Samedi 28 octobre 2006 6 28 10 2006 01:29
    Une édition récente d'enregistrements passés inaperçus en 1982 ou carrément inédits me donne l'occasion de parler de la discographie des airs de concert de Mozart, qui constituent un trésor parallèle à ses opéras et une sorte de laboratoire de dramaturgie musicale. Ce pan de son œuvre, où l'on trouve des pièces d'une difficulté ahurissante, n'a été vraiment redécouvert qu'à partir des années 70, même si les Matinées Mozart du dimanche au Festival de Salzbourg les programmaient depuis les années 50.

    Sur la question, il y avait un passionnant numéro de L'Avant-Scène Opéra, dans une collection parallèle et avortée, paru au début des années 80.
    À défaut, on peut se tourner vers les analyses (parfois discutables, vu ses marottes) de Jean-Victor Hocquard : Mozart dans ses airs de concert, Séguier, 1989 (commentaire détaillé air par air).
    À signaler, une parution récente (en italien) : Cristina Wysocki, Le arie da concerto per voce di soprano di Mozart, LIM, 2006.


Au sommaire :
¶ Airs de concert par Edda Moser et Jeanette Scovotti (Berlin Classics)
¶ Choix discographique



1) Du nouveau dans la discographie des airs de concert de Mozart

    La nouveauté vient de Dresde !
    Vers 1980, alors que DG enregistrait une intégrale des airs de concert de Mozart, EMI/Electrola s'y mettait aussi. Un premier coffret parut sous la direction d'Herbert Blomstedt, "volume 1" d'une intégrale qui s'arrêta là. On y trouvait 3 disques microsillons, chacun dévolu à un chanteur : Edda Moser, Peter Schreier, Jeanette Scovotti.

    Je désespérais de retrouver un jour ces disques, que j'ai beaucoup écoutés autrefois, et voici que par la grâce de l'année Mozart, Berlin Classics vient de rééditer les programmes des deux sopranos. Bien plus, un troisième CD, partagé entre elles deux, propose de parfaits inédits : apparemment les airs enregistrés alors dans la perspective d'un volume 2 qui n'aura jamais vu le jour.

    Publiés en collection économique, ces 3 CD bénéficient d'une présentation très soignée : texte des airs, biographie et photos des artistes, plus entretien (allemand et anglais) sur ce répertoire. Voilà un éditeur qui a bien fait les choses !


    Voici le programme détaillé de ces 3 volumes.

¶ 0184072BC : Edda Moser (enreg. 1978)
Mia speranza adorata ! K.416
Popoli di Tessaglia ! K.316
Schon lacht der holde Frühling K.580
Ah ! lo previdi K.272

¶ 0184082BC : Jeanette Scovotti (enreg. 1979)
Voi avete un cor fedele K.217
Chi sà, chi sà, qual sia K.582
Or che il ciel a me ti rende K.374
Ma che vi fece, o stelle — Sperai vicino K.368
Ah se in ciel K.538
No, che non sei capace K.419
Misero me ! K.77

¶ O184092BC : Edda Moser* & Jeanette Scovotti** (enreg. 1981 & 1982)
**A Berenice — Sol nascente K.70
**Alcandro, lo confesso — Non so d'onde viene K.294
**Fra cento affanni K.88
*Misera, dove son ! K.369
*Bella mia fiamma K.578
**Non curo l'affetto K.74
**Vorrei spiegarvi K.418

