Mardi 14 novembre 2006 2 14 11 2006 16:18
VERDI, Don Carlo, Capitole de Toulouse
18 oct. 2005


Direction musicale : Maurizio BENINI
Mise en scène : Nicolas JOEL
Décors : Ezio FRIGERIO
Costumes : Franca SQUARCIAPINO
Lumière : Vinicio CHELI

Elisabeth : Daniella DESSI
Eboli : Béatrice URIA-MONZON
Don Carlos : Fabio ARMILIATO
Posa : Ludovic TÉZIER
Philippe II : Roberto SCANDIUZZI
Le Grand Inquisiteur : Anatoli KOTSCHERGA
Un moine/Charles-Quint : Balint SZABO
Tybalt : Magali de PRELLE
Comte de Lerme / Un hérault : Philippe DO
Une voix céleste : Khatouna GADELIA
Députés flamands : Olivier HEYTE, André HEYBOER,
Jean-Louis MÉLET, Vladimir STOJANOVIC,
Frédéric BOURREAU, Yuri KISSIN


    C’était la dernière des 5 représentations de Don Carlos (version italienne en 4 actes), jouée dans un Capitole plein comme un œuf, et qui a remporté un succès considérable et attendu. Le tableau de la prison à la fin de l’acte III comportait la grande séquence de déploration de Philippe et Carlos sur la mort de Posa, reprise par Verdi dans le Requiem (« Qui me rendra ce mort ? », dans la version française), avant la conclusion sur la révolte matée par l’Inquisiteur.

¶ LA CONCEPTION DU SPECTACLE
 
 Le spectacle offre à l’œil le luxe habituel avec l’équipe Joel-Frigerio-Squarciapino : costumes d’époque somptueux, décors imposants, éclairages raffinés.
    Le décor des 4 actes est conçu dans la même structure : un espace clos, frontal, dans une perspective exagérée qui accentue la clôture de la scène, prise entre les murs latéraux, celui du fond de scène (qui peut s’ouvrir en porte pour l’entrée du Roi par exemple) et un grand plafond à caissons. Celui-ci constitue le dénominateur commun des tous les tableaux (sauf l’autodafé et la prison, d’une verticalité monumentale) mais moyennant des évolutions : aux actes extrêmes (monastère de San Just), le plafond incliné supporte un immense Christ en croix qui semble devoir écraser le sol, impression renforcée au dernier acte, où la hauteur de plafond est très réduite et donne une impression très heureuse de salle basse ou de crypte.
    Ce dispositif se retrouve pour l’appartement de Philippe à l’acte III, la mise en scène du monologue étant fondée sur l’interaction entre le personnage et ce Christ surplombant. Au jardin, le plafond, rehaussé, est percé au centre par un bouquet d’arbres. Les éclairages sont également évolutifs : un clair-obscur mordoré pour le premier tableau à San Just, puis bleuté pour le rendez-vous au jardin, lumière bleue mais blafarde pour l’acte III, plus intense à l’acte IV. Les deux derniers actes présentent ainsi une sorte d’austérité géométrique quoique figurative (y compris pour la prison, stylisée en grilles étagées) qui séduit dans son adéquation avec le climat musical et poétique.

    Je suis moins convaincu par l’autodafé : on en prend plein la vue, comme il se doit, avec épiscopat rutilant, dominicains, cour en gloire, hérétiques « avant et après » (la mise en scène de Bondy au Châtelet fonctionnait assez mal à ce tableau-là par refus de jouer la carte du plein et du spectaculaire), mais le décor est ouvert en hauteur et en fond de scène sur un trompe-l’œil catholique tout ce qu’il y a de Settecento glorieux, avec volées de colonnes corinthiennes, le tout augmentant évidemment une sorte de faste plastique, mais dont le caractère composite peut gêner : d’un côté, on nous fait du fac-similé XVIe siècle, et de l’autre une avalanche baroque d’un style postérieur. Pourquoi pas ? Mais on sent un peu trop que la seule intention des scénographes est la splendeur visuelle, presque autonome par rapport au cadre esthétique de l’ensemble de l’opéra. C’est ce que confirme l’apparition ultime des suppliciés sortant du sol au centre de la scène en une sorte de tableau vivant très esthétisé, avec des espèces de saint Sébastien qui raviraient D. Fernandez s’il n’y avait quand même deux femmes dans les parages…

