Samedi 18 novembre 2006 6 18 11 2006 15:44
Hommage à Mady Mesplé
Toulouse, Médiathèque José Cabanis, 17 nov. 2006


    La soirée était organisée par l’Association Toulouse Mélodie Française (sic), dont le directeur artistique, la basse Jean-Jacques Cubaynes, présentait les images d’archives en compagnie de Mady Mesplé, qui les commentait et évoquait sa carrière.
    Mesplé est née à Toulouse il y a 75 ans et vient de recevoir la médaille d'or de la ville de Toulouse. Sur sa discographie et sa carrière, on peut consulter un site web qui lui est consacré : ICI

    Public massivement du troisième âge, formé de Toulousains qui ont beaucoup vu Mesplé sur la scène du Capitole dans les années 60 et 70. Jane Berbié était également présente (on a appris qu’elles sont non seulement très amies, mais qu’elles habitent chacune de part et d’autre de la Place du Capitole).

    La voix de Mesplé ne m’a jamais beaucoup séduit, en partie à cause de cette qualité si particulière de l’aigu et du suraigu. J’aimais pourtant beaucoup son disque de motets de Vivaldi avec Jane Berbié (EMI), mais il est vrai que je découvrais alors ces œuvres. Je me souviens surtout d’une émission radio (c'était Comment l’entendez-vous ? de Claude Maupomé) où j’avais trouvé tous ses propos d’une grande intelligence, et sans aucune complaisance pour elle-même.
    Autre souvenir : au début des années 90 dans les coulisses du Théâtre de l’Athénée, après le récital d’une grande soprane, les gens attendaient pour faire signer une photo devant la loge de l’artiste, et parmi eux, Mesplé et Janine Reiss, venues la saluer. Un fou du flash, qui venait bien sûr pour la vedette de la soirée, les aborde et leur demande s’il peut les prendre en photo aussi. Réponse de Mesplé, sur un ton mi-doucereux, mi-accablé : « Vous voulez nous prendre en photo ? Janine, le monsieur veut nous prendre en photo ! Mais vous avez vu les têtes qu’on a ? »




    Enfin, je reste fasciné par la beauté d’une photo de Mesplé en Lucia échevelée : c’est le portrait en noir et blanc (Lipnitzki-Viollet) qu’EMI avait fait figurer sur le coffret microsillons « Les Introuvables de Mady Mesplé » (qui comprenait d’ailleurs « Popoli di Tessaglia » et « Sperai vicino » de Mozart). Elle est de face et regarde le spectateur avec une intensité étrange, le sourcil soucieux, le visage figé, avec un mélange de tristesse et de férocité, c’est vraiment étonnant. L’expression du visage est magnifique. On est loin évidemment de « la dame de l’opérette » (c’est ainsi que la désignait Mireille Matthieu sur les plateaux TV) et de l’image un peu nunuche de ses exhibitions dans les émissions TV de Jacques Martin autrefois, où elle chantait Voix du printemps ou Véronique en vague crinoline.

    J’espérais donc des prises scéniques live, mais comme on pouvait s’en douter, le fonds d’archive est très limité (pas de Lucia sur scène), et ce qu’on a vu, ce sont d’une part des extraits d’émissions TV avec Jacques Martin et Denise Fabre (!), où Mesplé chantait en direct (Télé Dimanche, je crois), et d’autre part des archives déjà vues dans un émission-hommage d’Eve Ruggieri, dont la Zerbinetta d’Aix-en-Provence en 1966 (avec Crespin et Troyanos). Ce dernier témoignage semble le seul d’elle pris sur scène disponible à l’INA, avec La Dame de Monte-Carlo, qu’elle chantait sous la direction de Prêtre au Théâtre des Champs-Élysées en 1987, et aussi avec La Vie parisienne (la gantière).