    Tel qu'il se présente, le programme de ces disques offre un bon panorama des airs de concert pour soprano, avec sommairement 3 grands ensembles :
    1) les airs virtuoses, volontiers décoratifs, imprégnés du décorum ostentatoire de l'opéra seria : « A Berenice » est une louange étincelante du prince-archevêque de Salzbourg Sigismund von Schrattenbach, « Non curo l'affetto » multiplie les guirlandes, que démultiplie « Ah, se in ciel » ;
   2) les airs de registre expressif modéré, souvent dérivés de scènes de "dramma giocoso" (« Voi avete un cor fedele », « Chi sà, chi sà », « Vorrei spiegarvi ») ;
    3) enfin les grandes compositions pathétiques, empruntées au répertoire tragique : depuis « Misero me ! » (1770), extrait du Demofoonte et contemporain de Mitridate, jusqu'à « Bella mia fiamma » (1787), dont le caractère tourmenté évoque Donna Anna, en passant par les scènes météoriques d'avant Idomeneo que sont « Ah, lo previdi ! » (1777) et l'étrange « Popoli di Tessaglia ! » (1779).
    La véhémence pathétique n'exclut d'ailleurs nullement la virtuosité, comme on sait, ou comme on devrait savoir, et le vertigineux « Sperai vicino il lido » (Demofoonte, toujours) relève aussi de ce troisième ensemble, et l'on doit rappeler qu'il serait (mais c'est très contesté) écrit pour Elisabeth Wendling, créatrice d'Elettra dans Idomeneo, ce qui donne à réfléchir : combien d'interprètes d'Electre pourraient aujourd'hui s'en acquitter ?

    Les deux sopranes requises ne sont sans doute pas de la même trempe. L'Américaine Jeanette Scovotti a fait une carrière estimable, dans les pays germaniques surtout, dans les rôles de colorature (Olympia, Zerbinetta, la Femme silencieuse) et dans l'opérette viennoise, mais elle a aussi participé aux premiers enregistrements d'opéras baroques dans les années 70 : Télaïre dans le Castor & Pollux d'Harnoncourt,  Armida dans le Rinaldo de Malgoire. Le suraigu n'est pas toujours facile ni très juste, mais la voix est assez consistante. le timbre n'a pas de beauté particulière, avec des sonorités parfois bizarres (un trille que je dirais "dans le jabot"), mais c'est une interprète intelligente. Tout en entendant le manque de séduction intrinsèque de la voix et des lacunes techniques mises à rude épreuve dans ces airs de concert, j'avoue être attaché à cette artiste, en partie sentimentalement (c'est avec elle que j'ai découvert la déploration de Télaïre ou l'entrée d'Armida), en partie parce que j'aime bien une certaine qualité de stridences. Et puis j'adore la façon dont elle fait le petit air étrange d'Inez dans Die drei Pintos de Weber/Mahler…

    Edda Moser, c'est tout autre chose, en termes de voix comme de caractère. Ces enregistrements datent d'après le Don Giovanni de Losey, et depuis son disque Mozart de 1972 la voix était très élargie, asséchée et durcie assurément (la dégradation du matériau est d'ailleurs sensible entre les prises de 1978 et celles de 1981-1982). Elle ne sera pas du goût de tout le monde. Le vibrato est moins marqué que dans la B.O. du Don Giovanni, cependant la voix est plus acide et nasale parfois. Chant d'une grande précision, par ailleurs. Cela sonne en tout cas large, dramatique, une Léonore de Fidelio (elle chantait le rôle alors). Elle hérite des scènes les plus véhémentes du corpus, bien sûr : d'une part, les vastes "Ah, lo previdi" et "Bella mia fiamma" composés pour Josepha Duschek, future créatrice de l'air de concert de Beethoven "Ah, perfido", et qui chanta aussi Vitellia ; et d'autre part, le terrifiant "Popoli di Tessaglia !" (texte extrait de l'entrée en scène d'Alceste dans l'opéra de Gluck), où Moser affronte son propre souvenir de 1972… et renouvelle notablement la question.




