Vendredi 31 juillet 2009
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« Cette règle posée, je ne compte plus sur aucun des êtres que j’ai cru jusqu’ici apercevoir autour de moi : peut-être ne sont-ils
que des illusions. […]
Une autre chose est encore possible, qui est que l’illusion que je vois plus longue dans un fou que dans un homme qui dort, sera
encore plus longue et plus constante dans l’homme qui ne dort ni n’extravague. Peut-être que, dans la veille et dans le plus grand sang-froid, je suis le jouet d’une illusion qui ne se dissipera
jamais, et que nul autre état ne me tirera de cette tromperie perpétuelle. Que ferai-je ? du moins je veux tâcher de me préserver de l’illusion, en doutant de tout. Mais quoi, peut-on toujours
douter de tout ? Est-ce un état sérieux et possible ? ne serait-ce point une folie pire que l’illusion même que je veux tâcher d’éviter ? Non, il ne peut point y avoir de folie à n’assurer pas ce
qu’on ne trouve point entièrement assuré. Si la pratique m’entraîne à supposer les choses dont je n’ai point de preuve évidente je me regarderai comme un homme qu’un torrent entraîne toujours
insensiblement, et qui se prend toujours, pour se retenir, aux branches des arbres plantés sur le rivage. […]
Jusqu’à ce que je trouve quelque chose d’invincible par pure raison pour me montrer la certitude de tout ce qu’on appelle nature et
univers, l’univers entier doit m’être suspect de n’être qu’un songe et une fable. Toute la nature n’est peut-être qu’un vain fantôme. Cet état de suspension, il est vrai, m’étonne et m’effraie.
Il me jette au-dedans de moi dans une solitude profonde et pleine d’horreur. Il me gêne, il me tient comme en l’air. Il ne saurait durer, j’en conviens ; mais il est le seul état raisonnable. Ma
pente à supposer les choses dont je n’ai point de preuve est semblable au goût des enfants pour les fables et les métamorphoses. On aime mieux supposer le mensonge, que de se tenir dans cette
violente suspension, pour ne se rendre qu’à la seule vérité exactement démontrée. […]
Il me vient une pensée que je dois examiner. S’il y a un être de qui je tienne le mien, ne doit-il pas être bon et véritable ?
pourrait-il l’être s’il me trompait, et s’il ne m’avait mis au monde que pour une illusion perpétuelle ? Mais qui m’a dit qu’un être puissant, malin et trompeur ne m’ait point formé ? Qui est-ce
qui m’a dit que je n’ai point été formé par le hasard dans un état qui porte l’illusion par lui-même ? De plus, comment sais-je si je ne suis point moi-même la cause volontaire de mon illusion ?
»
Fénelon, Démonstration de l’existence de Dieu, IIe partie
« Tout à ses pensées, Törless était allé se promener dans le parc. C’était le milieu du jour, et le soleil d’arrière-automne déposait
de pâles souvenirs sur les pelouses et les allées. Trop agité pour songer à une longue promenade, Törless se contenta de tourner à l’angle du bâtiment ; là, au pied du mur latéral, presque
aveugle, bruissait une herbe couleur de cendre ; il s’y coucha. Au-dessus de lui le ciel se déployait tout entier de ce bleu passé, douloureux, qui est particulier à l’automne, et de petits
nuages en forme de boules blanches couraient dessus.
Törless, étendu sur le dos, clignait des yeux, rêveur, le regard perdu entre les couronnes bientôt dépouillées de deux arbres qui
s’élevaient devant lui. […]
Soudain, et il lui sembla que c’était la première fois de sa vie, il prit conscience de la hauteur du ciel.
Il en fut presque effrayé. Juste au-dessus de lui, entre les nuages, brillait un petit trou insondable.
Il lui sembla qu’on aurait dû pouvoir, avec une longue, longue échelle, monter jusqu’à ce trou. Mais plus il pénétrait loin dans la
hauteur, plus il s’élevait sur les ailes de son regard, plus le fond bleu et brillant reculait. Il n’en semblait pas moins indispensable de l’atteindre une fois, de le saisir et de le fixer des
yeux. Ce désir prenait une intensité torturante.
C’était comme si la vue, tendue à l’extrême, décochait des flèches entre les nuages et qu’elle eût beau allonger progressivement son
tir, elle fût toujours un peu trop courte.
Törless entreprit de réfléchir sur ce point, en s’efforçant de rester aussi calme que possible. Il n’y a pas vraiment de fin, se
dit-il, on peut aller toujours plus loin à l’infini. Il prononça ces mots en tenant ses regards fixés sur le ciel, comme s’il s’agissait d’éprouver l’efficacité d’un exorcisme. Mais sans succès :
les mots ne disaient rien, ou plutôt disaient tout autre chose, comme si, tout en continuant sans doute à parler du même objet, ils en évoquaient un autre aspect, aussi lointain
qu’indifférent.
