Vendredi 27 octobre 2006 5 27 /10 /2006 23:15




Jean-Marie LECLAIR, Scylla et Glaucus (1746)
Opéra royal de Versailles, 29 septembre 2005
***************************************

Karina GAUVIN, soprano : Circé
Gaëlle LE ROI, soprano : Scylla
Robert GETCHELL, haute-contre : Glaucus
Salomé HALLER, soprano : Vénus (Prologue), Dorine
Céline SCHEEN, soprano : l'Amour (Prologue), Thémire
Nicolas ACHTEN, basse : Chef des peuples (Prologue), Licas, Hécate

Choeur Les Eléments (dir. Joël SUHUBIETTE)
Solistes du choeur : Cécile DIBON-LAFARGE, Solange ANORGA (sopranos),
Jean-Christophe HENRY, Marc MANODRITTA (ténors), Didier CHEVALIER (basse)

Les Talens Lyriques, dir. Christophe ROUSSET


1) Quelques mots sur cette tragédie lyrique

    Créé en 1746, c'est le seul opéra de Jean-Marie Leclair, né en 1697 et mort en 1764, la même année que Rameau. On le retrouva assasssiné chez lui, et l'affaire ne fut jamais éclaircie. Leclair est surtout connu pour son œuvre pour violon (sonates, concertos), d'une beauté sans guère d'égale dans la musique française de l'Ancien Régime. Le Centre de Musique Baroque de Versailles lui a consacré tout un cycle de concerts à l’automne 2005, avec deux exécutions (27 et 29 sept.) de ce Scylla et Glaucus dirigé par Christophe Rousset avec le chœur "Les Éléments" et en tête de distribution, la merveilleuse Karina Gauvin dans le rôle central de la terrible magicienne Circé.

     Le livret, lui, n'est vraiment pas terrible (signé d'Albaret), vaguement dérivé de Circé, tragédie à machines de Thomas Corneille (1675) pour laquelle Charpentier avait composé des séquences musicales. Toute l'action repose sur un trio bien attesté dans la tragédie lyrique depuis Lully (voir Atys ou Amadis) : les amours d'un couple d'amants rencontrent l'hostilité jalouse d'une déesse ou d'une magicienne amoureuse du protagoniste. La nymphe Scylla et Circé sont des rôles de soprano, Glaucus est écrit pour "haute-contre" à la française (ténor très aigu). Comme les autres rôles sont de simples comparses (2 suivantes surtout), l'opéra repose sur ce trio de voix aiguës : aucune voix grave.

    Cependant la faiblesse du livret est littéralement transcendé par la musique, d'une richesse ahurissante, qui soutient la comparaison avec Rameau, ce qui n'est pas peu dire ! On retrouve d'ailleurs plusieurs analogies de style  : la superposition harmonique du chœur au IIIe acte ("Les mortels et les dieux, tous lui rendent les armes") par exemple.
    Mais c'est dans l'écriture orchestrale que l'originalité de Leclair est patente : « La maîtrise de l'écriture de Leclair s'y déploie dans l'écriture des violons, plus virtuose et plus brillante même que chez Rameau, avec notamment des arpèges rapides, des fusées et des doubles cordes comme on en trouve dans ses concertos. Les altos sont fréquemment divisés, ce qui accroît la plénitude sonore et la richesse harmonique. Et les flûtes, hautbois et bassons, occasionnellement aussi les trompettes  et timbales, sont traités avec un sens aigu de la couleur. » (H. Hallbreich, Notice de l'enregistrement Erato).
    Leclair a aussi le génie d'espèces de courts postludes orchestraux en fin d'acte, absolument fascinants (acte III en particulier).

