Lundi 20 juillet 2009 1 20 /07 /2009 15:25


Récital Schubert de Christian Gerhaher
Gerold Huber, piano
Paris, Musée d’Orsay, 18 juin 2009


Franz Schubert
Schwanengesang D. 957 : n° 1-7 (Rellstab)
¶ 3 lieder sur des poèmes de Leitner :
        Drang in die Ferne D. 770
        Der Winterabend D. 938
        Des Fischers Liebesglück D. 933
Schwanengesang D. 957 : n° 8-13 (Heine)

En bis :
Schubert, Bei dir allein






« … als man, der Himmel weiß wie, mit offenen Augen
einen jähen Blick in die seltsamste Traumwelt hineinwirft »

« … lorsque – le Ciel sait comment – nos yeux ouverts percent
soudain la profonde étrangeté d’un monde imaginaire »
*



    Intercaler entre les deux poètes de ce cycle posthume et composite qu’est Le Chant du Cygne trois lieder tirés de Carl Gottfried von Leitner est judicieux, surtout que ces derniers prolongent les Rellstab (Drang in die Ferne après le mouvement perpétuel d’Abschied et la méditation inlassable d’In der Ferne) tout en prenant valeur de pause. Clore la première partie sur la dérive immobile de Des Fichers Liebesglück suspend le temps mais esquisse aussi un pont entre Ständchen (n° 4) et Die Stadt (n° 11). L’inconvénient, s’il y en a un, est de rompre un peu l’évolution du climat à l’intérieur de Schwanengesang en isolant les Heine après l’entracte : même si la construction du cycle est artificielle, peut-être que l’intensité singulière des Heine se révèle mieux dans la continuité des Rellstab. Mais l’inconvénient réel était indépendant de la volonté des artistes : entre le téléphone mobile obligé et surtout la toux gargantuesque qui vient, sous le nez du chanteur, ruiner la fin de Des Fichers Liebesglück, il y a de quoi désespérer de la civilisation. Gerhaher et Huber ont été du reste accueillis triomphalement par le public restreint de l’Auditorium du Musée d’Orsay, même si l’hystérie aiguë d’une partie des auditeurs (auditrices ?) a un je ne sais quoi d’obscène quand Der Doppelgänger suscite des feulements comme Nessun dorma.

    Triomphe donc, triomphe mérité tant ce récital Schubert était d’une hauteur exceptionnelle. Les lieder du programme, bis compris, étaient bien connus par ces interprètes grâce au disque : Schwanengesang a été publié chez Arte Nova dès le début des années 2000 et les lieder isolés figurent tous dans le fantastique album Abendbilder chez RCA (2005). Sur le vif aujourd'hui, la voix de Gerhaher se révèle d’ailleurs plus libre que dans ces disques, non moins disciplinée, avec une assise et un potentiel dynamique dont l’enregistrement gravé donne une perception tronquée. L’économie stricte avec laquelle le chanteur libère la pleine force du son la rend d’autant plus saisissante. Ainsi Der Doppelgänger s’impose par un dosage stupéfiant de l’intensité, le passage d’un son quasiment fantomatique à une énergie glaçante s’opérant avec une rare plasticité. Même esprit chez son partenaire au piano, discret mais bien présent, fort dans la pulsation comme dans les accords feutrés deKriegers Ahnung, et qui dans les moments d’intensité pathétique contrôle toujours une sonorité jamais agressive, et qui rapelle parfois la manière de Gerald Moore.
   
    C’est aussi que l’interprétation de Gerhaher magnifie comme rarement la vertu d’exactitude. Exactitude partout : dans l’intonation (jamais prise en défaut), le dessin net et l’articulation de la phrase, la clarté implacable du texte, la couleur variée des voyelles. Contrairement à ce qui se passe avec Matthias Goerne, les prises de respiration ne sont pas perceptibles – comme si le son de la voix naissait sans la médiation d’un effort humain, captant d’emblée l’auditeur. De même pour la longueur de phrasé, qui va jusqu’au bout du vers ou de la strophe sans effort apparent et pour y trouver des couleurs étonnantes et sans cesse changeantes, comme avec les rimes lancinantes, obsessionnelles, du lied In der Ferne (n° 6).





    In der Ferne : dans le lointain, dans l’éloignement. Ce motif obligé de cette nostalgie particulière qu’est la Sehnsucht s’applique dans une certaine mesure à l’art de Gerhaher, qui procède d’un retrait, d'un effacement volontaire et supérieurement maîtrisé, tel que la qualité lyrique et poétique du chant s’obtient par l’assujettissement au texte et jamais par l’ostentation d’une intention d’interprète ou d’un trait appuyé. Ihr Bild en offrirait la démonstration à lui seul, par le choix d’une clarté mystérieuse, où l’émotion reste contenue jusqu’à la fin, à rebours d’une tradition de soulignement pathétique des deux derniers vers (« Und ach, ich kann’s nicht glauben, / Daß ich dich verloren hab ! »). De même Der Doppelgänger s’éteint de façon étale, presque abstraite, retournant finalement à la distance du début, et sa puissance expressive s’en augmente. Mais déjà Die Stadt insinuait l'effroi par la seule économie de coloris livides (la première strophe) et âcres (l’évocation de la barque sinistre), sans altérer la ligne ni la netteté verbale. Car si le chant de Gerhaher exprime la plus grande tension psychique et spirituelle, ce n’est jamais au prix de tensions vocales ou de crispations, au contraire : la voix est merveilleusement assise et posée, et pourtant tout respire l’inquiétude du dedans.

    Alors l’onirisme fantastique ne fructifie pas dans le flou ni même dans le crépusculaire, encore moins dans l'exprressionnisme, mais bien dans cet empire absolu de la précision, comme le mystère naît aussi de l’immobilité d’une surface insondable. Ce paradoxe me semble constitutif de la manière de Gerhaher, tout comme l’impression qu’il donne d’être là face au public mais aussi de regarder vers un ailleurs d’intériorité et de silence. Sa physionomie pourrait même paraître inerte si son regard ne portait loin, et presque jamais vers le public. Nul charme ordinaire ici, nulle connivence, mais un interprète qui fascine d’autant plus qu’il paraît en retrait, lui qui ne sourira presque jamais, ni dans Ständchen (sérieux, douloureux même, mais d’une texture constamment légère) ni dans Die Taubenpost (étrangement humble et digne). On reste confondu devant l’étendue de silence et de tension qu’il ouvre dans son interprétation inouïe de Des Fischers Liebesglück, mais aussi devant sa domination de la continuité dans le long Winterabend, d’une équivoque parfaite entre l'apaisement domestique et l'inquiétude sans nom : « Seufze still und sinne, und sinne ». Et on se dit que la temporalité des lieder de Schubert, si singulière dans ses modes itératifs, aura été rarement communiquée ainsi comme expérience à l’auditeur, et comme expérience qui dépasse sans doute le seul cadre esthétique.

    À la fin du lied Drang in die Ferne, le jeune homme invinciblement attiré par l’ailleurs dit à son père : « Ne vous inquiétez pas de savoir par quelle contrée ma route solitaire m’aura mené. Et si je devais ne jamais revenir, songez que j’aurai trouvé le bonheur au beau pays ». Que Gerhaher ait touché au but, nul doute, mais on veut espérer que l’invité d’Orsay reviendra, et vite.
  





* E.T.A. Hoffmann, Der unheimliche Gast / L’Invité inquiétant


Crédit photographique : Hiromichi Yamamoto
Informations et documents relatifs à Christian Gerhaher sur son site officiel
Un entretien récent à lire ici




Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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