    Et c’est ce que confirme aussi ce qui me semble un choix très discutable et même malheureux pour la dernière scène de l’opéra. Dans le livret, comme il a été rappelé, le moine du début apparaît, répétant sa phrase de l’acte I, pour entraîner l’Infant dans les profondeurs du monastère, au moment où l’Inquisiteur et Philippe reconnaissent en lui feu Charles-Quint !
    Or qu’avons-nous-vu ? Une espèce de grande machine en rupture complète avec le climat austère précédent : le plafond à caissons s’abaisse entièrement en faisant apparaître un grand escalier, que descend Charles-Quint resplendissant d’or avec sa couronne impériale, avec derrière lui une gloire d’église qui rappelle la Rome du Bernin (ça ressemblait à un détail de la décoration de St-Pierre de Rome). Carlos monte l’escalier vers lui et tombe mort, avant qu’Elisabeth, tenant son exclamation aiguë ne monte les degrés elle aussi et ne s’y pâme elle-aussi symétriquement, sous les yeux de Philippe et de l’Inquisiteur restés au pied de l’escalier. Tableau. Rideau. « L’ai-je bien descendu ? »… ou « L’ai-je bien monté ? ». Ce parti-pris me semble substituer à l’esprit du livret un faste spectaculaire hors de propos à ce moment-là. C’est au demeurant très efficace, bien sûr : le public en a pour son argent et applaudit bien fort.

    Je n’ai pour le moment parlé que de la scénographie, mais il faut avouer qu’une fois de plus avec cette équipe, c’est elle qui épuise à peu près le travail de la mise en scène, dans la mesure où la direction d’acteurs est minimale, ou convenue, voire défaillante, malgré de belles choses fort simples à l’acte III. Certes, le parti pris décoratif exprime une idée centrale : la religion écrase et broie tout le monde. Fort bien, rien de bien nouveau sous le soleil de Don Carlo.     Mais quid, par exemple, des rencontres d’Elisabeth et de Don Carlos ? Rien. On a une simple mise en place qui semble parfois bien paresseuse et livre les interprètes à eux-mêmes, et pousse Armiliato et Dessi à se réfugier dans un jeu extrêmement convenu, surtout elle qui parmi ses qualités n’a vraiment pas la présence théâtrale ni l’imagination.
    La caractérisation scénique est ainsi globalement décevante. On devine même qu’avec un Kotscherga en Inquisiteur, on aurait pu obtenir un jeu de scène moins passe-partout. Bref, le spectacle présente un mélange de qualités et de défauts bien connu dans les productions toulousaines.

    (Que penser d’ailleurs de la sortie de scène d’Elisabeth après « Non pianger mia compagna », s’en allant avec Eboli en se tenant mutuellement par la taille ?! Je pinaille, mais comme dirait Alice Sapritch : « Une reine d’Espagne ne tient pas la taille de n’importe qui. »)

¶ L'INTERPRÉTATION MUSICALE

    Globalement de haut niveau, mais tout n’y est pas également digne d’éloges.
   L’orchestre d’abord : elle m’a paru efficace, mais parfois en-deça des beautés de l’œuvre, avec un certain manque de tenue. L’accompagnement de la chanson du voile manque de finesse, le début de l’autodafé est bousculé, le tempo est parfois soumis à des ralentissements pénibles : par exemple, dans l’air d’Elisabeth au dernier acte, on a droit à des étirements sur « Se ancor si piange in cielo, / Piangi sul mio dolore ». La fermeté rythmique n’est pas apparemment la vertu cardinale du chef.

    La distribution présente d’excellents petits rôles : Philippe Do est éloquent et racé, Magali de Prelle (que je découvre) unit à un chant impeccable une couleur ravissante, et surtout Balint Szabo impose d’emblée une beauté de timbre et une noblesse de phrasé qui donnent une majesté captivante aux interventions du Moine.

    Daniela Dessi, que j’entendais  pour la première fois sur scène, dessine une Elisabeth à la Caballé (pour aller vite) : assez placide, un peu indolente, maîtrisant le souffle et l’aigu piano, avec une tendance certaine à l’alanguissement (« Non pianger » en devient distendu et tombe un peu à plat). La voix me semble bien accordée au rôle, avec un medium large et solide, malgré une vibration du son pas toujours agréable, et un aigu qu’on souhaiterait parfois plus généreux et ample, mais elle chante avec une musicalité constante et donne le meilleur d’elle-même au dernier acte. L’actrice reste très limitée, ce qu’accentue un physique un peu mou. Si elle n’a pas été la plus applaudie parmi les rôles principaux, je dois dire qu’elle m’a toujours intéressé.

