), poème de Rainer Maria Rilke
5) Im Zimmer (Dans la chambre), poème de Johannes Schlaf
6) Liebesode (Ode amoureuse), poème d'Otto Erich Hartleben
7) Sommertage (Jours d'été), poème de Paul Hohenberg
En voici d'abord le texte allemand, avec une traduction faite maison.
1. NACHT (Carl Hauptmann)
Dämmern Wolken über Nacht und Tal,
Nebel schweben, Wasser rauschen sacht.
Nun entschleiert sich's mit einemmal :
O gib Acht ! Gib Acht !
Weites Wunderland ist aufgetan.
Silbern ragen Berge, traumhaft groß,
Stille Pfade silberlicht talan
Aus verborg'nem Schoß ;
Und die hehre Welt so traumhaft rein.
Stummer Buchenbaum am Wege steht
Schattenschwarz, ein Hauch vom fernen Hain
Einsam leise weht.
Und aus tiefen Grundes Düsterheit
Blinken Lichter auf in stummer Nacht.
Trinke Seele! Trinke Einsamkeit!
O gib Acht ! Gib Acht !
NUIT
Voici que l'ombre des nuages s'étend sur la nuit et la vallée,
Des brumes flottent, des eaux bruissent à peine.
Maintenant tout se révèle d'un seul coup :
Oh, regarde bien ! regarde bien !
Un vaste, un merveilleux pays s'est ouvert.
Argentées, des montagnes se dressent, hautes comme en rêve,
Des sentiers silencieux, dans une lueur d'argent, se déploient dans la vallée,
Sortis d'antres cachés ;
Et la majesté du monde resplendit, pure comme en rêve.
Le hêtre muet, au bord du chemin,
Noircit dans l'ombre ; venu du bois lointain,
Un souffle passe doucement, solitaire.
Et montées des profondeurs ténébreuses,
Des lueurs scintillent dans le silence de la nuit.
Abreuve-toi, mon âme ! abreuve-toi de solitude !
Oh, regarde bien ! regarde bien !
2. SCHILFLIED (Nikolaus Lenau)
Auf geheimem Waldespfade
Schleich' ich gern im Abendschein
An das öde Schilfgestade,
Mädchen, und gedenke dein!
Wenn sich dann der Busch verdüstert,
Rauscht das Rohr geheimnisvoll,
Und es klaget, und es flüstert,
Daß ich weinen, weinen soll.
Und ich mein', ich höre wehen
Leise deiner Stimme Klang
Und im Weiher untergehen
Deinen lieblichen Gesang.
CHANSON DU ROSEAU
Par le sentier secret du bois
j’aime à me glisser dans la lumière du soir
sur la rive déserte couverte de roseaux,
jeune fille, et je pense à toi !
Alors, quand les bosquets deviennent noirs,
le roseau se met à bruire mystérieusement,
et c’est une plainte, c’est un murmure,
qui me pousse à pleurer, à pleurer.
Et je crois entendre vibrer
doucement ta voix, ton timbre,
et mourir sur l’étang
ton chant bien-aimé.
3. DIE NACHTIGALL (Theodor Storm)
Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen;
Da sind von ihrem süßen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.
Sie war doch sonst ein wildes Blut ;
Nun geht sie tief in Sinnen,
Trägt in der Hand den Sommerhut
Und duldet still der Sonne Glut
Und weiß nicht, was beginnen.
Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen ;
Da sind von ihrem süßen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.
LE ROSSIGNOL
C’est l’œuvre du rossignol
qui a chanté toute la nuit ;
et sous ses traits délicieux,
dans sa résonance et dans son écho,
les roses se sont ouvertes.
Elle était pourtant jusqu’ici d’un caractère impulsif ;
désormais la voilà méditative et réfléchie,
tenant à la main son chapeau d’été
et supportant en silence l’ardeur du soleil
et ne sachant par où commencer.
C’est l’œuvre du rossignol
qui a chanté toute la nuit ;
et sous ses traits délicieux,
dans sa résonance et dans son écho,
les roses se sont ouvertes.
4. TRAUMGEKRÖNT (Rainer Maria Rilke)
Das war der Tag der weissen Chrysanthemen,
mir bangte fast vor seiner Pracht...
Und dann, dann kamst du mir die Seele nehmen
tief in der Nacht.
Mir war so bang, und du kamst lieb und leise,
ich hatte grad im Traum an dich gedacht.
Du kamst, und leis' wie eine Märchenweise
erklang die Nacht.
COURONNÉ DE RÊVE
C'était le jour des chrysanthèmes blancs,
j'étais presque effrayé de sa splendeur...
Et c'est alors, c'est alors que tu vins prendre mon âme
au profond de la nuit.