    Précisément, Mesplé n’a chanté d’opérette sur scène que deux fois ! Valses de Vienne, et cette Vie parisienne au Capitole où Jane Rhodes faisait Metella. L’image de Mésplé divette de l’opérette repose en fait sur les nombreux enregistrements faits pour EMI. Son premier disque fut Les Saltimbanques, et elle a raconté comment, lorsque EMI le lui a proposé, elle a filé chez Janine Micheau, son professeur alors : « mais pourquoi me propose-t-on ça ? qu’est-ce que je vais faire là-dedans ? » C’est ensuite qu’elle a pu enregistrer Lakmé. La mère de Mady Mesplé n’appréciait guère d’ailleurs de voir sa fille chanter la gantière d’Offenbach dans la production toulousaine où il fallait sauter et gambader : « Quand même… à son âge… elle me fait honte ! », avait-elle dit à sa sœur.

    Les extraits des émissions TV du dimanche souffraient d’orchestres indignes ou d’un pianiste affolé dans Clair de lune de Fauré , pris à toute allure. Mesplé soulignait combien il était difficile de se concentrer sur ces plateaux des premiers temps de la TV, où c’était le remue-ménage permanent. Elle y chantait son répertoire habituel : Olympia, Philine, la valse de Juliette, Véronique en duo avec Jacques Martin (qui se plante royalement).
    Ce qui frappe d’abord dans ces témoignages en noir et blanc, c’est la précision absolue du chant, d’une intonation absolument sans faille, mais aussi la musicalité constante (sans la gaucherie que pouvait avoir Mado Robin). Le contrôle du visage aussi. On peut regretter une forme de prudence interprétative (mais vu le cadre…).
 
    Cependant j’ai été ébloui par sa Philine, que je n’avais d’ailleurs jamais entendue. La voix y sonnait curieusement beaucoup plus ronde que dans les souvenirs de Mesplé que j’ai au disque, et à l’exception du suraigu dont la vibration est si particulière, tout sonne magnifiquement, fruité même, avec une musicalité exceptionnelle, un vrai charme, une élégance de funambule et une réelle poésie de phrasé, la même qui surgit au détour de la Valse de Juliette dans « laissez-moi, laissez-moi sommeiller ». Je dois avouer que cette Polonaise de Philine souveraine, sans jamais rien de dur ni de nasal, m’a ravi. Je me suis d’ailleurs demandé si les récitals gravés par Mesplé rendaient forcément justice à la qualité de sa voix dans les années 60, mais peu importe.

    Au rayon opérette, un extrait TV des Noces de Jeannette en studio (ça a l’air extraordinairement difficile à chanter) était d’une grande classe et témoigne d’un jeu très équilibré, sans rien de trop.
    À ce propos, Mesplé a rapporté une anecdote du temps où elle chantait le rôle à l’Opéra-Comique à la suite de Liliane Berton. « J’allais entrer en scène, un machiniste me tend un gobelet et me dit : Bois ! Et moi, comme toujours, gentille et un peu gourde, je fais ce qu’on me dit, et je bois. C’était du vin. Mlle Berton en prend toujours à ce moment-là, qu’il me dit. Et pendant toute ma scène, je sentais ce vin qui remontait redescendait pendant que je chantais… »

    La Zerbinetta aixoise (on a eu quasiment tout l’air, sauf le récitatif initial) est d’une aisance étonnante, sauf pour l’allemand, et tout est chanté de façon trop unie, sans assez de mise en relief çà et là, mais c’est d’une élégance permanente (sauf le suraigu un peu complaisamment tenu avant la reprise « Als ein Gott », mais pour le coup, il était sublime ce suraigu…).
    Mesplé a insisté sur la difficulté du rôle, en raison de l’enchaînement du premier quintette, de l’air de 12 minutes et du second quintette : « on n’a jamais le temps de se reposer, alors il faut le trouver, mettre à profit le moindre relâchement dans la difficulté de l’écriture pour se donner l’impression de souffler un peu ».

    Dans La Dame de Monte-Carlo de 1990, la voix est bien sûr durcie, le vibrato désagréable, mais l’investissement et la classe sont impressionnants. C’est enfin avec une mélodie de Liszt (« Bist du ») captée tardivement qu’on a eu peut-être le plus beau moment de la soirée : admirablement phrasé, avec un soin des couleurs inlassable, et enfin d’une émotion contenue qui, loin des cocottes et des falbalas de l’opérette, asseoit en 3 minutes la stature musicale exceptionnelle de Mesplé.


