Samedi 13 juin 2009 6 13 /06 /2009 00:15



Vivaldi, Juditha Triumphans
Direction : Andrea Marcon
Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 27 mai 2009

Juditha : Romina Basso, mezzo
Holofernes : Mary-Ellen Nesi, mezzo
Vagaus : Karina Gauvin, soprano
Abra : Marina Comparato, soprano
Ozias : Alessandra Visentin, alto

The Netherlands Youth Choir
Orchestre Baroque de Venise




    Cet « oratorio militaire et sacré » sur un livret latin de Giacomo Cassetti, seul vestige des oratorios que Vivaldi composa pour l’Ospedale della Pietà entre 1713 et 1722, constitue en quelque sorte le négatif de l’« action sacrée » de Métastase sur le même sujet, La Betulia liberata (Vienne, 1734), abondamment mis en musique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Chez Métastase, l’« action sacrée » a pour lieu unique la ville assiégée, oscillant entre expressions pathétiques de l’angoisse et discours édifiants ; l’absence d’Holopherne est compensée par l’éminence d’Ozias, support privilégié de l’idéologie à l’œuvre, tandis que le pieux assassinat de Judith est réduit à un récit accompagné quand la veuve juive reparaît dans Béthulie. Dans l’oratorio vénitien au contraire, la participation d’Ozias se borne à encadrer doctrinairement la seconde partie, centrée sur la collation-décollation dans la tente d’Holopherne, et le texte de l’oratorio se développe à partir de l’arrivée de Judith au camp d’Holopherne escortée de sa fidèle servante Abra et reçue par l’intendant Bagoas, hérité du récit biblique et placé dans le livret dans la position de témoin privilégié. L’enchaînement des numéros n’obéit pas du reste à une logique de continuité théâtrale, et le chœur est chargé d’incarner aussi bien les soldats d’Holopherne que les vierges de Béthulie (on a la même polyvalence dans les oratorios de Haendel, dans Athalia par exemple).

    Les deux parties du livret séparent clairement deux phases de l’action représentée : 1) apparition de Judith et séduction des ennemis ; 2) conduite du tête-à-tête nocturne de Judith et Holopherne, aboutissant à la décapitation (long monologue de Judith formé d’un air encadré par deux accompagnatos) et à la découverte de l’assasinat par Bagoas. La symétrie d’ensemble se retrouve dans la distribution des personnages : une fois Ozias mis hors jeu, Judith et Holopherne sont assistés chacun d’un confident qui est surtout un assistant.
    Écrit dans un latin parfois alambiqué, réduisant le récitatif sec au minimum (il en va autrement chez Métastase), le livret recherche ostensiblement une expression poétique du drame, tissée d’images fondamentales organisées autour de la relation entre l’ombre et la lumière, ou plus exactement d’images qui évoquent inlassablement les astres du jour et de la nuit, littéralement (la seconde partie est de fait unifiée par son caractère nocturne, propice aux appétits comme au meurtre secret) mais aussi comme métaphores. La teneur religieuse de l’action est parfois soulignée (par exemple dans l’échange entre Judith et Holopherne au début de la seconde partie, qui traite des rapports de la créature et du Créateur), mais si le latin est par principe la langue de la doctrine, il vaut constamment pour les couleurs poétiques des vers chantés. C’est ainsi très naturellement que l’air sentencieux de Judith « Transit aetas », pétri des lieux communs de la vanité du monde, prend une forme lyrique par la seule forme incantatoire du texte.
    La signification allégorique en contexte vénitien (Judith figure la Cité Sérénissime triomphant de ses ennemis d’Orient pour la gloire de l’Église) n’est livrée qu’en dernier lieu par la voix d’Ozias. Et pourtant, le chœur belliqueux qui ouvre l’oratorio, censé exprimer la puissance militaire d’Holopherne, ne faisait-il pas entendre par avance le faste triomphal qu’on associe à la Venise de l’époque ? La différence d’esprit est nette avec La Betulia Liberata de Mozart, qui commencera par la pulsation tourmentée de ce qui semble une tragédie : dans la Juditha de Vivaldi, la pression théâtrale est moindre, et c’est à une splendeur allégorique que revient apparemment la primauté.
 
