Samedi 19 septembre 2009
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Riccardo Muti ne professe pas seulement un amour profond pour les opéras de Gluck : il les a dirigés régulièrement, à la Scala surtout, et encore pour l'ouverture de la saison
le 7 décembre 2002 avec une Iphigénie en Aulide qui réunissait Violetta Urmana dans le rôle-titre, Daniela Barcellona en Clytemnestre et chez les messieurs, Christopher Robertson
(Agamemnon), Stephen Mark Brown (Achille) et ldar Abdrazakov (Calchas). L'inévitable Kokkos présidait à la mise en scène, reprise en mars dernier à Rome. Une diffusion radio, que je n'ai entendue
que très partiellement, témoignait ce soir de l'étendue d'un malaise.
Muti dirigeait une distribution encore moins idiomatique qu'à Milan, brochette de Slaves empêtrés dans la langue, impropres à la déclamation comme au style, phrasant à la
roulette russe, saturant tout, grossissant tout, sur fond de chœur flasque à la sauce gluante. Bref : l'honneur de la graisse. Non possumus, auraient-ils pu dire. Le style du chef
n'a pas changé : de l'énergie, du sostenuto, mais pas d'arêtes, du nappage plutôt que du drapé, un train de sénateur au lieu d'un verbe ailé, de l'embonpoint plutôt que du nerf. Et comme
d'habitude, contrainte à ce régime, la musique de Gluck sonne grossier, sans éloquence, ennui monumental. « Que d'attraits ! que de majesté ! / Que de grâces ! que de beautés ! » : adieu
!
De quoi se rappeler la fable de La Fontaine, L'Ours et l'Amateur de jardins :
« Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi. »
Par Bajazet
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déjà son Orphée au disque avec Baltsa, Gruberova et Marshall était indigeste! Mais enfin, ne serait-ce que pour ça :
http://www.youtube.com/watch?v=EC4MIm5D1_A
grazie a lui!
D'ailleurs je trouve que Muti emploie souvent des voix mal dégrossies, à la déclamation pataude : Barcellona en Clytemnestre et même Urmana m'avait laissé un vilain effet, moindre dans les bribes que j'ai entendues de l'interprétation de Stoyanova, même si l'on demeure dans le même type de "pâte à tartiner goût Gluck".
Les Américains aussi, dans leur nostalgie de la "grande époque" des "grandes voix" ne sont pas revenus d'une certaine interprétation lourdement hiératique de ces opéras, avec wagnérienne de service. Heureusement que les disques de Minkowski sont là pour faire frémir le marbre !
Mais il lui sera beaucoup pardonné pour avoir pondu inlassablement des éditoriaux hilarants.
À propos, l'Iphigénie en Tauride de Gardiner a été rééditée en collection économique. Diana Montague est inoffensive, on s'en doute, mais le couple Allen-Aler est magistral, et puis Gardiner quand même…
Parmi les vétérans, il ne serait pas mauvais de retrouver celle donnée à Aix sous la direction du jeune Giulini, avec Simoneau et Patricia Neway, qu'EMI n'a jamais rééditée officiellement, pas plus que l'Orphée aixois avec Nicolai Gedda. Mais celui-ci est reporté en CD (pour la première fois, semble-t-il) chez Hännsler
La langue française, la sonorité qu'on lui accole doit rester au maximum plate et simplement lisse de texture. Hélas pour le chant de théâtre (et non de petits espaces ou de salon), qui se fonde sur d'autres impératifs, comme la formation de sons qui traversent de grands espaces.
Pour les contrastes de dynamique et de phrasé, bien sûr que Muti est resté sourd au renouveau baroque. Mais dans son pays, il avait pourtant tout d'un puritain par rapport à la fièvre égocentrique et boulimique en sonorités pétaradantes de ses congénères et compatriotes, nourris à Puccini.
Clément répondra peut-être, puisque le dé est pour lui, mais j'ai l'impression qu'il y a comme un malentendu sur le propos.
