Samedi 18 juillet 2009 6 18 /07 /2009 12:49







    Lors de son mandat à la tête de l’Opéra de Paris, Gérard Mortier avait suscité la surprise et parfois la raillerie en associant au nom de Mozart le double prénom Wolfgang Amadé, au lieu de l’Amadeus familier. « Mais nous avons changé tout cela », disait un médecin de Molière. Sauf que l’argument était imparable : Mozart, le divin Mozart lui-même signait Wolfgang Amadè Mozart (au mois à partir de 1777). Voilà donc le nom authentique, attesté par des lettres manuscrites, autrement dit scientifiquement prouvé. D’ailleurs l’usage se répand, dans les publications les plus sérieuses, de débarrasser Wolfie de cet Amadeus qu’il paraît avoir congédié d’une main sûre. Il faut rendre à Mozart ce qui appartient à Amadè : CQFD.





    On sait du reste que le prénom exact, reçu au baptême par le fils de Léopold, était Theophilus, transposé plus familièrement en Amadeo italien ou Gottlieb chez les Allemands. Car hormis cette signature autographe, il semble bien, sauf erreur, que pour ses contemporains Mozart n’ait cessé d’être prénommé Wolfgang Gottlieb ou Wolfgang Amadeus. On peut bien passer à la singularité absolue du génie un usage quasiment idiolectal : parce qu’il le vaut bien. Mais on peut aussi se demander pour quelle raison Amadeus s’est trouvé changé en Amadè, qui sonne quand même étrangement, d’autant que l’allemand ne comprend pas, que l’on sache, d’accent aigu ni grave. Et Amadè ni Amadé ne paraissent attestés comme forme française.

    D’où la question, tant angoissante : ce qui est manuscrit comme Amadè a-t-il été bien lu ? ou lu avec les bonnes lunettes ? L’hypothèse est toute simple : ce que la main de Mozart graphie Amadè ne doit-il pas être lu et prononcé Amadeus ?



    Difficile de ne pas songer ici à un ancien système d’abréviation manuscrite, rattaché par tradition à la pratique de Tiron, esclave affranchi de Cicéron et son secrétaire. Ce système est en vigueur dans les manuscrits du Moyen Âge, d’où il s’est perpétué au temps des Humanistes, y compris dans les éditions de textes latins, encore au XVIIe siècle. Précisément, ce système prévoit d’abréger les mots latins à désinence –us en notant à la fin du mot abrégé, au-dessus de la ligne, un signe qui ressemble à un petit neuf ou à une sorte d’apostrophe très recourbée. Grâce à ce signe appelé neuf tironien suscrit, Deus peut s’écrire De9, d’autant plus volontiers que l’accent tonique porte alors sur la syllabe /de/. Dans l'exemple ci-dessous, le second mot doit être identifié comme ipsius : le signe horizontal sur le p signale l'abréviation du s tandis que le neuf suscrit après le i permet de noter la désinence -us.





    Dès lors, la graphie lue comme Amadè ne serait-elle pas tout simplement la forme manuscrite abrégée du bon vieil Amadeus, dérivée de cet usage vénérable que Mozart connaissait vraisemblablement ? D’où une nouvelle question : pourquoi Mozart aurait-il ainsi abrégé, et de façon archaïsante, son second prénom, dans un contexte où le reste de la signature conserve les mots entiers, avec même une espèce de fantaisie calligraphique sur la dernière lettre de son patronyme ? Le fait est que l’abréviation Amadè n’est pas destinée à gagner du temps et de l'espace, comme c'est la fonction ordinaire de l'abréviation, mais plutôt à attirer l’attention. De même que l’ornementation du t final de Mozart, elle semble bien là comme élément de bizarrerie, c’est-à-dire de distinction. « Je veux qu’on me distingue ». Ce geste manuscrit serait, me semble-t-il, assez cohérent avec ce qu’on sait par ailleurs du caractère de Mozart, sinon un peu snob, du moins assez enclin, dans la juste conscience de sa valeur d'artiste, à une forme de dandysme.

    Simple hypothèse. De toute façon, cette fétichisation du prénom autographe me semble assez suspecte dans sa chimère de véridicité, comme s’il fallait faire à toute force crédit au Génie de s’être inventé un prénom (faible victoire) et l’y enfermer avec complaisance, quand bien même il aurait été le seul à parler cette langue – ce qui ne cadre pas forcément avec l’esprit de sa musique.


Par Bajazet - Publié dans : Divers
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