    Le rôle de la protagoniste est le plus développé (7 airs, grand monologue du meurtre compris), le plus varié dans ses caractères (prudence, séduction, douceur, véhémence, suspens tragique) et aussi dans les climats imaginés par Vivaldi. Au général Holopherne échoit une couleur expressive plus homogène, dominé par une sensualité parfois languide : plus l’oratorio avance et plus son chant se fait caressant. Si Abra reste une confidente assez conventionnelle, jusque dans la musique que Vivaldi lui affecte, le personnage de Bagoas, ancillaire d’un point de vue dramaturgique, se signale par la splendeur poétique de ses airs, admirablement déclinée de la procession ondulante de « Matrona inimica » à la fureur échevelée du trop célèbre « Armatae face » en passant par l'immobilité stupéfiante de « Umbrae carae ».

    Il est ordinaire de faire crédit à Vivaldi d’avoir dépassé le clivage idéologique entre Assyriens et Juifs en ne donnant pas moins de soins à la musique d’Holopherne et de Bagoas qu’à celle des autres personnages. À Télérama, on dirait que le compositeur donne sa chance à chacun des personnages. Mais c’est surtout, me semble-t-il, que Vivaldi conçoit l’œuvre à la fois comme tissu poétique unifié où chacun des airs permet de déployer une facette des ressources musicales de son art, avec un foisonnement d’instruments obligés. On retrouverait un peu ici le cas de figure de La Resurrezzione de Haendel : un oratorio où le musicien donne une vaste carrière aux combinaisons musicales dont il est capable. Cette dramaturgie musicale, à la différence de l’opéra qui obéit à d’autres contraintes, s'apparente dès lors à une riche tapisserie, la difficulté étant de rendre justice à la magnificence d’une musique en passe de se suffire à elle-même, et en même temps au geste dramatique, c’est-à-dire aussi religieux, qui l’autorise.






    Or c’est précisément là que le concert parisien pose plus de questions qu’il ne donne forcément de satisfactions. C’est d’abord l’orchestre et la direction d’Andrea Marcon qui m’ont procuré un sentiment mitigé, alors que je me fiais à la réputation flatteuse du chef et de son ensemble dans ce répertoire. L’orchestre lui-même est-il celui de la situation ? Pour une salle comme le Théâtre des Champs-Élysées et dans une œuvre aussi voluptueuse, il manque, à mon sens, d’étoffe et de couleurs, dès le premier numéro.
    Les instruments solo donnaient aussi régulièrement une impression d’approximation. Je passe sur le violon, très applaudi, mais que je n’ai pas aimé : sans parler de la justesse fuyante, il cherchait le juste rayonnement du phrasé dans « Quanto magis generosa ». Mais ce n’était rien à côté du violoncelle (« Vultus tui vago splendori » était carrément pénible) ou de son groupement de fortune avec le luth et le théorbe dans « O servi volate ». Le hautbois ne chantait pas dans « Noli o cara te adorantis »… et le chalumeau de « Veni veni, me sequere » m’a semblé plus chichiteux et morcelé qu’évocateur. Gloire alors à la mandoline de « Transit aetas ». Eh quoi ? vous n’aimez pas la mandoline ? Bref, je n’ose dire que l’italianité de ces musiciens se distinguait plus par sa désinvolture que par la concentration de son lyrisme.
    La direction du chef m’a de toute façon déçu. Le geste est court dans le chœur d’entrée, « Sede, o cara » trahit quelque chose de fâcheusement mécanique, et « Matrona inimica », trop vertical, crispé, n’offre rien du swing ondoyant qu'on espère. Dans « Veni veni, me sequere », on perçoit trop un certain manque d’assise en raison du choix bizarre de gommer la pulsation des basses. Les numéros du dénouement m’ont davantage convaincu : la conduite était aussi superbe dans « Si fulgida per te » que dans un « Armatae face » souverain, mais pour « In somno profundo » le climat de méditation était-il assez présent ?