Est-ce trop demander que 1) l'intelligibilité et les arêtes de la langue, 2) la pulsation exacte de la déclamation, son mordant ? Qui parle de minceur ? Du coloris, oui, mais pas englué dans ce chocolat pour poire Belle Hélène, et le rythme qui porte la langue. Et quand je dis la langue, pour du Gluck, je ne parle pas d'une conversation dans un salon ni même de Ninon Vallin (eh oui, je tire dans le tas sans sommation !). Je crois que le français qui se chantait dans les opéras de Gluck avait plus à voir avec l'énergie de Janet Baker qu'avec cette chose médiocre (au sens propre) qui se nomme "langue parlée" en Île de France. Chacun son fantasme
J'entendais dans la plainte de Clément au sujet de la lourdeur, du pâteux et de l'inintelligibilité, l'aspiration à bénéficier des vertus qu'on attribuerait davantage à des voix plus légères, plus pâles, (par exemple, telles qu'on les cultive au jardin des voix fallotes de Christie), et qu'on associerait plus volontiers avec des musiciens des années postérieures.
En fait très peu de voix de format large et de sonorité capiteuse (donc nécessaires à des théâtres de la taille de la Scala par exemple) sont capables d'être comprises de par leur texture et leur densité. Le métal d'une voix lutte contre son intelligibilité. Faut-il donc uniquement des voix veloutées et d'un format plus modeste? Les réussites de Graham, Von Otter, Antonacci tendraient à le faire croire. Baker est un OVNI(culturellement), comme Hunt,mais elles gardent en commun un velouté un peu mat dans leur timbre.
S'il faut quasiment une spécialisation dans le français antérieure au chant pour se sortir des micro-signes qui font le français compréhensible de loin, cela me semble devenir une exigence un peu abusive. (vu le niveau en langues étrangères des chanteurs français et des français tout court).
D'ailleurs Baker qu'on pare de cette vertu dans ses extraits Gluckiens au disque (bien plus que dans son Alceste en scène curieusement, le travail de Reiss ?) reste aussi bien pâteuse malgré sa musicalité de génie, avec "le bervide renaud me vuit" lié à une volonté de legato qui colle...avec l'époque.
Clément attend à mon avis davantage Lynne Dawson dans les Iphigénies pour en revenir à la base de ma remarque sur l'antinomie voix riche/français parfait-subtilité musicale. Muti rêvait lui à Callas et Gencer, ça semble évident quand il a choisi successivement Moser et Vaness pour Iphigénie.
Tant qu'on ne tombe pas dans la maigreur d'une Kirkby, pour moi tout va bien :-)
"Le sens du mot", c'est bien entendu encore un cran au-dessus de la diction afin qu'un auditeur français puisse le sentir.
A défaut d'articulation vocale et musicale, les chanteurs pensent pouvoir transcender tout par un sentiment correct, en général, la passion. Univoque elle ennuie, c'est certain.
Je crois bien que ce chocolat dont tu parlais relève de ce sentiment étal qui s'il ne l'était pas, ferait accepter bien des fautes de diction.
Mais alors où était le prof de style pour ces chanteurs des années 80 sur les pudeurs, le corset qui sert de creuset à l'extravagance cachée de cette musique? Je crois que ce n'est pas un hasard si seul des chefs francophones ont pu réarticuler les partitions de Gluck de l'intérieur. Que penses-tu du dernier "tragédiennes" de Gens/Rousset à ce sujet?
oh, là, même de près...
Je sais bien que la richesse du timbre autant que les tessitures souvent tendues de Gluck ne facilitent pas la prononciation.
Je ne crois pas non plus renoncer aux exigences du chant traditionnel, par exemple la beauté de la ligne : celle de O malheureuse Iphigénie est toute italienne et j'y déplorais le manque d'homogénéité de Vaness. Pour dire vrai, je ne connais que des extraits de l'Iphigénie de Dawson, et je trouve ça frustrant, trop léger à tout point de vue. À l'opposé, Urmana accompagnée au piano dans les adieux d'Iphigénie en Aulide, je trouve ça très beau.
Je précise donc : ne s'agit pas de masse ou de pâte, mais de pesanteur, de ductilité, de rythme, d'éloquence.
Antonacci n'a pas un français parfait, mais il est juste, intelligent, compréhensible, frappant ; on sent l'adéquation entre la musique et la déclamation. D'ailleurs même un français excellent et un sens de la déclamation indéniable ne suffisent pas, c'est ce que je me disais en écoutant le dernier disque de Gens. En outre, Graham n'a pas un timbre si mince que cela, ni le même charisme qu'Antonacci, mais demeure convaincante. Et Callas me semble plus proche de l'idéal d'Iphigénie que Dawson ; vous n'allez pas me faire dire ce que je n'ai pas dit.