Aloysia Weber


   
Il est d'ailleurs passionnant d'entendre ici quasiment tous les airs composés pour Aloysia Weber, qui fut certes "le grand amour déçu de Wolfgang Amadé", mais d'abord une des plus grandes prime donne de son temps (elle créera Anna à Vienne), au moins en terme de virtuosité. Alors que dans l'intégrale des airs de concert chez DG ces airs étaient confiés quasiment tous à Gruberova (sans doute la plus à même d'évoquer le profil vocal d'Aloysia, mais on aurait pu songer à la jeune Popp), on entend ici deux cantatrices  très différentes de caractère.
    D'une part, Scovotti chante "Alcandro, lo confesso" (le premier composé pour Aloysia, en 1778, sur un extrait de L'Olimpiade de Métastase), qui combine cantabile, expressivité inquiète dans la partie médiane et volutes dans le suraigu à la fin ; elle interprète aussi "Non, che non sei capace" et "Ah, se in ciel", particulièrement virtuoses, et qui datent de la période viennoise (le second sera le dernier composé pour Aloysia en 1788).
    À Moser reviennent donc "Popoli di Tessaglia !" et le très prenant "Mia speranza adorata". Ce rondo, souvent chanté par des voix beaucoup plus légères à cause de son large ambitus (du do grave au contre-mi) — Streich et Dessay l'ont enregistré, et aussi Cynthia Sieden dans son récital Aloysia avec Brüggen (connais pas) —, gagne audiblement à être interprété par une voix plus dramatique, dans la mesure où son geste expressif est plus large et grave (c'est une scène d'adieu héroïque) que le tricotage en guirlandes de "Ah, se in ciel", par exemple, où Gruberova excelle.

    Commençons par l'orchestre : la Staatskapelle de Dresde offre un soutien somptueux aux cantatrices, d'une qualité instrumentale magnifique, mais l'animation n'est pas le fort du chef (surtout connu pour ses interprétations de la musique romantique, c'est lui qui dirigeait la Leonore avec Edda Moser, sans étincelle particulière). On ne peut pas dire que ce soit véritablement lourd ; c'est aussi excessivement prudent (et même léthargique à certains moments) que soucieux de la rondeur du son, et surtout très carré, avec des accents vraiment martelés (par exemple, dans le K. 416, sur "dite voi, se casi miei non son degni di pietà). Cela rappelle assez la direction de Schmidt-Isserstedt avec le même orchestre pour l'Idomeneo réunissant Gedda et Moser… À présent, il me semble que l'esprit et la voix parfois anguleuse avec lesquels Moser chante ses airs s'accommodent davantage d'une direction "grand format".




    De Jeanette Scovotti, j'ai un peu de mal à parler raisonnablement. Je me soupçonne d'une coupable indulgence, confirmée par l'arrivée d'une amie l'autre jour : "Mais comment tu peux écouter ça ?!" Vous êtes donc prévenus.

    La voix est parfois objectivement laide, c'est un fait, avec des phénomènes curieux où la couleur et la vibration semblent varier du tout au tout selon la hauteur de la note. Certaines sonorités évoquent irrésistiblement l'alarme de voiture (avec sourdine), à moins qu'il ne faille évoquer d'anciens téléphones, et certains traits font penser à un bain de bouche. La virtuose, en outre, se révèle çà et là limitée (en souffle, en fluidité, en justesse parfois dans le suraigu) : si « No, che non sei capace » est raisonnablement négocié, avec de la présence, « A Berenice » est carrément laborieux : sans invoquer la réussite éclatante de Popp, Sylvia Geszty, voix du même type et timbre guère plus affriolant, a fait montre d'une toute autre aisance et d'une autre classe, avec une Staatskapelle beaucoup plus vivante (dir. Suitner). « Ah, se in ciel », où on attend des festons aisés et une vraie séduction plastique, est enlevé sans grâce. Quant à « Vorrei spiegarvi », il est dominé, mais sans poésie particulière, et sans éviter quelques grincements.

