Vendredi 11 septembre 2009
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Quand on est un être d'habitude, pareil à ces vieux chiens qui passent toujours au même endroit sur le gazon, un rien vient vous troubler. Par exemple, un changement de
programme à la radio. Avoir l'habitude de dîner vers dix heures en écoutant le journal de France Culture et les voix imprévues qui parlent ensuite dans le poste, et trouver désormais tous les
soirs Laure Adler dans la niche, impatronisée à débiter menu des niaiseries politiquement correctes à des invités, cela procure au moins le plaisir d'entendre l'invité réfuter poliment les
commentaire préfabriqués que l'hôtesse sort de sa boîte à malice d'une main imperturbable, comme hier soir maître Thierry Lévy. Une question rituelle semble devoir clore l'entretien : « Y a-t-il
un film qui vous mette au bord des larmes ? ». C'est la minute d'émotion, et le genre de question qui doit exciter la verve de Renaud Camus, mais à l'usage on remarque surtout que les invités
l'entendent comme « Quel est le film qui vous fait pleurer comme un veau ? », à en juger par les réponses. Laure Adler ne semble pas bien contrariée que la nuance se perde en route. C'est
vrai que c'est important, l'émotion. D'ailleurs il y a des blogs qui en débordent, c'est fatigant à force.
Mais hier soir, comme l'accès à la cuisine imposait un travail de déblaiement considérable, il a fallu rejoindrre un peu plus tôt le théâtre des opérations, et c'est là que je
tombe sur l'émission qui précède, où l'on reçoit Christophe Dejours, psychiatre et psychanalyste, pour parler du « nouvel âge du travail ». J'ai d'abord cru qu'il serait surtout question des
suicides d'un nouveau genre qui s'abattent sur France Télécom, et de fait ils ont été commentés par l'homme de l'art, et d'emblée avec force, sans hausser le ton pour autant. Cependant le propos
était plus général, anthropologique, pour parler comme la faculté, et qui considérait les changements profonds qui ont affecté l'expérience de la vie sociale et la vie intime des gens
depuis l'extension des actuelles techniques de gestion du monde professionnel (soit en France après 1980) et l'empire de la quantification qui s'ensuit, mais aussi les ravages de cette
culture fascisante de la rupture – ainsi quand un professeur d'économie à l'université commande solennellement des étudiants qu'ils n'emploient plus le mot médecin, cette vieille lune,
mais celui de producteur de soins – qui a dévoré l'ancienne culture du travail, et avec elle la catégorie professionnelle de la camaraderie (peut-être idéalisée aujourd'hui, mais le fait
est là).
Or Dejours développait une analyse sensiblement différente des vaticinations obligées sur l'enfer du travail, même si celui-ci était bien pris en considération (et pour cause).
Il est captivant de l'entendre défendre l'idée du travail comme ce qu'il appelle centralité de la personne ; ou comment le travail peut se retourner en malédiction pour autant qu'il constitue un
accomplissement du fond de la personne et signifie la promesse d'un accroissement de l'être, qui elle au moins est inaliénable. Il est d'ailleurs question de la musique et de sa discipline, avec
aussi les extraits contrastés du dénouement de Rigoletto (tout travail mérite salaire ?) et de l'extase d'Adam et Ève devant la Création chez Haydn. Une des choses passionnantes de
l'entretien était d'entendre Dejours expliquer comment il était possible de concilier l'idée d'une centralité du travail avec le principe freudien d'une sexualité comme foyer de la personne.
Freud justement ne cesse de parler d'Arbeit. Ne me dites pas que ça ne vous travaille pas !
Bref, tout cela peut se trouver dans les livres récents de Christophe Dejours (mais sans l'éloquence discrète de sa voix) et déjà sur le site de France Culture, où l'émission
peut être réécoutée et podcastée : c'est ici.
P.S. Et un reportage édifiant sur les suicides au travail : là.
Par Bajazet
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Publié dans : Divers
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