    L'opéra offre une palette d'affects et de climats extraordinaires. Leclair excelle autant dans la délicatesse galante et l'inventivité des danses que la poésie onirique et la violence barbare. L'acte IV est consacré au rituel démoniaque de Circé qui appelle les démons à son aide (on pense à Médée de Charpentier, mais aussi à bien d'autres tragédies lyriques), et le dénouement est résolument tragique : Circé se venge d'être négligée par Glaucus en transformant Scylla en récif effrayant (celui de Charibde et Scylla, bien sûr).
    Ce dénouement tragique est d'ailleurs revendiqué par le librettiste dans la préface :
    « On m'a reproché de finir trop tristement […] J'ai bien de la peine que cette fin tragique soit un défaut pour un Opéra-tragédie. la peine qu'éprouve le spectateur attendri n'a-t-elle pas ses charmes ? Je ne sais même si la satisfaction contraire n'est pas inférieure à cette sorte de plaisir. »

    Un de mes moments préférés : l'acte II. Glaucus vient consulter Circé pour qu'elle l'aide à conquérir Scylla. Au lieu de cela, Circé tente de séduire et d'enivrer Glaucus en sa faveur à l'aide de ses "ministres" (souvenir d'[i]Armide[/i], avant les Filles-Fleurs de Parsifal …) : on entend alors une passacaille magnifique (danse noble sur une basse obstinée, pendant 6 minutes) où alternent solos, chœur et séquences purement dansées. C'est fabuleux : la musique, à la fois lascive et noble, semble s'engendrer perpétuellement elle-même, et tournoyer autour de Glaucus pour l'ensorceler. Mais on vient arracher Glaucus à l'enchantement pour le ramener vers Scylla : Circé, folle de rage, exhale sa fureur dans une page fulgurante où elle chante avec un chœur virtuose : "Courons à la vengeance". L'enchaînement continu de ces scènes forme un ensemble particulièrement enthousiasmant.

    Créé en octobre 1746, l'opéra ne fut jamais repris ensuite, sinon à Lyon en version de concert dans les années 1750, puis plus rien. La résurrection intégrale eut lieu à Lyon en 1986, sous le règne faste de Gardiner, dans une mise en scène de Philippe Lénaël. L'enregistrement (le seul à ce jour) fut effectué dans la foulée pour Erato. Distribution très satisfaisante : Donna Brown en Scylla est impeccable mais un peu froide (comme toujours, il me semble), Howard Crook n'a guère connu de rival dans ce type de rôle et son français est un modèle de clarté ; enfin Rachel Yakar (Circé), dans un de ses plus grands rôles, impérieuse, insinuante, vipérine, enflammée, d'une plasticité de ligne et de couleur renversante. Ne serait-ce que pour elle, il faut entendre ces disques. Et n'oubions pas le Monteverdi Choir en état de grâce (c'est peut-être le plus bel enregistrement de tragédie lyrique pour la qualité du chœur) et l'orchestre souverain de Gardiner. Une merveille.


2) Le concert de Versailles

     On aura eu le plaisir d’entendre cet opéra rarement donné — avec le prologue, quel luxe… 8-) — dans le cadre de l'Opéra de Versailles : la salle et le décor en trompe-loeil de la scène sont à eux seuls un spectacle de ravissement.
    Christophe Rousset s'affronte inévitablement non seulement à une partition majeure, redoutable pour l'orchestre, mais également au souvenir de l'enregistrement fastueux de Gardiner. Le défi est en grande partie relevé.

    L'orchestre m'a paru en effet convaincant, et d'une qualité supérieure à certains souvenirs des Talents Lyriques dans l'opéra français. Cordes suffisamment virtuoses, soutien attentif, théâtralité de bon aloi, tout cela est digne d'éloge. On est très loin à mon sens de ce que Minkowski peut offrir dans ce répertoire, mais on aurait très mauvaise grâce à bouder son plaisir.

    La direction de Rousset manque d'un sens plus aigu du contraste (l'oeuvre l'exige) mais surtout d'une plus grande flexibilité, d'un sens plastique de la courbe qui ferait vraiment s'épanouir cette musique. Autant les scènes infernales ou les tambourins de l'acte V sont séduisants, autant la grande passacaille de l'acte II ne respire pas comme il conviendrait et échoue à rendre ce mélange de noblesse et de lascivité qui la caractérise, et dont Gardiner exaltait la poésie. De même les danses de l'acte III présentent une pointe de raideur et de sécheresse qui nuit à leur charme.
    On se demande enfin quelle mouche a piqué le chef pour sucrer le merveilleux "entracte" orchestral qui clôt l'acte III après le saisissant monologue de Circé "Tout fuit, tout disparaît" et le remplacer par une reprise de la loure entendue dans le cours de l'acte. Non seulement cette entorse à la partition étonne, et nous prive d'une séquence brève mais fantastique de Leclair, mais la reprise de cette danse délicate tombe complètement à plat et déséquilibre la formidable progression expressive ménagée par Leclair, de la réjouissance pastorale à la fureur menaçante de la Magicienne. On aimerait comprendre la raison de ce choix…

    Le choeur comprenait 19 chanteurs, dont 6 femmes (soyons précis) : excellent m'a-t-il semblé, belles sonorités, implication dramatique, lignes épanouies. Peut-être les basses étaient-elles moins convaincantes. Beaux solos de sopranes, et parmi les solistes du choeur, J.-Chr. Henry, souvent entendu avec Les Musiciens du Louvre.