Pour résumer, limiter le débat (et mes propos) à l'épaisseur du timbre me semble très réducteur, et je n'exige pas un français parfait, mais au moins intelligible.
Qu'on me permette d'apprécier Callas dans Gluck et de trouver que ce qu'elle fait n'a rien à voir avec Vaness ou Barcellona.
Quant au débordement expressif paliant au chant et au mot, je le dis tout net : ça ne m'intéresse en général pas. Les genres que j'aime sont des plus tenus et châtiés (c'est d'ailleurs que devraient être chantés tous les genres opératiques, mais c'est un humble avis) et les passions doivent être exprimées par le truchement des mots et de la partition sans les court-circuiter.
Je crois me rappeler qu'Olivier Rouvière avait été très critique pour l'Iphigénie en Tauride de Callas. En tout cas, pour l'Alceste de Gencer, puisque j'avais acheté cette chose un jour de détresse, je dis "non merci, sans façon". Gasp !
En revanche je rêve d'entendre un jour celle de Söderström, chantée à Drottningholm.
Un mot quand même sur Dawson das Iphigénie en Aulide : c'était encore ses enfances, elle n'était qu'un soprano anglais virginal, anonyme et un peu vert, d'une maturité expressive à venir, il me semble. Pas grand chose à voir avec sa Ginevra. Alors que Von Otter en Clytemnestre, même trop "jeune" peut-être, est magistrale de ton et de caractère, et la comparaison est redoutable pour l'extrait qu'a gravé Gens de ses imprécations dans le volume 1 de "Tragédiennes", tant la Française s'y montre artificielle de ton, et finalement peu à l'aise.
Enfin, merci à Aladin d'avoir débusqué le baroqueux slim que Clément tente vainement de masquer, alors que tout le monde sait qu'il ne manquerait pour rien au monde un récital de Jaroussky, surtout présenté par Eve Ruggieri en peluche.
Difficile de faire mieux quand même, pour une non-française. Elle a dû peaufiner un peu tout ça avec Crespin, pas possible autrement. Reste qu'Alceste est un peu trop tendu pour tout le monde, et qu'elle s'y époumone un peu. Mais en ciblant parfaitement ses limites et y en apportant sa classe.
"Quant au débordement expressif paliant au chant et au mot, je le dis tout net : ça ne m'intéresse en général pas." C'est bien ce qu'il me semblait sub-deviner, et j'adhère à ça aussi, voilà pourquoi je tendais ce bras (musculeux).
Car là, si je poussais le bouchon comme à mon habitude à proposer des exemples écoeurants (Dawson en Gluck est vraiment sucrée et sautillante), je ne vois pas . Comme Bajazet fait une allergie dangereuse à Ludwig, dont on a un air d'Iphigénie en Aulide au moins, si ce n'est plus, et qui est fort beau, mais en Allemand.
Pas Frida Leider quand même? Elle est si compassée et prise dans les filet de son temps.
J'aime beaucoup Fassbaender et regrette qu'on n'ait pas eu un air ou deux d'elle dans I. en Tauride, même baissé d'un ton s'il le fallait!
Callas en Alceste c'est torrentiel et nerveux, mais en Italien, on ne pourra retrouver nos nappes brodées, ça c'est sûr. ça déménage trop!
Et je confesse que Patricia Neway, dont la netteté du français et de la ligne n'est pas le fort, me fait beaucoup d'effet. Fassbaender, c'est drôle mais je ne désire pas l'entendre là-dedans.
Personne pour Hilde Zadek ? Son Iphigénie en Tauride vient d'être exhumé des archives de la Radio de Cologne, avec Prey et Gedda.
L'avantage quand même, c'est qu'elle sonne presque adolescente, parce que Christa Ludwig, hein…
Ethel Semser en Alceste, vous connaissez ? Version Leibowitz (Paris), introuvable. J'aimerais entendre ça. Comme une bonne version de l'Alceste en v.o. italienne, parce qu'entre Flagstad et Ringholz… Allez, Clément, avoue que tu idolâtres Teresa Ringholz !
Mais Callas est très compréhensible dans Gluck en français voyons!
