Vendredi 27 octobre 2006 5 27 /10 /2006 17:27

Marais, Sémélé, dir. Niquet

Montpellier, 12 juillet 2006 (diffusion en direct sur FM)

 

 (Si jamais vous avez assisté à la reprise de ce concert le 23 octobre à Paris, n’hésitez pas à communiquer vos impressions.

En attendant la version scénique à Montpellier fin janvier-début février, où cette fois Staskiewicz ne chanterait plus Sémélé, tandis qu’Adraste reviendrait au merveilleux Anders Dahlin : détails en bas de page.)

 

 

 

    Pas de prologue, bien sûr, mais quelles sont précisément les « nombreuses coupures » dont parle M. Mahdavi dans son compte rendu de Beaune (altamusica) ? Par rapport au livret, il ne manque quasiment rien, à part une intervention d’Adraste dans le divertissement guerrier de l’acte I, et 2 répliques dans les dialogues de Jupiter et Sémélé. Peut-être aussi le divertissement pastoral de l’acte IV était-il abrégé ?

    En revanche, je me demande si les courts postludes orchestraux entendus à la fin du I et du II par exemple sont authentiques, ou ont été ajoutés pour mettre un peu de liant.

 
    La partition autographe n’étant pas conservée, ne restait qu’une édition destinée aux amateurs, et dépourvue des parties intermédiaires à l’orchestre, qui ont été restituées par Gérard Geay (Centre de Musique Baroque de Versailles).

    En tout cas, cette musique est un régal, un vrai plaisir de roi. Les amateurs de chaconne auront apprécié celle de l’acte II, vraiment étonnante. La scène finale, avec tremblement de terre et pluie de feu, est impressionnante, et à la hauteur de sa réputation. Mais partout, c’est le triomphe de la richesse et de l’économie. Économie parfois déconcertante d’ailleurs : la sidération mortelle de Sémélé quand elle voit Jupiter dans sa gloire (« Ah, je vois Jupiter, je meurs ! ») passe presque inaperçue ; du moins la comparaison avec l’équivalent chez Haendel est éloquente.

 
    L’orchestre est très à son affaire, superbe de couleurs et d’assise. Admirable continuo avec 2 clavecins. Niquet maintient la tension du théâtre avec un art consommé. Pour pinailler, je dirai quand même que j’ai trouvé à la Chaconne un petit manque d’abandon dans le phrasé. Mais la tenue et la substance de cet orchestre, comparées à la tendance au pastel de Rousset, est digne de grands éloges. Le chœur en revanche ne m’a pas paru toujours assez assuré : quelle mollesse dans les démons de l’acte III, et même pour le tremblement de terre final, ça sonnait un peu prudent.

 
    Distribution très homogène, avec des petits rôles très soignés (Dorine est excellente, quelle présence). Blandine Staskiewicz, qui assume un rôle-titre qui avait été d’abord distribué à Magali Léger (pourquoi ce changement d’ailleurs ?), est admirable : timbre splendide, galbe de la phrase, déclamation plus claire et plus soignée m’a-t-il semblé que dans Callirhoé l’an dernier. Elle reste peut-être un peu trop uniformément noble et sérieuse, sans l’ambiguïté requise pour un tel rôle, à mon avis. Ainsi, dans son air au début du III, qui exprime la vanité narcissique de Sémélé, on n’entendait aucun sourire, c’était très beau, mais peu différencié de ce qui précédait. Je me demande d’ailleurs si le rôle ne profiterait pas d’une voix plus brillante. Mais ne boudons pas notre plaisir.

 
    Son amant divin, Thomas Dolié, impressionne par sa noblesse et son intelligence théâtrale, dans une partie moins riche expressivement, et la voix m’a paru d’une souplesse enviable, avec le juste poids. Il formait avec Staskiewicz un couple parfait. Dans un rôle de haute-contre qui ne va pas sans périls, l’interprète d’Adraste s’impose avec éclat et franchise, et une grande intensité expressive.

    J’ai peu à dire de Junon, j’ai loupé la majeure partie de l’acte III où elle intervient : la voix est un peu quelconque, mais l’expression y est.

 
Remarque sur l’échec de cet opéra en 1709, alors qu’Alcyone (1706) a eu un succès durable :

    La présentatrice radio (Anne-Charlotte Rémond) s’interrogeait un peu niaisement à ce sujet pendant l’entracte : « pourtant cet opéra offrait au public ce qui lui plaisait alors, des histoires d’amour [comme si c’était ça l’essentiel !], avec des dieux, qui ici se déguisent, blablabla ».