    Le ténor en revanche m’a considérablement lassé : il a fallu attendre le duo final « Ma lassu » pour l’entendre chanter piano. Voix éclatante, mais sans assez de nuances à mon avis. Style très « italien » au mauvais sens du terme : emphase geignarde dans « Io la vidi » (eh oui Yves, l’air était bien là), phrasés convenus, attaques progressives de l’aigu (je veux dire, appui sur une note transitoire avant d’atteindre l’aigu, Uria-Monzon a parfois ce travers également). Ce Carlos très extraverti présente ainsi un profil névrotique sans beaucoup de finesse, et le couple qu’il forme avec Dessi n’est pas vraiment équilibré à mon goût.

   Béatrice Uria-Monzon m’avait laissé des souvenirs inégaux, quoique sa Béatrice de Berlioz à Bordeaux il y a quelques années l’ait montrée plus attentive au style et à la tenue vocale que par le passé. Tout n’est pas parfait dans son chant (bas medium un peu sourd,  un ou deux aigus approximatifs) mais elle impose une composition d’un grand relief théâtral (elle est une des rares du plateau à faire valoir par ses propres moyens une véritable présence) et aussi (il faut le dire) d’une grande classe : son Eboli (avec le bandeau de la princesse borgne, fidélité historique respectée) est ardente et noble. Curieusement, elle réussit une magnifique Chanson du voile (ce n’est pas a priori là où on l’attend) avec des mélismes inquiétants du plus bel effet. Son « O don fatale » est de plus en plus maîtrisé après une attaque un peu brouilllonne, avec une fin électrisante.

    Conformément aux Écritures, Ludovic Tézier a remporté le triomphe de la soirée. Timbre corsé et magnifique, chant généreux et magnifique, physique superbe (en plus, il porte à merveille les collants et les hauts de chausse). Quant à la différenciation du texte et la caractérisation du personnage, ce sera (j’espère) pour une autre fois. J’ai scrupule à le dire, mais son Posa m’a copieusement ennuyé. La beauté vocale n’est évidemment pas en cause, mais l’uniformité du chant (qui m’avait déjà gênée dans son Wolfram) est pour le moins problématique : tout est rendu de la même façon, les phrases ne parlent pas, la mobilité expressive de tout le dialogue avec Philippe à l’acte I est noyée dans une voix somptueuse et sûre de sa splendeur (la note finale de « Per me giunto » est tenue trrrrrrès longtemps, et autant Uria-Monzon a salué rapidement au final, autant Tézier n’a pas caché sa complaisance à recevoir les applaudissements). Ludovic ou le Bel Indifférent. Bref, c’était d’autant plus décevant, qu’on a l’exacte voix du rôle, mais on en arrive à regretter ce qu’y faisait Hampson.

    Le Philippe de Roberto Scandiuzzi est bien connu (je l’y avais entendu à Montpellier en 1993 face à Françoise Pollet dans une mise en scène très Escorial de G. Deflo). Tout y est : la stature, la noblesse, le grain, la ligne, les mots, le caractère aristocratique et impérieux. Peut-être souhaiterait-on un rien d’émotion en plus (son monologue m’a laissé peu ému), mais c’est assurément une magnifique incarnation.

    Enfin, Anatoli Kotscherga (déjà entendu à Toulouse dans Boris ou Le Coq d’or) incarne un Inquisiteur fantastique. Le tranchant et la puissance dont il gratifie le rôle sont exceptionnels, mais le plus impressionnant est la première partie du duo avec Philippe : alors qu’un Talvela par exemple est monumental d’emblée, Kotscherga commence par des phrases piano, presque discrètes, avec des sonorités comme mortes, et c’est terrifiant, sans le moindre « effet » surajouté. Il crée d’emblée une tension extraordinaire par la nuance : du grand art. Même les sonorités nasales de sa voix, de couleur si peu italienne face à Scandiuzzi, sont utilisées pour installer avec subtilité un climat immédiat de malaise. Il est dommage que le jeu de scène ne soit pas à la hauteur de tant de science vocale et dramatique, mais quel personnage !



Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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