    L'interprète est cependant intelligente, soucieuse du texte et aussi des ornements (elle ajoute volontiers apoggiatures, cadences et variations aux reprises), et paradoxalement l'aspérité et l'acidité de la voix peuvent nourrir l'expression. Dans le redoutable « Sperai vicino il lido », ces qualités finissent par emporter la mise, sans jamais atteindre bien sûr l'emportement frénétique de Gruberova avec Harnoncourt ni encore moins la noblesse et le geste hautain de Moser en 1972. En définitive, c'est dans des airs moins exposés techniquement qu'elle paraît le plus à son avantage. Même dépourvus de charme vocal, « Voi avete un cor fedele » ou « Alcandro, lo confesso » s'imposent. Ce dernier me semble d'ailleurs l'air le plus réussi, avec le magnifique « Misero me ! » (15 minutes !), dont elle soutient l'intérêt de bout en bout, contrairement à une Berganza en pilotage automatique.


 
   

    Quant aux airs gravés par Edda Moser, ils sont d'un très grand intérêt, même s'ils sont susceptibles de ne pas emporter forcément l'adhésion. Si le parti pris général est celui d'un dramatisme appuyé, c'est bien sûr que l'usure vocale de la cantatrice ne lui permettait plus, à l'époque, de jouer sur la souplesse et que la puissance lui était plus familière que la nuance piano. Encore faut-il aussitôt nuancer : vous n'essuierez pas une suite de vociférations.

    D'un côté, on n'aura guère entendu le début d'« Ah ! lo previdi » chanté avec une telle véhémence, laquelle n'est rien devant la violence tétanisée deu récitatif « Popoli di Tessaglia ! », à cent lieux du ton plaintif de Gruberova, par exemple. ici, priorité au sentiment de terreur (« il terror, che m'empie il petto », c'est dans le texte). Moser joue le jeu de la tragédie, ce qui à mon sens est la vérité de ces deux scènes : c'est évident pour cette Alceste empruntée à Gluck, mais aussi pour cette Andromède qui bascule de la douleur furieuse à l'hallucination. On pourra discuter l'emphase désespérée du début de « Bella mia fiamma », qu'on entend généralement plus élégiaque, mais cette vision "tragique" me semble parfaitement défendue, grâce à une intelligence du mot dans le récitatif déclamé.

    Mais d'un autre côté, elle parvient encore, et mieux qu'on n'aurait cru, à soutenir les lignes plus lyriques. C'est, on le sait, la difficulté du K.316 et plus encore du K. 272 : ces deux pièces de vastes proportions combinent le cantabile dialoguant avec les bois à la déclamation. C'est pourquoi, par exemple, Sandrine Piau a beau très bien chanter la section lyrique "Deh, non varcar", elle est impropre à rendre la puissance délirante des imprécations qui ouvrent "Ah ! lo previdi", où j'attends la voix de Vitellia ou d'Anna. Moser y est évidemment dans son élément, avec cette éloquence enflammée qui la caractérise (elle varie admirablement les "crudele… spietato" répétés au début), mais elle se montre aussi attentive aux nuances dans les passages plus lyriques, même si elle y est vocalement moins à l'aise.
La voix y sonne plus tendue dans ces passages-là, avec des raideurs et un italien parfois anguleux, mais la rigueur et la probité de la musicienne forcent le respect.
 
    Elle se montre même capable d'allègements tout à fait surprenants. L'air « Schon lacht der holde Frühling » (air d'insertion pour Le Barbier de Séville de Paisiello, écrit pour Josepha Hofer, la créatrice de la Reine de la Nuit) semblait a priori hors d'atteinte, tant sa délicatesse ornée, très rococo, n'a rien à voir avec la couleur héroïque des autrs airs de concert du programme. Gruberova en a laissé une version à peu près parfaite de grâce et de poésie (Decca). Or, si Moser considère qu'elle a eu le tort de le chanter d'une façon qu'elle juge aujourd'hui trop "agressive", il est permis de trouver au contraire qu'elle plie remarquablement une voix faite pour les éclats tragiques, et qui avait ses jours de splendeur derrière elle. Là encore, la rigueur musicale de l'interprète, sa présence à tout ce qu'elle chante, son intelligence s'imposent.