    Du reste, quelle mouche a piqué Marcon de quérir ce chœur de filles au pays des polders ? Pietà per l’Ospedale ! On devine l’argument musicologique (un chœur de pensionnaires féminines) mais c’est un coup d’épée dans le canal. Car que dire de ces jeunesses blanches sinon qu’elles sont impropres à la couleur comme au verbe – autant dire impropres à la consommation. Les fureurs de la guerre qui ouvrent l’oratorio se transforment en vignette grêle et fanée, mais toutes les interventions chorales resteront proprettes, sans caractère, anesthésiées, là où on attendrait presque les voix de Giovanna Marini. Marcon était déjà fasciné par Simone Kermes, voilà qu’il nous sert l’Assyrie de Venise à la sauce hollandaise.

    Le choix n’aura pas été beaucoup plus heureux avec la jeune Alessandra Visentin, timbre intéressant, mais chant scolaire (et sans trille), phrasé raide, verbe mou, autrement dit perdue pour l’autorité d’Ozias – sans parler de son incapacité à donner de l’expression aux traits mélismatiques. Rendez-nous Annelies Burmeister ! Marina Comparato est pimpante et insignifiante, mais son dernier air emporte la mise. Pour le rôle d’Holopherne, il semble que son interprète en ait mis le caractère davantage dans sa parure et dans une coiffure tortueuse (post-babylonienne ?) que dans son chant. Mary-Ellen Nesi est d’une grande probité, sensible même, mais trop de choses manquent à l’appel pour dessiner une figure qui tienne la distance : le grave, les contrastes de couleur, l’imagination. Malgré sa musicalité, elle lasse d’autant plus vite qu’elle se montre terne et molle dans les moments d’éloquence. Elle offre néanmoins un « Nox obscura tenebrosa » pénétrant, son meilleur moment de la soirée peut-être.

    De l’éloquence, Karina Gauvin en a d'abondance : ce qu’elle réussit (par le phrasé, le mètre, les couleurs, les silences) à faire voir et sentir dans le récitatif où Bagoas découvre son chef massacré est une merveille, tout simplement. Un plein théâtre sans scénographie. La voix ne passe pas toujours également ce soir-là, ou ne semble pas toujours soutenue comme on aimerait (y compris dans la vocalise), mais la science du coloris et de la nuance sont au service de la poésie extraordinaire qu’exhale la partie. Dans « Umbrae carae », le raffinement vocal ne s’impose jamais comme un but en soi mais installe une pureté onirique qui saisit la salle entière. Et pour « Armatae face », Gauvin néglige l’hystérie tapageuse et aussi la vitalité ornementale pour privilégier une expression profonde et continue, visionnaire, forte de sa manière fantastique de faire sonner le grave avec des couleurs étranges. Une leçon d'intelligence et de beauté.

    Vocalement parlant, la reine de la soirée reste Romina Basso, substituée à Ann Hallenberg d’abord annoncée, et sans doute mieux armée que la Suédoise pour rendre justice à cette partie d’alto. Luxe et volupté : la richesse et l’homogénéité du timbre se font tout velours et caresse, tandis que le sostenuto exemplaire et la longueur de souffle ébahissent. La voix est admirablement sonore mais le contrôle dyamique est sans faille. Déployant lignes et couleurs avec une sûreté et une variété inépuisables, et un sens du mystère qui charme, Basso installe la fascination dès qu’elle ouvre la bouche, et c’est peu dire qu’elle sait l’art de suspendre tout un auditoire à ses lèvres. Elle s’impose aussi par l’éloquence du corps, du cou mais surtout des bras, de ce bras en particulier qui annonce la décapitation victorieuse dans le monologue. Si on ajoute la flexibilité du chant et la profusion des ornements et des appoggiatures, on se demande alors ce qui serait encore à désirer.

