Samedi 28 octobre 2006
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Mozart, Così fan tutte
Fiordiligi : Leontyne Price
Dorabella : Tatiana Troyanos
Despina : Judith Raskin
Ferrando : George Shirley
Guglielmo : Sherril Milnes
Don Alfonso : Ezio Flagello
New Philarmonia Orchestra
Valda Aveling, clavecin
Direction : Erich Leinsdorf
Enregistré en août-septembre 1967.
3 CD Sony/RCA
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Retour en collection très économique de ce Così, qui fut le premier à proposer l'intégralité de la partition (donc avec le duetto des garçons "Al fato dan legge" et l'air héroïque de Ferrando "Ah, lo veggio"). À noter également, l'ornementation sur les points d'orgue, qui n'était guère d'usage alors, il me semble.
Mes sentiments sont mitigés. Leinsdorf, chef longtemps et ordinairement traité avec condescendance, conduit et soutient l'action de façon remarquable. Franchement, je m'attendais à quelque chose de plus massif, et je suis agréablement surpris. L'orchestre, assez imposant, est splendide, peut-être un peu trop "en dehors" quand même. L'esprit d'ensemble est celui du relief théâtral, ce qui a ses vertus, et ses inconvénients.
Au sein de la distribution, une merveille absolue, qui vaut à elle seule l'acquisition du coffret : la jeune Tatiana Troyanos, à l'époque de ses débuts fracassants au Festival d'Aix en Compositeur (1966) et de ses premiers disques en Allemagne (la Didon de Purcell, par exemple). Elle dispose de tous les atouts : splendeur vocale (avec beaucoup de personnalité), timbre d'une sensualité merveilleuse mais très juvénile aussi, avec cette pointe de mélancolie nécessaire à "O cambio felice", ligne élégante et expressive, sens du style extraordinaire. Tout y est. Je crois bien que c'est la plus grande Dorabella que j'aie entendue.
Hélas, le sens du style et la finesse de la caractérisation ne sont pas les choses le mieux partagées sur un plateau résolument grand format, qui réunit plusieurs verdiens de l'époque? Ezio Flagello (qui grava Leporello avec Böhm à la même époque) est cependant un Alfonso d'une très grande beauté vocale, très tenu, manque simplement une caractérisation plus pénétrante (cela reste générique, mais quel bel organe).
À ses côtés, une Despina EFFROYABLE : Judith Raskin réussit à réunir une voix pincée et inconsistante, un timbre d'une laideur répulsive, un chant en loques, une absence totale d'esprit (ne parlons pas du style), bref on aurait envie de lui lancer la réplique : "Vous êtes vraiment une dégueulasse". Rendez-nous Reri Grist !
Le couple des garçons joue et chante dans une optique résolument "bouffe", mais avec des manières un peu appuyées, et même trop appuyées plus d'une fois. On songe parfois à certaines captations du Met, si vous voyez ce que je veux dire? Ils n'ont pas la moitié d'une voix, c'est certain. Sherill Milnes offre des moyens vocaux magnifiques et une réelle beauté de chant, mais on sent bien qu'il ne sait pas trop quoi faire du personnage (Don Giovanni lui convenait mieux, assurément), si bien qu'on a une caractérisation passe-partout.
Le trait est plus grossi chez George Shirley, à la limite de la grimace burlesque, ce dont nous n'avons guère l'habitude aujourd'hui pour Ferrando. J'attendais beaucoup de ce ténor, dont je révère l'Idoménée (Davis 1966, Philips). J'avoue être déçu, mais c'était prévisible. Un Idomeneo fulminant est-il forcément indiqué pour Ferrando ? L'avantage de celui-ci, c'est un timbre plein, très viril, qui s'accommode bien de "Ah, lo veggio" et aussi de "Tradito, schernito". Mais, outre un manque de nuances préjudiciable (et vraiment gênant), c'est la suavité et le frémissement du personnage qui lui font défaut. "Un aura amorosa", disons-le, est raté. Question de contrôle du chant, mais aussi de sensibilité.
Et Leontyne Price ? On ne surprendra personne en constatant que Fiordiligi n'est pas vraiment pour elle. Comme pour Milnes, il est évident que c'est dans un opéra comme Don Giovanni que l'appelaient ses qualités propres (voir sa Donna Anna avec Karajan à Salzbourg). Là encore, grand format, avec des sonorités vocaliques d'ogresse parfois, c'est assez curieux. Toute la scène qui conduit à "Fra gli amplessi" est assez déconcertante, de ce point de vue.
Bon, je n'ai jamais beaucoup aimé cette voix de toute façon, malgré l'éblouissement de son aigu. Pourtant, on sent une volonté de bien faire, mais contrairement à Troyanos, l'esprit de cette musique lui est assez étranger. Le pire, c'est quand elle fait la fofolle au premier acte, et que penser du recours fréquent à des ports de voix effrayants, certes motivés par une perspective "comique", on le sent bien ? Les récitatifs ne la trouvent pas très à l'aise, ce n'est pas nouveau. Cependant, elle s'efforce de discipliner des moyens surdimensionnés en un sens, et y arrive quand même très bien. Surtout, elle réussit un somptueux "Per pietà" : peu importe que l'ambiguïté du caractère lui échappe un peu, car l'émotion et la noblesse sont là, dans ce moment pathétique où la voix peut se déployer plus à l'aise qu'ailleurs.
Voilà donc une version qui n'est nullement une priorité, mais qu'il est très instructif (et parfois jouissif, ô Tatiana) d'entendre. Ne serait-ce que pour l'expérience (très peu tendance) d'un Così de grrrandes voix.
(Ah, au fait, Despina mia, vous êtes renvoyée.)
Tu es bien courageux d'écouter cette chose, même le pervers que je suis te fait savoir son admiration.
Leontyne Price en Fiordiligi, c'est du sérieux... Et on entend les graves dans ses airs ? Je suis étonné que tu dises que Per pietà est réussi, en conséquence. On peut en savoir un peu plus ?
Le plus étonnant, c'est l'ajout d'ornements, certes discret, alors que l'esthétique générale est plutôt "pleins feux au Met".
Sinon, d'accord avec toi pour "Ah, lo veggio". Si ce n'est pas du plus grand Mozart, quoique j'aime beaucoup (en particulier la partie modulante au milieu, mais la reprise avec les vents est très belle aussi), cela donne quand même un caractère moins "garçon rêveur" à Ferrando.
Mais surtout, cet air adressé à Fiordiligi est essentiel pour l'évolution de la situation, puisque c'est un air "stratégique" et non un monologue.
Et puis ça forme pendant : rondo "en dehors" pour lui, rondo "en dedans" pour elle. En tout cas, je ne l'ai jamais entendu à la scène. Il est vrai aussi que la voix est vigoureusement sollicitée.