     Sans doute ce Mozart-là ne sera pas celui de tout le monde. On entend des arêtes vives, des duretés, des raucités et une voix très vibrée parfois, mais jamais une indifférence au texte. Ceux qui cherchent dans cette musique un certain XVIIIe siècle mélodieux et inoffensif en seront pour leurs frais. La comparaison la plus éloquente me semble à faire entre ces gravures et celle de la jeune Janowitz (DG) : aux antipodes.
 
    Dans « Misera, dove son ? », monologue tiré de l'Ezio de Métastase où Fulvia glisse dans une sorte de folie (magnifique version chez Gluck, gravée par Bartoli), les chanteuses mozartiennes privilégient ordinairement la couleur élégiaque. Moser le joue comme une vaste scène d'égarement, sous le signe explicite de la tragédie (encore une fois, tout est dans le texte). Hocquard souligne judicieusement le caractère singulier de ce monologue, au cours duquel le personnage s'enlise de façon dépressive dans un désespoir hébété, à la limite de la folie ; il en rapproche ainsi la posture affective du personnage d'Elettra. Même s'il s'agit d'un air moins spectaculaire que d'autres (il a été composé à Munich pour la comtesse Baumgarten), il est pleinement justiciable d'une interprétation visionnaire. "O immagini funeste…" Dommage que l'orchestre soit si impavide.

    « Bella mia fiamma » est pour moi une bonne surprise. Les difficultés sont assumées (ce ne fut pas forcément le cas quelques années plus tard en concert), et les écarts du "passo terribile per me" sont dominés au prix de raideurs évidentes. Vocalement, ce n'est pas la plus belle des versions (Margaret Price et Varady ont ma préférence), mais l'intensité suicidaire conférée à l'air est admirable, malgré le train de sénateur adopté par le chef. De même, l'expression de la douleur dans « Mia speranza adorata » est vraiment remarquable, avec des inflexions magnifiques sur certains mots du texte ("fa più grave il mio penar").

    C'est enfin avec « Popoli di Tessaglia ! » que Moser revient sur les lieux de son triomphe d'autrefois. La version de 1972 est à peu près sans concurrence sérieuse, sauf si on désire entendre un soprano léger en reine de Thessalie, et sauf si on est tâtillon du suraigu (les contre-sols de Moser, généreusement marqués et non effleurés, sont un peu criés). En 1982, une trouvaille : les montées sur le contre-sol sont désormais déployées dans un diminuendo surprenant. Pierre Flinois avait écrit à propos de ce disque que "l'art consiste à fondre dans la nuance une note qui n'existe plus". Il me semble qu'on l'entend cependant… mais l'important est d'avoir conféré à ce passage, dont la virtuosité ahurissante menace toujours de se désolidariser de l'expression, un pouvoir d'émotion inédit.

    Ce point de détail (?) étant réglé, disons que cet air est sans doute le sommet du programme de Moser, tant elle s'y investit dramatiquement (le texte est  plus nettement articulé qu'en 1972, c'est flagrant dans le récitatif). Dramatiquement et vocalement, car les aigus ont un éclat et une largeur stupéfiants. Je vous conseille  "Forse con questo/ Spettacolo funesto, in cui dolente/ Gli affetti" : un modèle de contrôle vocal autant qu'expressif. Dans tout l'air, l'interprète chante à la fois large (remarquable gestion du souffle) et précis, de sorte que le grand ton tragique (monumental parfois) se double constamment du souci de la couleur et de la nuance, sans les maniérismes d'une Gruberova. L'expressivité de la vocalisation dans la partie médiane est frappante. La voix était plus belle et bien sûr plus juvénile en 1972, mais ce qu'on entend ici, c'est véritablement l'épiphanie d'une intelligence d'artiste, et d'un certain point de vue un testament esthétique.
    Cet air étrange, qui a suscité les commentaires les plus divers et les plus embarrassés, a-t-il jamais trouvé meilleure avocate ? Le paradoxe est que Moser déclare le trouver mal écrit* !