    Eh bien, c’est peut-être là le problème : le librettiste a risqué d’introduire des éléments d’origine comique qui se trouvaient désormais marginalisés dans le genre de la « tragédie en musique », comme ce déguisement de Jupiter en berger, ou le dialogue cynique entre Dorine et Mercure, qui évoque ce qu’on trouvait dans les scènes entre valets dans Alceste. Je ne suis pas sûr, mais ce n’est qu’une hypothèse, que cela ait été forcément dans le goût dominant en 1709, dans la mesure où le genre de la tragédie en musique était décidément figé dans la bienséance et le pathétique, à côté de la fantaisie assumée dans l’opéra-ballet.

    Mais il peut y avoir d’autres raisons : Junon assez mal intriquée dans l’action (elle apparaît très peu finalement, ce qui est pour le moins paradoxal), ou bien encore la difficulté de susciter la pitié avec un tel sujet. Là où Alcyone justement parvenait à soutenir une grande intensité pathétique et même avec un crescendo dans les deux derniers actes, dans Sémélé cela reste plus décoratif, au fond parce qu’il est difficile d’émouvoir avec le sort de cette orgueilleuse ?

    Niquet interviewé pendant l’entracte trouve que la musique de Sémélé « annonce le règne de Louis XV ; on est fatigué de la pompe versaillaise et de ses vergetures (sic), on a envie de peaux fraîches ». Ouais, bof... Je ne suis pas du tout convaincu (sauf par le poncif : à bas la pompe ! ) Je trouve la musique de Marais très Grand Siècle quand même, plus « couillue » que du Lully, et c’est tant mieux :-/

 

 P.S. d’octobre : le Centre de Musique Baroque de Versailles a édité un beau livre-programme pour l’ensemble des concerts du cycle Marais à Versailles et Paris. Il comporte les livrets d’Alcide et de Sémélé, ainsi que diverses études pleines d’intérêt sur le compositeur et son œuvre.

 

¶ Reprise de cette Sémélé en version scénique à l'Opéra de Montpellier :

30 janv., 1er et 3 févr. 2007

Direction musicale : Hervé Niquet
Mise en scène : Olivier Simonet
Décors : Gilles Cenazandoti
Costumes : Giusi Giustino
Lumières : Sébastien Michaud

Sémélé : Shannon Mercer
Dorine : Blandine Staskievicz
Junon : Hjördis Thébault
Adraste : Anders J. Dahlin
Jupiter : Thomas Dolié
Cadmus : Marc Labonnette
Mercure : Lisandro Abadie

 

 

 

Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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Commentaires

Cher Bajazet,
c'est en intervenant chez Licida que j'ai découvert le lien vers chez toi...
Je viens de me délecter de ta critique de Sémélé, tout à fait éclairante, et je partage tes sentiments sur la distribution, tout à fait excellente au TCE, sans faiblesse, prononciation et déclamation parfaite.
Salomé Haller m'a soufflé en Dorine, j'avais déjà entendu cette chanteuse avant, mais là vraiment, elle m'a vraiment séduit fortement.
j'avais en revanche un souvenir plus flatteur de Renaud Delaigue (Alceste de Lully), néanmois, son Idas/Mercure demeure de très haut niveau.
Je partage tout ce que tu dis sur Staskiewicz, une certaine uniformité est à déplorer, mais je trouve son métal superbe, la tessiture assez longue parfaitement assumée, et la présence physique parfaite, quoiqu'un peu dure, là aussi. c'est une beauté anguleuse et froide. je me disais : quelle Junon elle ferait !
On a véritablement senti l'évolution du personnage du début de l'opéra, le moment où son doute apparaît avec Junon en Beroe, quand les duretés et défauts du personnage se font saillants, jusqu'à son masque fascinant, halluciné, pendant la scène finale, alors que Jupiter apparait sur la sompteuse musique déjà évoquée.
Globalement, c'est plutôt l'écriture chorale et orchestrale qui m'a séduit, que les parties solistes, même si Adraste est très périlleusement est joliment servi, et que les ensembles sont très subtils et intéressants (petits duos souverainement variés, avec de petits décalages inattendus, etc).
Grand chaconneur moi aussi, j'ai été chaviré par celle du II, où le Concert Spirituel a été, comme pendnat tout le concert, grandiose de couleurs, nuances, sens du rythme, précision...
les dialogues Dorine/Idas ne m'ont pas gêné, surtout chanté avec l'esprit de Salomé Haller, notamment dnas leur deuxième scène, désenchantée.
un premier contact avec Niquet et son ensemble qui, d'emblée, me place parmi leurs fervents amateurs !
Commentaire n°1 posté par clément le 28/10/2006 à 15h24
Merci, cher Clément, et bienvenue.
J'ai été subjugué par l'orchestre de Niquet quand je l'ai entendu lors du concert "Héroïnes tragiques" avec d'Oustrac en janvier dernier. Ça faisait des années que je n'avais pas entendu Le Concert Spirituel, et vraiment c'est de la belle ouvrage, bien assise. Rousset a du souci à se faire…