     De sa carrière, qu’a-t-on appris ?
 
    Toutes ses prises de rôle ont eu lieu en Belgique, sauf Olympia à Lyon. « Pour mes débuts dans Lakmé, à Liège, je suis montée sur scène sans avoir jamais pris un seul cours de comédie : c’était de la bêtise ou de l’inconscience, comme vous voudrez. Et j’avais amené mon propre costume avec elle (comme cela se faisait encore), que m’avait dessiné un ami des Beaux-Arts, et qui était plutôt avant-garde… le public de Liège avait été assez troublé. J’avais alors des défauts de jeunesse : je chantais trop vite l’Air des clochettes, qu’il ne faut surtout pas presser. »

       L'envol : « c'est lorsque j'ai succédé à Joan Sutherland dans Lucia au Palais Garnier, avec Vanzo, que les choses ont changé : on m'a  proposé des choses dans le monde entier »

    Chanter et manger :
    « j’ai tout essayé, ne pas manger avant la représentation, ou au contraire bien manger, aucun des deux ne va : il faut manger un peu avant et beaucoup après. Et puis on n’est pas à l’abri d’une huître douteuse, ça m’est arrivé une fois pendant la série de La Vie parisienne au Capitole, j’ai été malade comme un chien, et le lendemain, j’ai dit à Plasson : ne m’en voulez pas, il y aura des moments où je ne ferai semblant de chanter pour m’économiser, je ne tiens pas debout… et puis 5 minutes avant le lever du rideau, hop, les forces sont revenues. »

        Le stress de la note
     « j’ai toujours eu de grandes facilités dans l’aigu et le suraigu : c’est comme ça, je les avais. Je n’ai vraiment raté mon coup qu’une fois, dans une Somnambule à Rouen, j’étais épuisée, et je n’ai pas réussi à sortir le contre-fa final.
En revanche, j’avais peur des passages piano dans le medium (« et riant à la nuit » dans Lakmé). Cela dit, pour avoir un contre-mi bémol comme je le voulais, assez rond et de la couleur que j’avais en tête, il m’a fallu à peu près 3 ans de travail.
     Mais surtout, le grave, c’était un cauchemar. Au début, je n’en avais pas du tout. Pour Lucia, c’était ardu (« alfin son tua ») et le début de Rosine, c’était carrément la mort. Et puis avec le temps, le grave s’est développé : un jour un fa est arrivé, plus tard un mi (Jane Berbié m’avait fait bien travailler pour ça, il faut dire), et j’ai fini par sortir un ut grave, là je ne me sentais plus ! J’ai alors pu aborder la Juliette de Gounod »

    Ses commentaires étaient plein d’esprit, un peu ironiques, sans minauderie aucune, et on sentait à la fois chez elle quelque chose de chaleureux, mais aussi une réserve, un fond de sérieux un peu mélancolique assez éloigné de la faconde plus immédiate d’autres chanteurs du cru (je songe à Berbié ou Bacquier, par exemple). Mesplé a la réputation d’être un professeur inflexible, mais c’est manifestement quelqu’un de très sensible.

    Particulièrement touchante aura été l’évocation d’Alain Vanzo, qui fut son partenaire de prédilection, et avec qui existait en scène une harmonie parfaite, chacun adaptait instinctivement son jeu à l’autre, quelles que soient les circonstances. Mesplé (elle l’a d’ailleurs avoué) semble toujours bouleversée par la disparition de Vanzo, et elle a bien malgré elle (ce n’est pas son genre) fondu en larmes quand a été diffusé un extrait du concert parisien d’hommage à Crespin (TCE, 1990), où il chantait Andrea Chénier (en français). C’était stupéfiant : un petit homme, un peu vieux beau, arrive devant l’orchestre, et dès qu’il ouvre la bouche, on est captivé. La diction française est d’une clarté absolue, la voix étonnamment juvénile, le chant tenu de tous les côtés et naturel à la fois, la couleur magnifique, le tout avec une autorité persuasive qui laisse songeur. Il avait 62 ans !
  

Par Bajazet - Publié dans : Artistes
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