    Venons-en aux personnages d'une tragédie truffée de voix aiguës et de sopranos en particulier. Seul à défendre l'honneur des voix graves dans des rôles très secondaires, N. Achten est encore bien vert et pas toujours assuré. C'est lui qui chante le rôle de la déesse Hécate, conformément à la tradition de la tragédie lyrique de confier les rôles de divinités infernales à des voix masculines graves (voir la Haine dans Armide de Lully).
    Après le prologue, Vénus et son fils se transforment en confidentes des protagonistes : excellentes toutes deux. Céline Scheen se signale par la suavité lumineuse de sa voix, tandis que Salomé Haller, d'une élocution et d'une autorité éclatantes, ne fait qu'une bouchée de Vénus et paraît sous-distribuée en Dorine. Il m'a semblé que sa voix avait encore gagné en couleurs et en ampleur, mais l'aigu manque de suavité dans son solo de la Passacaille ; quel caractère néanmoins...

    Le caractère justement, voilà ce qui dessine une ligne de partage nette au sein du trio des protagonistes. C'est un euphémisme de dire que les rôles-titres ne dépassent guère la convention galante la plus stéréotypée (l'amant constant et transi, la belle indifférente qui ne l'est pas) et que le livret ne donne pas beaucoup de latitude pour faire exister un personnage, mais quand même !

    Gaëlle Le Roi est très décevante : voix terne dans cette tessiture, trop grave peut-être pour elle, elle est uniforme vocalement (sa Scylla est dans des tons de gris, disons) mais aussi expressivement, sans compter qu'elle grimace beaucoup quand elle chante. Toujours est-il qu'une Scylla aussi revêche surprend, ou plutôt on est gêné par la manière dont l'interprète paraît chercher dans une véhémence mal entendue un caractère qui lui échappe (la comparaison avec Donna Brown, pourtant assez froide, est ici cruelle). Je me suis d'ailleurs demandé si G. Le Roi avait beaucoup chanté ce répertoire, car dès son air d'entrée, elle donne l'impression d'accumuler dans son chant des éléments rhétoriques isolés (geignement sur le mot "peines" alla Christie, attaques dures des consonnes, accents emphatiques constants) au détriment de l'harmonie de la ligne. Cette espèce de sémaphore vocal manque de naturel et de fluidité, de grâce tout simplement. La scène de la mort est ce qu'elle réussit le mieux.

    Que dire du Glaucus de Robert Getchell, dans un rôle créé par Pierre Jélyotte, star des hautes-contres sous Louis XV (et qui venait de créer Platée) ? Le matériau vocal est assurément celui qui convient à ces rôles de ténor aigu typique de l'opéra français et désigné alors sous le nom de "haute-contre". Mais d'une part sa virtuosité est sévèrement prise en défaut : l'ariette "Chantez, chantez l'amour", qui est loin d'être aussi ardue que certaines de Rameau dans ce genre, le montre assez démuni et dépourvu du moindre panache... et d'autre part, justement (et c'est là où le bât blesse), l'interprète est scolaire, fade, inerte expressivement et dramatiquement. Bref, c'est ennuyeux comme la pluie… alors que c'est un dieu marin.
    Sa première scène avec Circé est extrêmement frappante par le contraste entre les deux chanteurs : un Glaucus précautionneux et gauche, littéralement inerte (alors qu'il est censé être "transporté" d'amour pour Scylla) face à une Circé dont chaque phrase, chaque mot est senti, vocalement incarné, offert au public avec une puissance de persuasion admirable.