    Eh bien, Judith, peut-être ? Car ce raffinement profus, dominateur, verse assez constamment dans une forme de narcissisme musical qui fait perdre de vue, à mon goût, ce qui se joue dans l’oratorio. Dès son premier air, on se dit que celle qui chante est moins mue par l’amour de la patrie que par celui de l’art. Par la suite, ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales, retards ostentatoires jusqu’à la manie, cascades infinies d’appoggiatures et de broderies, au-delà même du silence prescrit à la fin de l'air. Logiquement, « Quanto magis generosa » s’autonomise en air de concert jusqu’à se perdre dans d’infinies délicatesses, et « Veni veni, me sequere » perd la tension et le verbe à force de s’adonner aux joies de la volute.
    Il faut dire que la brune Basso est une personne splendide, et qui rappelle étonnamment la jeune Ida Galli, cette actrice qui jouait Carolina dans Le Guépard ou la beauté dédaigneuse de La Dolce Vita contre laquelle Marcello se retrouve dans la voiture qui les mène à la fête des aristocrates dégénérés. Osera-t-on dire que cette présence physique est un peu gâchée par une « action » trop appuyée, jusqu’à paraître reprendre quelques mimiques alla Kasarova ? Disons-le plus crûment : elle fait son cinéma. Elle le fait fort bien, mais Judith y gagne-t-elle ?
L'ai-je bien descendu (en tranche) ? Telle est la question qui se pose encore quand Basso chante « Transit aetas » avec une superbe préciosité, qui escamote le fait que cette musique suave, hédoniste en effet, véhicule un texte qui ne parle que de vanité et d’âme immortelle. L’équivoque est bien dans Vivaldi, mais faut-il à ce point rallier le camp de la séduction, et dissoudre dans le charme vocal la hauteur de la protagoniste ?


    P.S. J'ajoute quelques liens vers des extraits du concert d'Amsterdam où on peut entendre Romina Basso et Karina Gauvin. Cette fois, Basso chantait Ozias mais cela donne une bonne idée de l'organe et de la manière.

1) Romina Basso dans « O sidera, o stellae »

2) Karina Gauvin dans « Umbrae carae »

3) Karina Gauvin dans
« Armatae face » 
(précédé du récitatif !)



Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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Commentaires

Merci pour ce très fourni et bel article!

Pour Marcon, je ne sais plus quel ami afficionados me disait trouver déplorable chez lui que la qualité ne soit au RDV que lorsqu'un disque était prévu. Et pour cause, l'Armatae face est dans le récital Kozena... Mais j'avais aussi été déçu par le concert de violoneries Mullova/Carmignola pourtant sorti au disque. De là à penser que le succès aidant, Marcon se spinosise (attention apportée aux dynamiques jusqu'à la précipitation au détriment des couleurs et de la substance)... A une époque il était vraiment l'égal de Fasolis ou Dantone pour Vivaldi (écouter le récital Amor profano de Kermes rien que pour l'orchestre!).

Le choeur de donzelles vient sans doute du fait que le concert était donné à Amsterdam quelques jours plus tard (et diffusé à la télé d'ailleurs, avec Custer en Judith et Basso en Ozias), mais enfin ce n'est pas une raison pour que le chef les applaudisse si chaleureusement à la fin!

Je serai bien moins sévère que toi sur Comparato: certes le rôle la met en difficulté, Abra est sans doute trop grave pour elle et elle trouve bien plus de légitimité dramatique dans le rôles travestis d'adolescents (Vagaus justement, ou Sesto chez Handel). Mais comme pour Gauvin, le chef ne l'aide pas à trouver une assise.

Gauvin justement. On aurait pu penser qu'elle n'était pas en voix ce jour là, mais ce fut la même chose à Amsterdam. Je pense qu'elle n'est simplement pas faite pour les deux premiers airs car elle ne sait pas parader. Pour le Matrona inimica et le Quamvis ferro, il faut juste savoir vocaliser de manière frondeuse et dansante, et Gauvin est une chanteuse trop dramatique pour y arriver. Un peu comme Pendatschenska incapable de rendre par sa voix trop tendue la joie du second air d'Elettra chez Mozart. Et pour la danse, encore faut-il avoir un partenaire qui ne confonde pas valse et polka.

Et pour Basso, je suis bien emmerdé aussi. Je crois n'avoir jamais été aussi ému en concert par les qualités purement vocales d'un chanteur. Ses débuts de messa di voce me mettaient à chaque fois au bord des larmes. Mais comme pour sa mort de Didon, elle est vraiment too much, d'ailleurs les airs nocturnes sont les moins réussis: paradoxe car sa voix ténébreuse et chaude est parfaite pour créer ce genre d'ambiance, mais à vouloir surorner comme au premier air, cela finit par lasser et l'on voudrait sentir la meurtrière plus frémissante et retenue (même si je conviens que Juditha a bien du montrer ses nibards à un moment ou à un autre pour séduire Holopherne). Enfin l'Agitata infido flatu est raté, la pulsation du chef ne lui correspond pas du tout et elle court après ses vocalises sans jamais traduire le malaise de l'oiseau frappé en tous sens par les vents en réponse aux traits presque désaccordés du violon.

Bref, Basso a ce soir révélé toute son excellence vocale, il ne lui manque plus qu'un bon chef pour canaliser tout ça: Dantone dans Rinaldo à la rentrée au TCE devrait y arriver et je trépigne d'impatience d'entendre son "Mio cor, che mi sai dir".
Commentaire n°1 posté par licida le 13/06/2009 à 10h10
Ce qui ne cesse de me perturber dans cet oratorio, ce qui me semble passer de manière manifeste, c’est que les ennemis, les supposés méchants, sont traités bien doucement. Ici, les hommes sont prévenants, cœurs d’artichaut, militaires fort courtois pour le moins, pour ne pas dire naïfs (Vagaus ne doit pas être un bien fort stratège, tout de même). Tandis que les femmes, Judith et sa suivante, sont fausses, fourbes, calculatrices et meurtrières de sang froid… et voilà les qualités qui triomphent !
Si Judith c’est Venise, alors ne peut-on pas voir là une charge contre elle, sous couvert de gloire triomphante ?... C’est sans noblesse, sans panache, sans grandeur (sans valeurs masculines ?), que Venise peut vaincre. N’est-ce pas là, aussi, portrait de la ville décadente et corrompue ?...
D’où le choix de Basso pour sa ressemblance avec I. Galli !
Commentaire n°2 posté par Caroline le 13/06/2009 à 10h31
Pour répondre au scrupule de Carolina, je dirai volontiers que puisque la ruse et le meurtre pieux sont exaltés dans la Bible, il 'y a pas à chercher plus loin. Judith est autorisée comme le type de la femme forte, voilà tout, et l'allégorie ne posait pas de difficulté. Nous sommes hélas devenus si pointilleux sur les faits de vertu… ^
Mais le problème est réel d'intégrer la fourberie à un modèle héroïque : c'est le cas d'Ulysse, dans une autre sphère.

Sinon, je suis en désaccord avec certaines choses avancées par Licida.
Sur Gauvin par exemple. Je n'entends pas "Matrona inimica" comme un air de parade : peu importe. Mais je ne vois pas pourquoi Gauvin, qui réussit magistralement "Now the night" de Fairy Queen ne pourrait pas s'épanouir dans "Matrona inimica" dont l'esprit me semble assez proche. Le clivage suggéré entre le dramatique et (disons) le décoratif ne me paraît pas juste pour rendre justice aux qualités de Gauvin. En l'occurrence, c'est d'abord une question de direction orchestrale : elle se trouvait tellement corsetée par la raideur imposée du chef qu'elle n'en pouvait mais.

Disons aussi, pour être juste, qu'à partir du moment où les filles de Hollande sont engagées, il est bienséant pour le chef de les féliciter à la fin. Tous solidaires !

Quant à Basso, je n'ai pas assez insisté sur sa maîtrise de la dynamique et de la nuance, absolue en effet. Parmi les moments qui m'ont gêné, il y avait, dans un des airs de la première partie (le second ?), sa manière de continuer à broder la dernière note à perte de vue, jusqu'à l'arrêt de l'orchestre, comme si elle ne voulait pas céder la main. C'est dans ce genre d'option que la tendance au show vocal se manifeste le plus nettement. La différence d'esprit avec la réserve de Gauvin est alors très frappante.

Il m'a semblé aussi que comme dans le Tolomeo de Haendel l'an dernier, Basso tombe volontiers dans une façon systématique de rendre le récitatif expressif par l'allongement indiscret de certaines syllabes (le goût pour les retards est du même ordre) : on finit par n'entendre plus que la répétition d'un "truc" rhétorique, là encore aux antipodes de l'éloquence si coulante et naturelle de Gauvin.