J'avais si peur, et tu vins, amoureusement, doucement,
je venais juste de penser à toi en rêve.
Tu vins, et doucement, comme dans une féerie,
la nuit libéra sa musique.
5. IM ZIMMER (Johannes Schlaf)
Herbstsonnenschein.
Der liebe Abend blickt so still herein.
Ein Feuerlein rot
Knistert im Ofenloch und loht.
So, mein Kopf auf den Knien,
so ist mir gut.
Wenn mein Auge so in deinem ruht,
Wie leise die Minuten ziehn.
DANS LA CHAMBRE
Soleil d’automne.
L’aimable soir lance sa lumière dans la maison, si paisiblement.
Un petit feu rougeoyant
brûle en crépitant dans le poële.
Et moi, la tête contre les genoux,
je me sens si bien.
Quand mon regard se repose dans le tien,
comme les minutes passent doucement.
6. LIEBESODE (Otto Erich Hartleben)
Im Arm der Liebe schliefen wir selig ein,
Am offnen Fenster lauschte der Sommerwind,
Und unsrer Atemzüge Frieden trug er hinaus in die helle Mondnacht.
Und aus dem Garten tastete zagend sich ein Rosenduft an unserer Liebe Bett
Und gab uns wundervolle Träume,
Träume des Rausches, so reich an Sehnsucht.
ODE AMOUREUSE
Dans les bras de l’amour nous nous endormions heureux,
Par la fenêtre ouverte, la brise d’été aux aguets
Emportait notre souffle paisible dans la claire nuit de lune.
Et montant du jardin, un parfum de roses se risquait à envelopper le lit de notre amour,
Et nous donnait des rêves prodigieux,
Des rêves d’ivresse, saturés de désir et de nostalgie.
7. SOMMERTAGE (Paul Hohenberg)
Nun ziehen Tage über die Welt,
Gesandt aus blauer Ewigkeit,
Im Sommerwind verweht die Zeit.
Nun windet nächtens der Herr
Sternenkränze mit seliger Hand
Über Wander- und Wunderland.
O Herz, was kann in diesen Tagen
Dein hellstes Wanderlied denn sagen
Von deiner tiefen, tiefen Lust:
Im Wiesensang verstummt die Brust,
Nun schweigt das Wort, wo Bild um Bild
Zu dir zieht und dich ganz erfüllt.
JOURS D’ÉTÉ
Voici que les jours passent sur le monde,
S’élançant de l’éternité bleue,
Dans le vent d’été se dissout le temps.
Voici que dans la nuit le Seigneur tresse
Des couronnes d’étoiles, de sa main bienheureuse,
Au-dessus de ce pays de marches et de merveilles.
Ô mon cœur, en ces jours, que peut-elle donc dire,
Ta chanson de marche la plus limpide,
De ton profond, profond désir ?
Le chant des prairies rend la poitrine muette,
Les mots se taisent, maintenant que les images
Se pressent vers toi, l’une après l’autre, et t’emplissent tout entier.
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[N.B. Pour cette présentation, j'exploite le texte de Paul Griffiths reproduit dans le livret de la version DG avec Margaret Marshall, dans la collection "20th Century Classics"]
Alban Berg (1885-1935) a daté ce cycle de lieder avec piano (pour voix de femme) de l'année 1907, année où il tomba éperdument amoureux de sa femme Hélène, à qui cette œuvre est dédiée. En fait, la composition en fut plus étalée : les lieder 3, 5 et 6 datent de 1905-1906 ; le lied central (sur un poème de Rilke) date en effet de 1907 ; les autres furent composés en 1908.
Berg les orchestra en 1928, avant de se mettre à la composition de Lulu. C'est alors que la version avec piano (jusqu'alors inédite) fut publiée, vraisemblablement après révision de l'accompagnement primitif.
Ces lieder sont immédiatement lyriques, d'une intense séduction, d’un climat poétique propice au mystère. Dans ces toutes premières années du XXe siècle, Berg s'inscrit encore nettement dans la lignée romantique et post-romantique, celle qui va de Schubert à Mahler en passant par Brahms. Le choix des poètes Lenau ou Storm est d'ailleurs symptomatique de cet ancrage dans la tradition du lied.
Contrairement à son maître Schönberg, Berg ne s'est pas encore nettement engagé sur la voie d'une instabilité harmonique qui inclinait vers l'atonalité. Néanmoins, on peut remarquer certaines étrangetés : le lied nocturne initial se meut dans une harmonie modale qui nourrit son climat de mystère, tandis que dans le cinquième l'accord de tonique est constamment évité.