    De fait, Karina Gauvin est la grande triomphatrice de la soirée dans sa robe rouge. Le rôle de la Magicienne jalouse et cruelle est payant sans doute, musicalement et théâtralement, mais voilà une interprète qui prodigue à la fois une séduction vocale constante et un souci de caractérisation enthousiasmant. Dès son entrée, et malgré les contraintes du concert, elle impose une présence et un ascendant qui ne se relâchera pas.

    Vocalement, c'est splendide : pour ceux qui connaissent surtout Gauvin par son récital Haendel de 1998 et qui ne l'auraient pas entendue en Alcina ces derniers mois, il faut souligner combien la voix a gagné en assise, en palette de couleurs, en sensualité et en velours. Elle rend admirablement l'érotisme insidieux de Circé, et ce d'autant plus que sa science vocale, qui écrase le reste du plateau (il faut bien le dire), dispense des trésors de nuances et de dynamique. Les phrasés enveloppants qu'elle prête à Circé sont moins insinuants que ceux de Yakar, moins fouillés psychologiquement sans doute, mais aussi plus sensuellement généreux. On pourra d'ailleurs regretter que parfois le raffinement vocal lui fasse sacrifier le souci de l'élocution, mais ce n'est que broutilles face à un chant aussi magistralement plastique et incarné.

    Et théâtralement, c'est un régal, avec en particulier un sens du silence et du contraste dans la déclamation qui ravit d'autant plus qu'il ne s'exerce jamais au détriment des lignes. Gauvin exploite du reste à fond toute la gamme expressive, de la langueur à la furie, n'hésitant pas à jouer à fond le jeu du texte tragique.
    J'ai entendu ce soir, j'ai lu ailleurs qu'elle "en faisait trop". Ce n'est nullement mon avis. Circé n'est pas Armide, elle ne connaît guère le déchirement intérieur ou le scrupule, et ce personnage est délibérément conçu sous le signe du terrible : séductrice, ou destructrice. "N'écoutons plus que ma fureur, / Remplissons ce séjour d'épouvante et d'horreur." K. Gauvin endosse la charge passionnelle et théâtrale du rôle, sans sacrifier la tenue vocale, avec un souci du relief dramatique trop rare dans ce répertoire (trop souvent chanté avec des pincettes) pour ne pas être loué.

    Le grand moment est évidemment toute la scène des cérémonies infernales qui remplit les 2/3 de l'acte IV (évocation des démons, culte d'Hécate, invocation de la Lune et de l'Etna), séquence qui avait beaucoup frappé les contemporains à la création. Gauvin y est souveraine, avec une variété dans les couleurs impressionnante (quel art de varier les sonorités graves, par exemple) et une présence théâtrale constamment entretenue malgré les contraintes du concert.

    Alors remercions Chr. Rousset d'avoir fait appel à cette artiste québécoise trop rare en France (il avait déjà fait Tamerlano et Alcina avec elle), et espérons que nous pourrons de nouveau jouir de l'art de Karina Gauvin dans ce répertoire français qu'elle a encore peu chanté, hormis des cantates (un très beau disque d'elle est paru l'an passé, rassemblant "L'Hiver" splendide de Boismortier et le plus connu "Orphée" de Clérambault).

    Une remarque pour finir : le Centre de Musique Baroque de Versailles a publié pour l'occasion un livre-programme consacré à Leclair avec une documentation importante. Pour Scylla & Glaucus, outre le livret, on trouve 2 articles bienvenus : un de Thomas Lecomte sur les conditions de la création de l'opéra et sur sa réception au XVIIIe siècle, l'autre de Laura Naudeix, très intéressant, qui analyse la structure et la dramaturgie de l'oeuvre en la comparant à sa source, une tragédie à machines de Thomas Corneille, Circé.
Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

J'avais bien aimé Gretchell, moi. :( Ok, ce n'est ni Auvity, ni Crook, mais c'est au minimum très honnête.

Les Talens étaient en effet dans un de leurs meilleurs jours. Jamais entendus aussi en forme depuis la Didon de Desmarest.
Commentaire n°1 posté par DavidLeMarrec le 29/10/2006 à 16h03
Gretchell ? am Spinrade ?

Bon, David, là ça devient vraiment du vice. O Mensch, bewein deine Sünde groß !
Commentaire n°2 posté par Bajazet le 29/10/2006 à 16h08
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés