Vendredi 17 juillet 2009 5 17 07 2009 12:26



    Au pied du lit, une femme a déposé une épaisse mallette, une sorte de valise bleue. Il fait très chaud dans la chambre. On installe le nouveau venu, avec peine, car il est lourd. Elles sont deux à s’efforcer de manier délicatement ce corps pesant et fragile, une troisième sans doute ne serait pas de trop. L’homme laisse échapper un cri mortifié. La femme qui portait la valise semble désemparée, comme qui voudrait apporter de l’aide sans savoir comment. Mais l’homme est échoué dans son lit articulé. Il doit avoir soixante-dix ans passés ; le visage est marqué par le temps et la maladie, non pas assez pour effacer la beauté ancienne qu’on devine. Les deux infirmières s’affairent désormais pour disposer avec virtuosité une armada de tuyaux et de sondes. Je repense à la chanson de Charles Trénet : « Les ballons captifs, les pantins dociles, / Tout ça ne tient que par un fil. » Un fil vraiment ?

    « Et pour la valise ? », demande timidement la femme, « aux soins intensifs ils m’ont dit… » « On s’en occupe, madame, on attend ma collègue. » L’autre infirmière arrive bientôt. « Allez… la valise ! » Sa main se fraye un passage sûr dans l’entrelacs de fils translucides, branche un tuyau épais, le raccorde à la valise, allume un moniteur. Alors un curieux gargouillis se fait entendre, comme un clapotis, quelque chose qui ressemblerait à ce que les poètes nomment le murmure des sources. « Et voilà ! Comme ça, monsieur, vous êtes tranquille ». Avant de quitter la chambre, elle déplace la valise plus près du chevet.
    Je peux voir désormais qu’elle comprend des sortes de compartiments verticaux, moitiés bleus, moitié rouges, et que les bleus reçoivent un liquide limpide qui bouillonne. La valise porte sur le côté une inscription en grosses italiques : PLEUR - EVAC. Et comme on ne se refait pas (même à l’hôpital), je pense à Charlotte au dernier acte de Werther : « Va, laisse couler mes larmes ! Les larmes qu’on ne pleure pas dans notre âme retombent toutes… le cœur se creuse, et s’affaiblit, et trop fragile tout le brise ». C’est bien joli, la pathologie romantique, sauf que là il s’agit de drainer les poumons, pleurésie oblige. Va, laisse écouler ma plèvre ! Dans la chaleur de cette chambre aux stores baissés, où communient les odeurs de médicament, de sudation, de désinfectant, la valise baroque a fait entrer une fontaine invisible, avec sa volubilité argentine et vitale.

    « Eh bien, eh bien, monsieur ***, ils n’ont plus voulu de vous, aux soins intensifs ? vous leur avez trop cassé les pieds, pas vrai ? » Le chirurgien est entré, animé de ce désir factice de plaisanter si ordinaire dans les hôpitaux et si rarement mis en œuvre avec sagacité. Avec Carrefour je positive, mais avec l’Hôpital on positive à ma place. Le chirurgien, en l’occurrence, serait du genre à visiter un grabataire en lui lançant : « Alors ? la forme ?! » Quelques jours après, le médecin d’albâtre qui visitera le pleurétique semblera au contraire sorti d’un portrait de Philippe de Champaigne, hautain, et expansif comme à la Trappe. Cependant le chirurgien badin est agacé par la valise qui chante. « Dites, mademoiselle, il n’y a pas moyen de régler votre machine là ? Ou vous nous faites les grandes eaux de Versailles ? hahaha » L’infirmière objecte qu’elle a essayé de baisser le volume du clapotis, mais que le drainage risque de s’interrompre, et puis avec ce matériel de toute façon, etc. « Bon, bon, moi je dis ça pour ces messieurs… Si ça ne vous gêne pas, après tout… ce n’est pas moi qui vais passer la nuit à essayer de trouver le sommeil avec cette cascade à côté ! héhéhé ». Le bonsoir.

    Il y a d’autres raisons de ne pas trouver le sommeil, bien sûr. La chaleur est telle de toute façon qu’il est impossible de ne pas laisser ouverte la fenêtre, même si la chambre donne sur le boulevard, où la circulation nocturne n’est pas à ce point soutenue qu’elle puisse couvrir la fontaine imperturbable. On entend surtout des mobylettes au pot d’échappement trafiqué. Mon voisin a réclamé des boules Quiès : il a l’habitude d’en mettre toujours pour dormir. Il faut bien tâcher de prendre du repos. Tiens, quies, c’est la même racine que requiem. Me voilà donc seul à profiter de la fontaine, dans les intervalles de la ronde des perfuseuses toutes les deux heures. J’écoute ce liquide chanter ; je fixe autant que faire se peut toute mon attention sur cette musique couchée au pied du lit, comme un chien fidèle. Quel mot d’ailleurs désignerait le moins mal cet étrange bruit de fontaine ? Clapotis sans doute, mais la mémoire, pleine de tant de choses odieuses, fait aussitôt ressurgir les paroles de cette chanson de Barbara : « Et j’entends le clapotis du bassin qui se remplit ». Je ne sais plus qui, quand j’étais jeune, faisait à ce sujet des plaisanteries obscènes qui nous mettaient en joie. Nous détestions d’autant plus Barbara, ses poses, son pathos, qu’elle jouissait, dans ces années où elle croassait, d’une idolâtrie qui ne fut jamais plus grande. Tout ça ne dit pas qui a réparé le toit de la remise.

    Le volet n’est pas descendu jusqu’en bas. Par cette ouverture rectangulaire, je peux voir le feuillage des tilleuls du boulevard avec sur la droite la lueur jaune d’un réverbère. Plus loin dans la ville, il y a ce quartier assoupi dont toutes les rues sont ainsi bordées de tilleuls, et où il est si agréable de marcher dans les nuits de juin. Ce feuillage fragmentaire qui s’offre au regard en faisant frissonner la lumière, c’est le remède paisible à ce réduit de métal et de plastique. D’une chambre plus loin parviennent des râles réguliers, bientôt des cris, des cris d’animaux tellement similaires à ceux que poussait autrefois la jeune fille qui habitait en face de chez ma tante, et qui comptait au nombre de ceux qu’on n’appelait pas encore « handicapés mentaux », mais « attardés ». La journée en été, elle pouvait passer des heures à la fenêtre, à ressasser le même air sans paroles, et la nuit elle était réveillée par des terreurs de songe. Alors elle poussait des clameurs, plutôt graves qu’aiguës, d’une énergie affolante. Les infirmières de nuit s’agitent là-bas, l’une d’elles referme en passant la porte de notre chambre.

    Les bruits du fond du couloir ne parviennent plus qu’étouffés. La valise chantonne toujours par-dessus la respiration encombrée du pleurétique. Alors que je glisse au bord du sommeil, entre la fraîcheur du clapotis et l’ombre frémissante des tilleuls, je m’imagine à Aix, sous les grands platanes, à la fontaine d’Espéluque près de l’Archevêché, et devant laquelle s’étend la terrasse du café à l’angle. Était-ce avec Muriel ? Ou avec Solange l’année d’Orlando et d'Euryanthe ? Mon esprit vague, flottant parmi ces images autour de la fontaine, quand la porte s’ouvre soudain. Avec un fort accent du Pays basque, une voix demande : « C’est vous qui avez demandé le pistolet ? »





    Così sol d’una chiara fonte viva
             Move ‘l dolce l’amaro ond’ io mi pasco








Par Bajazet - Publié dans : Divers
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