Lundi 21 septembre 2009 1 21 /09 /2009 19:52

    C'est de saison. Mais c'est surtout, à l'origine, un folksong irlandais, The Grove of Blarney, que Thomas Moore, l'auteur de Lalla Rookh (il lui sera beaucoup pardonné pour avoir occasionné Le Paradis & la Péri de Schumann), publia en 1813 dans le recueil Irish Melodies, transformant son titre en Last Rose of Summer. Mais la fortune internationale de cet air gagna manifestement beaucoup à l'« opéra romantique » allemand Martha de Friedrich Flotow, où il se trouve promu en thème amoureux, repris au fil de l'œuvre.
    La situation est la suivante, en Angleterre au XVIIIe siècle : Lady Harriet (soprano), oisive comme il se doit, et secondée par sa camériste Nancy (mezzo), est prise par la fantaisie de se faire passer toutes les deux pour d'humbles servantes cherchant à se placer. Il faut dire qu'il existe un marché pour ça, à Richmond, où les paysans viennent choisir de la main-d'œuvre et, le cas échéant, une compagne pour le foin. (Le chœur de cette foire aux humains est très réussi.) Aussitôt dit, aussitôt fait, et les voilà choisies, incognito, par le riche fermier Plumkett (basse) et son fils adoptif Lyonel (ténor), bel orphelin sentimental.

    À l'acte II, le constat s'impose à la ferme : Nancy et la pseudo-Martha sont impropres à la tâche, ou archi-taches au niveau du concret, comme vous voudrez. Mais bien sûr Lyonel en pince sérieusement pour Martha, qui se retrouve seule avec le jeune enamouré. Lyonel lui demande non pas exactement de siffler en travaillant, mais de lui chanter « so ein Volkslied, recht fürs Herz. Alors surgit, fragile et délicat, l'air de « la dernière rose ».

    Letzte Rose, wie magst du
    So einsam hier erblühn ?
    Deine freundlichen Schwestern
    Sind längst schon, längst dahin.
    Keine Blüte haucht Balsam
    Mit labendem Duft,
    Keine Blättchen mehr flattern
    In stürmischer Luft.
    Warum blühst du so traurig
    In Garten allein ?
    Sollst im Tod mit den Schwestern
    Vereinigt sein.
    Darum pflück' ich, o Rose,
    Vom Stamme dir ab,
    Sollst ruhn mir am Herzen
    Und mit mir im Grab.


    Dernière rose à fleurir,
    qu'as-tu à rester seule ainsi ?
    Tes sœurs chéries
    s'en sont allées depuis longtemps déjà.
    Plus de fleur qui embaume,
    plus de feuillage bruissant.
    Pourquoi fleuris-tu tristement,
    toute seule au jardin ?
    Il faut rejoindre tes sœurs dans la mort.
    Aussi je te cueille, ô rose,
    je te coupe de la branche,
    afin que tu reposes sur mon cœur,
    et avec moi dans la tombe.



    Cette insertion de l'air ancien, empreint d'une simplicité "tendre et naïve" qui est celle de l'idylle insubmersible, produit une sorte d'arrêt sur image mais aussi d'élévation lyrique au-dessus du quiproquo bourgeois. L'air fait un effet bœuf sur Lyonel, mais après lui avoir tourné la tête Martha l'éconduit… provisoirement. Car la Rose est destinée à reparaître, transformée, à la fin de l'opéra quand la soprane et le ténor se jureront une amour éternelle. Le charme de ce morceau inséré, mais organiquement solidaire de l'ensemble jusqu'à constituer un emblème de l'opéra entier, tient moins à sa fraîcheur archaïsante qu'à sa mélancolie, qui conjure le péril de la niaiserie par cet arrière-plan élégiaque et même funèbre. Surtout quand c'est Lucia Popp qui le chante (version Eurodisc, avec Siegfried Jerusalem). Mais comme l'extrait a déserté la caverne des tubes, et à mois de vous tourner vers Rita Streich en anglais, il faudra vous contenter d'Anneliese Rothenberger en son saturé.




    À quoi j'ajoute un remake d'après-guerre,capable de plonger l'auditeur dans une méditation saturnienne sur les vicissitudes qui frappent les grands classiques. Vous aurez compris que cette fois c'est l'orphelin qui chante.







Par Bajazet - Publié dans : Œuvres et compositeurs
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Commentaires

Eh bien, après "Blow the wind", vous voici en plein folklore anglais! Merci de toutes ces infos passionnantes, j'ignore tout, mais vraiment tout de Martha, à part l'air du ténor,  bien sûr, "Ach wie so fromm", plus connu dans sa version italienne "M'appari"... Pour la petite histoire, j'avoue que pendant longtemps, je comprenais "Mata Hari", et me demandais toujours comment l'illustre espionne pouvait être le sujet d'un air d'opéra! Mais quand même, c'est un joli air, surtout quand il est chanté par quelqu'un de la trempe d'un Wunderlich... voire d'un Kaufman (qui, soit en passant, quoi qu'en disent certains ne "beugle"pas!) 

Pour le film allemand, c'est assez terrifiant, et comme oeuvre larmoyante et comme version musicale. Est-ce d'ailleurs vraiment le gamin à la gueule d'ange  qui chante d'après vou? Car je connaissais les sopranos femmes qui s'essayent à chanter comme des enfants, et c'est chaque fois assez pénible (moult versions de la Flûte, notamment..) mais je ne connaissais pas encore de garçon voulant sonner comme une femme, et plus précisément, comme une espèce de Mireille Mathieu allemande, avec ces mêmes sonorités nasilardes dans l'aigu (syndrome aussi Ute Lemper)! 
Commentaire n°1 posté par orlandogiocoso le 26/09/2009 à 22h05
Heintje était une star. Vous définissez bien sa voix… il a fait des disques et des films en quantité.

L'air du ténor dans Martha ne m'a jamais plu, je le trouve assez plat, même par les grands, alors que la sérénade de Fenton dans l'opéra de Nicolai me fait quasiment léviter.
Commentaire n°2 posté par Bajazet le 26/09/2009 à 23h12
Commentaire n°3 posté par Bajazet le 29/09/2009 à 23h55
Et pour faire bonne mesure, Dame Felicity a aussi chanté cette ballade irlandaise, malheureusement dans l'atroce arrangement et harmonisation de Britten. Mais en ce premier jour hivernal, c'était amusant d'évoquer ainsi la nostalgie de l'été! 
"Adieu vive clarté de nos étés trop courts!" 
Commentaire n°4 posté par first rose of winter le 21/12/2009 à 23h45
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