J'ai rajouté en bas de la page Sémélé le détail de la distribution prévue à Montpellier.
Commentaire n°2 posté par Bajazet le 28/10/2006 à 15h41
J'étais aussi au concert du TCE, j'ai à peu près le même avis que Clément. En écoutant le live de Montpellier, j'ai tout de même constaté une nette amélioration de l'orchestre (les cuivres surtout), sans compter que Salomé Haller est bien meilleure que Bénédicte Turan, un peu acide. Par contre à la place de Hjordis Thébault qui manque un peu d'épaisseure pour incarner la furie de Junon, j'aurais plutôt vu d'Oustrac; mais bon c'était déjà formidable!

J'avoue qu'il n'y a qu'avec Niquet et son équipe que la tragédie lyrique me ravit, sinon cela ne dépasse pas le plaisant, voire cela m'emmerde royalement (souvenir calamiteux de l'Alceste de Lully par Malgoire au TCE la saison dernière).
Commentaire n°3 posté par licida le 28/10/2006 à 18h07
Evidemment, si tu prends Malgoire comme maître-étalon… Dire que la redécouverte de ce répertoire lui doit tant !
Dommage aussi que Minkowski se soit détourné de la tragédie lyrique. Un projet de Médée de Charpentier n'a jamais abouti, idem pour ce cycle Marais. Niquet me semble aujourd'hui le plus à même de relever la garde.
Commentaire n°4 posté par Bajazet le 28/10/2006 à 19h43
Il faut que je me replonge dans cette Sémélé... l'été est loin. Mais Proserpine m'a de loin plus intéressé. Décidément, Marais est le seul compositeur de tragédie lyrique enregistré auquel je ne me fasse pas.

Quant aux petites remarques de fin d'article, nous leur opposerons un silence méprisant - tout en remerciant chaleureusement l'hôte de ces lieux pour son commentaire détaillé.
Commentaire n°5 posté par DavidLeMarrec le 29/10/2006 à 15h57
Malgoire dans la tragédie lyrique, ce n'est pas possible... ou alors pour rigoler. A choisir, son Tancrède et son Idoménée de Campra passent mieux que cette Alceste boursouflée, d'un pompiérisme et d'une discontinuité dramaturgique assez décourageant. Surtout que les chanteurs ne sont pas forcément adéquats au disque.

Si on compare à Niquet, qui phrase comme personne, à cet orchestre d'une richesse épatante, forcément, la perception du répertoire ne peut pas être la même.

Autant on peut faire du Haendel sur instruments et tempi modernes en évitant la catastrophe, autant pour de la tragédie lyrique, c'est purement et simplement inaudible. Tout simplement à cause du temps dramatique, qui peut être un peu distendu dans le seria, plus difficilement ici.
Commentaire n°6 posté par DavidLeMarrec le 29/10/2006 à 16h01
Ouais, ehbé moi je m'en fous de ces arguties, je trouve que trop penser nuit à l'émotion, et la musique pour moi, c'est d'abord l'émotion. Je marche à l'émozion, ein, zwei.

D'ailleurs là, je réécoute L'Isola disabitata de Haydn, et je jouis en silence. 8-)
Commentaire n°7 posté par Bajazet le 29/10/2006 à 16h05
Donc si je te suis bien, tu trouves qu'en silence, Malgoire est supportable ?

Moi aussi. :-)
Commentaire n°8 posté par DavidLeMarrec le 29/10/2006 à 16h41
Le disque sort le 9 novembre, avec le prologue et tout, sous la même forme de livre-disque que Callirhoé de Destouches.

http://www.amazon.fr/Sémélé-Marin-Marais/dp/B000WPJ842/ref=sr_1_1/171-1782842-7773028?ie=UTF8&s=music&qid=1193088663&sr=1-1

L'Ulysse de Rebel dirigé par Reyne sort en même temps (chez le même éditeur que La Naissance d'Osiris).
Commentaire n°9 posté par Bajazet le 22/10/2007 à 23h36
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