Un dernier mot sur Ida Galli, qui a fait carrière sous plusieurs autres noms (Evelyn Stewart par exemple : aucun rapport avec Evelyn Lear !).
Elle a aussi joué dans un film avec Anna Moffo, ce qui n'augure rien de bien flatteur pour la qualité de l'œuvre ^^
Commentaire n°3 posté par Bajazet le 13/06/2009 à 14h17
Des ennemis si douc finissent par avoir des profils d'innocents...
Commentaire n°4 posté par Caroline le 13/06/2009 à 15h58
Pour Gauvin, je ne remettait pas en cause ses qualités de décoratrices (^^), d'ailleurs j'ai beaucoup aimé "O serve volate" qui n'est que joliesse. Mais bien son manque de narcissisme, pour le coup ces deux airs sont du Vivaldi extraverti très classique, sans véritable implication dramatique, et Gauvin m'a semblé ne pas s'y écouter assez chanter, cela manque d'hédonisme. Je suis bien d'accord pour accuser le chef, mais je doute qu'elle puisse caracoler comme Invernizzi ou Comparato (nb: je crois que cette dernière ne chante pas "Matrona inimica" au disque bizarrement). Que l'on s'entende bien, je ne lui reproche pas npns plus de ne pas faire du Kermes, on peut caracoler avec goût, mais les longues vocalises aigues de Vivaldi lui ont toujours posé problème (voir par exemple son Manlio, les vocalises du premier air sont aigres et pleines d'air).

Je trouve au contraire que tu as très bien parlé de la maitrise technique de Basso! Et oui c'est dans "O quam magis" qu'elle a filé a capella la cadence finale pendant une éternité, ce qui, pour le coup, ne contredisait pas que le texte mais aussi la musique, d'un dépouillement remarquable chez Vivaldi.
Et très juste pour les récitatifs; m'enfin je préfere toujours ce genre d'attention et de soin répétitifs à l'indifférence de bien des chanteurs en la matière.
Commentaire n°5 posté par licida le 13/06/2009 à 18h24
"elle [Gauvin] se trouvait tellement corsetée par la raideur imposée du chef qu'elle n'en pouvait mais."
Commentaire n°6 posté par Caroline le 13/06/2009 à 18h47
[ça fait deux fois que ça me fait le coup! quand je veux aller à la ligne, ça envoie le message :-( sinon, je n'aurais jamais écrit "douc" au lieu de "doux" tout à l'heure, pensez bien ^^] Donc, je voulais dire que la phrase citée de Baja me semblait juste à en croire l'attitude de Gauvin. Durant la première partie, elle se tournait beaucoup vers le chef (et lui était très attentif aussi à lui donner ses indications) signe, je pense, qu'elle n'était pas particulièrement à l'aise dans ce qu'il voulait qu'elle fasse. Autre signe: elle a eu cette position si particulière des épaules qui lui est propre, uniquement dans la seconde partie et lors d'un seul air. Conclusion: elle ne s'est sentie bien qu'une seule fois ^^ Quant à son hédonisme, c'est sérieusement que l'on peut en douter?...
Commentaire n°7 posté par Caroline le 13/06/2009 à 18h57
Evelyn Stewart, mais c'est bien sûr, j'aurais dû essayer ça! :-)
Je ne peux qu'écouter Romina (quel prénom, j'adore!) sur Youtube, et vue en gros plan, on détecte un peu la tigresse narcissique, et qui "sait faire", en effet. Je suis gêné par ces tessitures qui stagnent sur le médium en permanence, mais c'est la loi du genre. Cela étouffe en quelque sorte de ne jamais entendre une vraie échappée vers l'aigu, ou un changement de tessiture pour contraster. Le chef est assez impayable ou insupportable à regarder, au choix.
Sinon, je ne connaissais pas le terme musical d'astragale en dehors de celui sur lequel nous marchons ou dansons. Cela représente quel genre d'ornement, un renflement avant la délivrance comme en architecture?
Commentaire n°8 posté par Aladin le 17/06/2009 à 01h15
Rassurez-vous, Aladin : astragale comme feston n'ont paru que par métaphore, je songeais bien à la décoration architecturale.

Et sinon, mais oui mais oui, vous avez bien vu une Romina.
Commentaire n°9 posté par Bajazet le 17/06/2009 à 01h26
Ça y est, j'ai retrouvé la séquence de La Dolce Vita avec Ida Galli alla Basso :

http://www.youtube.com/watch?v=w62jWSxoEdE

Il y a même un clone de Seefried au château…

Commentaire n°10 posté par Bajazet le 28/07/2009 à 03h00
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