* « Je hais Mozart pour ces suraigus à la fin : c'est à cause de ça qu'il est impossible de chanter convenablement l'air dans son entier. Quand on arrive à ces contre-sols, on s'est fatigué avec tout ce qui précède. La partie médiane tourne déjà autour du contre-mi, et Mozart a la cruauté de n'accorder à la soprane aucun repos jusqu'à la fin.
    Je présume évidemment qu'Aloysia le chantait, d'une manière ou d'une autre. Pour ma part, j'ai tâché de chanter cet air en soprano dramatique. Tout dépend de ce que vous désirez idéalement faire. Les deux fois où j'ai enregistré cet air, on a commencé par mettre en boîte la fin, et ensuite le reste. Ce qui ne rend pas la tâche plus facile, d'ailleurs. J'ai souvent chanté des airs de concert au Festival de Salzbourg, mais jamais "Popoli di Tessaglia !". C'est un air qui de mon point de vue ne peut pas être chanté de façon satisfaisante en public. Il est tout simplement mal composé. »
    (Entretien avec Edda Moser figurant dans la notice du disque 0184072BC ; traduction approximative de Bibi)


2) Les airs de concert de Mozart : un choix discographique


    L'intégrale figure dans l'édition Mozart Philips (DG à l’origine, parue en 1982), sous la direction de Leopold Hager. Airs présentés par ordre chronologique (très instructif). Leur distribution est assez aléatoire et les interprètes sont très inégaux (Robert Lloyd ou Hanna Schwarz ne hanteront pas vos nuits). Pourquoi avoir confié « Bella mia fiamma » à une « zweite Garnitur » (ou second couteau) ?
    Orchestre plan-plan. Lucia Popp est anthologique de beauté, de style et d’expression, avec un sourire aristocratique estampillé Mitteleuropa : « A Berenice », « O temerario Arbace », « Per pietà bell’idol mio », « Alcandro, lo confesso », « Ah, non lasciarmi », « Nehmt meinen Dank », « Ah, lo previdi ». Un disque microsillon avait été publié à part par DG : un CD s’imposerait !
    Gruberova, qui hérite des airs les plus virtuoses, est moins imaginative mais plus franche qu'avec Harnoncourt plus tard. C'est ce programme qui a durablement marqué Dessay, de son propre aveu.
    De très beaux moments par Araiza (« Misero, o sogno »). Le vétéran Walter Berry a de beaux restes (« Per questa bella mano » avec contrebasse obligée). Mathis est frigide et sans imagination, Sukis (« Bella mia fiamma ») notablement insuffisante.
    Seuls les airs de Gruberova ont été publiés à part en CD (DG, coll. "Galleria").

   Le célèbre disque Gruberova/Harnoncourt (Teldec) date du début des années 90 : spectaculaire mais aussi bien maniéré à mon goût, pour ne pas dire chichiteux. Et la voix est parfois bien dure. C’est impressionnant vocalement, vertigineux parfois, mais je n’aime pas beaucoup, en fait. Et ce « Vorrei spiegarvi » qui raffine la finesse, en multipliant les attaques par en-dessous, brrrr… Ce qu'elle fait le mieux, je trouve, c'est « Ah se in ciel », air pour Aloysia Weber un peu conventionnel mais ici transcendé, magistralement rendu. Cependant « Sperai vicino » est une grande réussite : la dame paye comptant ! Et bénéficie d’un vrai chef, ce qui n’est pas fréquent dans cette discographie.

    Or il existe un troisième programme par Gruberova, un album chez Decca (déboîté d’une "intégrale" des airs de concert pour soprano) dans la coll. Grandi Voci (on le trouve encore en Allemagne). Vocalement, l’équilibre est parfait, la poésie plus présente dans un programme il est vrai indemne de voltiges stratosphériques (dans le coffret d'origine, les airs virtuoses étaient confiées à l’obscure Elfriede Höbarth). Ici, Gruberova est admirable de fluidité (la voix coule comme la source) et de grâce, sans dureté et sans chichi (« Misera, dove son ? », « Schon lacht der holde Frühling », « Per pietà bell’idol mio », « Un moto di gioia », « Alma grande e nobil core », « Se tutti i mali miei », « Voi avete un cor fedele », « Or che il ciel a me ti rende »). À connaître en priorité.