(bon certes à l'époque des récitals de Paris, la voix avait beaucoup perdu en épaisseur)
Moi aussi je vote pour Antonacci, comparez ce qu'elle faisait dans l'Armide de Gluck avec Muti justement dans les années 90 avec ce qu'elle fait maintenant dans "Altre stelle", c'est édifiant sur le travail de la langue et la tension entre ces deux forces, que tu évoquais Aladin, portée à son comble.
Sinon dans Gluck italien j'aime aussi beaucoup l'hélas épisodique dans ce repertoire Cheryl Studer (Telemaco) et Bartoli évidemment. Et puis pas dans Gluck mais presque, Felicity Palmer en Acarbonne de JC Bach, c'est aussi très épais et percutant et (presque toujours) compréhensible (même si exotique).*
Il me semble d'ailleurs intéressant de parler de Bartoli là dedans et de sa reflexion sur le volume sonore de l'orchestre et la dimension des salles. On a pas demandé à la créatrice d'Alceste de sonner jusqu'au fond du second balcon de l'opéra Bastille en couvrant un orchestre d'instruments modernes. Et les compositeurs écrivaient aussi certainement en fonction des dimensions de la salle non?
Et il n'y a pas que des voix fallottes au jardin des voix, Staskiewicz en vient non?
* et à ce propos, puisque je le réecoute, je suis assez impressionné par l'élocution de Bruno Laplante en Arcalaus. Quelqu'un le connait ailleurs? Je n'ai entendu aucune des autres prestations recensées sur son site.
http://www.laplanteduval.com/Bruno_enr.html
Felicity Palmer a gravé Armide avec Rolfe-Johnson et Hickox, la seule version qui donne la partition complète, rappelons-le. David en dirait grand bien, je crois, on en avait déjà parlé. La déclamation donne la chair de poule, dans un caractère plus sorcière que Delunsch, avec de la stridence (il faut aimer, moi j'adore ça) et de la souffrance dans la scène finale. C'est un coffret EMI, fugitivement rééditée en 3 CD au moment de l'Armide de Muti à la Scala, justement.
Et quitte à ressasser (je ne suis plus à ça près) : la créatrice de l'Alceste (v.o. en italien) est aussi la créatrice d'Aspasia dans le Mitridate de Mozart. Cela dit, il me semble que l'Alceste française est plus raide vocalement, mais faites donc chanter Mitridate à Flagstad.
P.S.
« L'hélas épisodique dans ce répertoire Cheryl Studer »
Non mais c'est quoi, ce style ? Vous vous croyez sur Forum Opera ??
Pour pénitence, vous allez relire les œuvres complètes du bailli Le Blanc du Roullet (qu'on voit sous les tonnelles).
J'aime énormément moi aussi son Arcalaüs.
Concernant les amis dangereux, je crois qu'on peut citer Colin Davis, qui a longtemps donné une image massive à Berlioz (non fondée), et qui mis à part son studio de la Damnation chez Philips, n'a pas produit énormément de réussites remplies d'évidences et de style pour ce répertoire.
En comparaison, Muti n'est pas à ce point l'ennemi de Gluck. C'est un peu gras, c'est comme vous le dites parfaitement à la fois vivant et très sostenuto, parfois ça sonne un peu à la façon des Haendel des années 50, mais ça ne trahit pas vraiment le ton des oeuvres comme d'autres peuvent le faire. Gluck supporte finalement assez bien divers types de traitements, ce n'est pas une musique aussi fragile que Lully, sans doute parce que les exigences en termes d'inégalité sont abolies.
Mais la pate vocale est incroyablement noble et c'est presque suffisant, même dans les invocations et la hauteur de ton comparable à nulle autre. Le vibrato est tout à fait maîtrisée ce qui n'est pas le cas de son Elisabetta avec Domingo de 2 ou 3 ans antérieurs. Bref voilà pour la vision la couleur de l'âme dont on parlait plus haut et en toute innoncence stylistique si ce n'est celle d'un grand goût naturel et d'une éducation musicale faite à Mozart. Et pourtant pas, ou peu de français. Elle ne se soustrait pas à l'éloquence par une véhémence généralisée. Mais la voix porte naturellement son sens et sa déclamation : c'est ce qu'on appelle savoir phraser.
A côté Massard (qu'on entend trop peu dans ces extraits) à absolument tout pour chanter cela, diction merveilleuse y comprise.