La construction de l'ensemble est également remarquable : au centre, juste après le fameux lied du Rossignol (motif traditionnellement romantique, écriture vocale avec élancements lyriques) on trouve le poème de Rilke (indice évident de modernité littéraire). Il se termine par "erklang die Nacht" (note aiguë piano, extatiquement tenue), non seulement en écho au premier lied ("Nacht") mais comme la devise de ce cycle, dont tous les poèmes (sauf le cinquième, qui évoque le couchant) sont explicitement nocturnes.
La version orchestrale de 1928 met en relief la symétrie de l'architecture du cycle. Le premier et le septième des lieder requièrent un grand effectif orchestral, alors que le troisième et le cinquième (qui encadrent donc le lied central) se distinguent par une orchestration singulière : les cordes seules pour "Die Nachtigall", un groupe vents-harpe-cymbales pour "Im Zimmer". Quant au second, il est confié à 15 instruments en solo, en écho à l'orchestre de chambre de Schönberg : Griffiths le rapproche de la scène 3 de l'acte II de Wozzeck. Le même Griffiths ajoute : "L'instrumentation sophistiquée du recueil met ainsi les lieder entre guillemets, leur donnant la valeur de citations du passé du compositeur."
L'orchestration, outre sa splendeur plastique, souligne un des caractères très prenant du cycle, à savoir l'impression que la musique exprime des flux de conscience, jusqu'à une sorte d'ivresse immobile.
De la voix féminine, ce cycle exige une grande flexibilité, de la délicatesse expressive, mais aussi un geste lyrique large (dans le dernier lied, par exemple). La volupté du timbre est un atout, certes, mais l’essentiel reste une imagination poétique constante et la maîtrise des lignes si enveloppantes jusque dans les écarts mélodiques.
DISCOGRAPHIE
1) Versions avec piano
¶ Lucia Popp / I. Gage (RCA)
[un fantastique album "Jugendstil-Lieder", avec des Schönberg, Pfitzner, Schreker et Strauss]
¶ Margaret Marshall / G. Parsons (DG)
¶ Anne Sofie Von Otter / B. Forsberg (DG)
¶ Mitsuko Shirai / H. Höll (Capriccio)
¶ Violetta Urmana / J. Ph. Schulze (Farao)
¶ Diana Damrau / S.M. Lademann (Orfeo, live 2005)
2) Versions orchestrales
¶ Jessye Norman / P. Boulez (Sony)
¶ Anne Sofie Von Otter / Cl. Abbado (DG)
¶ Kari Lövaas / H. Blomstedt (DG)
¶ Barbara Bonney / R. Chailly (Decca)
¶ Renée Fleming / Cl. Abbado (DG)
2 bis) Orchestration pour ensemble orchestral et piano (source inconnue)
¶ Maria Riccarda Wesseling / P. Alain-Monnot (Claves)
Avec orchestre, Von Otter et Abbado (Philarmonie de Vienne) semblent à peu près hors concurrence. C’est fascinant de poésie et d’intelligence. La soliste s’y épanouit autrement que dans son enregistrement avec piano : c'est à mon sens un de ses plus beaux disques. Le couplage propose l'extraordinaire cantate Der Wein, sur une traduction allemande de Baudelaire.
Regrettons néanmoins que rien ne soit resté (à part dans mes archives…) du concert berlinois où Lorraine Hunt chantait ce cycle avec Nagano et la Philarmonie.
Lucia Popp chante ces lieder avec une science vocale extraordinaire, au service d'une expression résolument mélancolique, un peu languide. Elle accentue la filiation post-romantique du cycle plutôt que sa « modernité ». C'est en tout cas un très grand plaisir d'entendre ces lieder par une voix si rigoureuse mais aussi d'un charme profondément viennois (au meilleur sens du terme).
Margaret Marshall a une voix moins soyeuse bien sûr, moins onctueuse ; c'est plus tendu, mais aussi plus vibrant, ce qui n'exclut pas des nuances et une dynamique magnifiques. Version plus éloquente, en un sens. J'aime énormément, et le piano de Parsons est plus suggestif que celui de Gage, comme souvent un peu timide.
Mitsuko Shirai s'impose dans un tout autre registre : celui d'un climat très mystérieux, presque silencieux, avec un raffinement des nuances toujours renversantes chez une voix qui n'a jamais été grande. Ce mélange d’extrême précision et de mystère est vraiment étonnant. Tout ce disque Berg, avec plusieurs inédits, est fabuleux. Le pianiste est à la hauteur !
De la récente version de Diana Damrau, je parlerai bientôt en chroniquant l’ensemble de ce magnifique récital salzbourgeois. Geduld, Geduld…
Par Bajazet
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Publié dans : uvres et compositeurs
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