    Natalie Dessay (EMI) était déjà parfaitement musicale, mais encore un peu verte et appliquée. Voix parfois bien nasale. Pouvait mieux faire, a pu mieux faire ! Certains passages, vocalement, sont d'un mimétisme de timbre étonnant avec la Gruberova  de l’édition DG.

    Cynthia Sieden a eu son heure de prospérité sinon de gloire (Aspasia à Salzbourg dans les années 90, c'est paru chez Orfeo) mais la voix, supposée décrocher les suraigus sans peine, est mince et sans génie particulier. Elle a gravé un récital entièrement constitué d'airs destinés à Aloysia weber, avec Brüggen (Glossa). Je ne le connais pas mais je crains que son programme soit sa vertu cardinale.

    Un sommet absolu maintenant, à acquérir avant tous les autres : le programme gravé par Margaret Price (RCA, 1975). Attention, il n'est que partiellement repris dans son CD Mozart récemment réédité  ; il était complet dans la précédente de 1994 en 2 CD : « Vado ma dove ? », « Vorrei spiegarvi », « Nehmt meinen Dank », « Bella mia fiamma », « Al desio di chi t’adora », « Non temer amato bene » K.490, « Ch’io mi scordi di te ? » K.505. C’est  somptueux : un monument du chant mozartien. Le plus fabuleux "Vorrei spiegarvi" de la discographie, inoubliable. Mais « Al desio di chi t'adora » ou « Bella mia fiamma » sont exemplaires.

    Juliane Banse (élève de Fassbaender) a enregistré un florilège passé inaperçu mais remarquable (Tudor, 1999), très bien accompagné par Poppen. Voix parfois tendue mais colorée et très expressive, du caractère, beaucoup de sensibilité : j'aime énormément. Excellent panorama : « Chi sà, chi sà, qual sia », « Vado, ma dove ? », « Ah, lo previdi! », « Alma grande e nobil core », « Ch'io mi scordi di te? » K.505, « Misera, dove son? », « Al desio di chi t'adora », « Der Liebe Himmlisches Gefühl », « Bella mia fiamma », « Nehmt meinen dank ».

    Edda Moser (Airs virtuoses de Mozart, EMI, 1972) a laissé, en voix glorieuse, deux airs étonnants de grandeur : le terrible « Popoli di Tessaglia » et « Ma che vi fece, o stelle ». L'anti-Gruberova à certains égards. Elle a aussi participé à une intégrale avortée des airs de concert au tournant de 1980 (EMI Electrola, dir. Blomstedt). Voir plus haut sur cette page.

    La sélection par Berganza (Decca) est très prudente et corsetée (un peu douairière …), et l'orchestre est sous tranquillisant. Reste le « Ch'io mi scordi di te ? » des années 60, avec Pritchard et Parsons : un classique, indémodable. L'ensemble était paru dans la collection "Grandi Voci" mais semble difficilement trouvable aujourd'hui, curieusement.

    Le cas de la jeune Janowitz (DG) laissera partagé : elle chante vraiment ce programme de façon léthargique, accompagnée dans sa torpeur par un orchestre invertébré, à des tempos de limace : sublime vocalement as usual, la nacre et le miel, mais dans « Bella mia fiamma » par exemple, c'est à périr d'ennui. Mais si vous aimez les Belles au bois dormant…
   
    Pour les airs de ténor, un programme splendide de Joszef Reti (Hungaroton), dont on peut parfois regretter le manque de nuances (et l'orchestre est bien lourd) mais c'est quand même royal, et quel timbre plein et viril ! On y entendra le long « Se al labbro mio », écrit pour Raaf, le créateur d'Idoménée.
    Ne pas oublier Léopold Simoneau dans un album Mozart chez Urania : « Misero, o sogno ! » et « Per pietà non ricercate » sont merveilleux. On trouve également les airs pour ténor par Prégardien, qui les a enregistrés deux fois (avec Kuijken chez Virgin, puis récemment pour CPO en voix sensiblement asséchée).