L’infini ! Törless avait souvent entendu ce terme en cours de mathématiques. Il n’y avait jamais rien vu de particulier. Le
terme revenait constamment ; depuis que Dieu sait qui, un beau jour, l’avait inventé, on pouvait s’en servir dans les calculs comme de n’importe quoi de tangible. Il se confondait avec la valeur
qu’il avait dans l’opération. Törless n’avait jamais cherché à en savoir plus.
Tout à coup, comprenant que quelque chose de terriblement inquiétant était lié à ce terme, il tressaillit. Il crut voir une notion,
que l’on avait domptée pour qu’il pût la faire servir à ses petits tours de passe-passe quotidiens, se déchaîner brusquement ; une force irrationnelle, sauvage, destructrice, endormie seulement
par les passes de quelque inventeur, se réveiller soudain et retrouver sa fécondité. Elle était là, vivante, menaçante, ironique, dans le ciel qui le dominait.
Cette vision était si pénible qu’il dût se résoudre à fermer les yeux.
Quand, peu après, un coup de vent froissant les herbes sèches l’éveilla, il ne sentait presque plus son corps et une fraîcheur
délicieuse, montant de ses pieds, l’enveloppait d’une tendre nonchalance. Une douceur, une fatigue s’étaient mêlées à l’effroi antérieur. Il continuait à sentir l’immense et taciturne ciel qui le
regardait, mais il se souvenait maintenant que ce sentiment était loin d’être inconnu de lui ; flottant entre le rêve et la veille, il explora ces souvenirs et se sentit prisonnier de leurs
liens.
Il y avait d’abord ce souvenir d’enfance où les arbres, graves et muets, l’entouraient comme des personnages ensorcelés. Alors déjà,
sans doute, il avait dû ressentir cette émotion si souvent retrouvée dans la suite. Même ses réflexions chez Bozena en étaient teintées, elles portaient la marque d’un pressentiment particulier,
plus vaste qu’elles. Tel avait été aussi cet instant de silence dans le jardin au-delà des fenêtres de la pâtisserie, avant que ne retombent les lourds voiles de la sensualité. Souvent, l’espace
d’une seconde, Beineberg et Reiting étaient devenus également quelque chose d’étrange, d’irréel ; et Basini, enfin ? La pensée de ce qui s’était passé avec Basini avait profondément divisé
Törless : tantôt elle restait raisonnable, banale même, tantôt l’investissait le silence rayé d’images qui était commun à toutes ces impressions, le silence qui s’était infiltré peu à peu dans la
conscience de Törless et qui, tout à coup, exigeait d’être traité comme une réalité vivante ; exactement comme l’idée de l’infini un instant plus tôt.
Törless le sentait maintenant qui le cernait. Ç’avait toujours été présent, sans doute, comme la menace de puissances obscures et
lointaines ; mais Törless, instinctivement, l’avait fui en se bornant à lui jeter de temps en temps un regard effrayé. Maintenant un événement fortuit, en aiguisant son attention, l’avait dirigée
de ce côté-là, et de toutes parts, comme sur un signal, cela l’envahissait, entraînant un désarroi terrible que chaque instant ne faisait qu’accroître.
Ce fut une sorte de folie : il lui fallut tout éprouver, choses, êtres, événements, comme équivoque ; comme une réalité que la
puissance d’un inventeur avait enchaînée à un terme explicatif, inoffensif, mais qui n’en demeurait pas moins aussi une substance inconnue, capable à tout moment de se déchaîner.
Chacun sait que tout a une explication simple et naturelle, et Törless ne l’ignorait point ; mais avec une stupeur teintée
d’angoisse, il croyait découvrir que cette explication n’avait retiré aux choses que leur enveloppe la plus superficielle, sans mettre le noyau à nu ; et c’était ce noyau que Törless, d’un regard
qui semblait devenu presque anormal, ne pouvait plus s’empêcher maintenant de voir briller au fond de tout.
Ainsi était-il couché là, tout enveloppé de souvenirs dont surgissaient, étranges fleurs, des pensées inattendues. Ces instants que
nul ne peut oublier, ces situations où se relâche la cohérence qui permet d’ordinaire à notre vie de se refléter dans la conscience tel un tout, comme si vie et conscience avançaient
parallèlement et à la même vitesse, tissaient maintenant autour de Törless un réseau si serré qu’il s’y perdait. »
Robert Musil, Les Désarrois de l’élève Törless,
trad. Philippe Jaccottet
Par Bajazet
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