    Quelques airs très élégants et stylés par Felicity Lott, accompagnée par Jane Glover (Chandos ou ASV, je ne sais plus; réédition récente). « Bella mia fiamma » et « Voi avete un cor fedele » sont vraiment très beaux. Dommage qu’on ne soit pas à la hauteur de ce qu’elle a pu faire en concert : un « Ah ! lo previdi » fantastique avec Jordan à Aix dans les années 90.

    Malgré quelques inégalités, c’est dans les airs de concert qu’Elina Garanca a donné le meilleur de son récital Mozart avec Langrée (Virgin). Deux magnifiques réussites : « Alma grande e nobil core », d'un geste souverain (et avec un orchestre moins pâle) et surtout le grand monologue du Demofoonte « Misero me ! » K.77, dont voilà vraisemblablement la meilleure version au disque, même si on se dit que Garanca pourrait être plus articulée et donc plus éloquente (les dentales dans "voi foste il mio diletto, voi siete il mio terror") et aussi moins prudente, y compris dans les ornements, mais la noblesse tragique y est, avec une cadence très émouvante. En revanche, le K.505 n'est guère réussi, avec un pianiste à côté de la plaque.

    Il existe une sélection d'airs virtuoses, dont plusieurs de toute jeunesse et peu gravés, par Sylvia Geszty, la Zerbinetta de la version Kempe (Berlin Classics). Voilà une soprane au timbre peu velouté (euphémisme) mais d’une présence et d’un relief remarquable. Otmar Suitner, qu’on n’attendait guère ici, anime remarquablement la somptueuse Staatskapelle de Dresde. Repris dans l’intégrale Mozart chez Brilliant. À écouter.

    Le coffret Orfeo de 5 CD Grands chanteurs mozartiens à Salzbourg propose 2 disques d'airs de concert issus des Matinées Mozart (1956-1970 et 1972-1983), fatalement inégaux. Les témoignages récents y sont souvent plus intéressants : Kurt Moll dans « Alcandro, lo confesso » K.512, « Ombra felice » par Fassbaender, Lucia Popp pour « Alma grande » et, au sommet, « Bella mia fiamma » par Julia Varady. Marshall est un peu décevante dans « Non temer, amato bene » K.490, flanquée d’un violon laborieux.

    Et toujours chez Orfeo, un concert salzbourgeois des années 50 (Matinées Mozart toujours), dirigé par le vétéran B. Paumgartner, avec le concerto pour 2 pianos (Haskil et Anda), et Erika Köth dans l'air avec violon obligé du Roi pasteur et un très étonnant « Ma che vi fece o stelle ? », techniquement ébouriffant et d'une ardeur inattendue de la part d'une voix aussi légère, qui se jette sur les flots comme une perdue… sans se noyer.

    On peut ajouter Hellen Kwon (une Reine de la Nuit, naguère) à la liste des "Vorrei spiegarvi" dans un disque d'airs de concert  (Arte Nova, pas cher), où elle ne chante hélas ni très juste ni avec beaucoup de charme.

    Et tant que je suis à signaler les destinations à éviter : le pompon, c'est la sympathique Rosina Sonnenschmidt (Bayer Records), qui a gravé pour l'éternité « Ah se in ciel », « Voi avete un cor fedele », « Fra cento affanni », « Non curo l'affetto ». Même accompagnée par Rainer Kussmaul (tout un programme …), elle fait naufrage en direct : on dirait un ratage d'épreuves éliminatoires, hélas, et le fait d'avoir travaillé avec Montserrat Figueras n'aide guère la malheureuse. Que n’a-t-elle mis au programme « Misera ! dove son ? »… Hilarité garantie si vous l’écoutez en compagnie et avec un bon verre.

À votre santé !

    

Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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