Jonas Kaufmann, ténor
Helmut Deutsch, piano
Zurich, Opéra, 24 mai 2009
SCHUBERT, Die Bürgschaft (Schiller)
SCHUMANN, Dichterliebe op. 48 (Heine) :
Im wunderschönen Monat Mai ;
Aus meinen Tränen spriessen ;
Die Rose, die Lilie, die Taube, die Sonne ;
Wenn ich in deine Augen seh ;
Ich will meine Seele tauchen ;
Im Rhein, im heiligen Strome ;
Ich grolle nicht ;
Und wüssten's die Blumen ;
Das ist ein Flöten und Geigen ;
Hör ich das Liedchen klingen ;
Ein Jüngling liebt ein Mädchen ;
Am leuchtenden Sommermorgen ;
Ich hab im Traum geweinet ;
Allnächtlich im Traume ;
Aus alten Märchen winkt es ;
Die alten bösen Lieder.
R. STRAUSS
Schlichte Weisen op. 21 :
All' meine Gedanken ;
Du meines Herzens Krönelein ;
Ach Lieb, ich muß nun scheiden ;
Ach weh mir unglückhaften Mann ;
Die Frauen sind oft fromm und still
Sehnsucht op. 32 n° 2
Nachtgang op. 29 n° 3
Freundliche Vision op. 48 n° 1
Ich liebe dich op. 37 n° 2
4 Lieder op. 27 :
Heimliche Aufforderung ;
Ruhe, meine Seele ! ;
Morgen ;
Cäcilie
En bis :
3 lieder de R. Strauss :
Breit über mein Haupt ; Ich trage meine Minne ; Nichts !
Le hasard a fait que dans un week-end à Zurich motivé par les représentations d'Agrippina et de Rigoletto est venu se glisser impromptu une matinée de lieder
par Jonas Kaufmann et Helmut Deutsch, laquelle restera nettement le plus grand moment du séjour. Après un Winterreise en 2007, Kaufmann devait proposer en mars dernier un nouveau
programme centré sur le Schwanengesang de Schubert. Annulé, ce récital a été finalement reporté au merveilleux mois de mai, avec semble-t-il sa première interprétation publique du cycle
Dichterliebe de Schumann. La veille, Kaufmann chantait dans la Neuvième de Beethoven dirigée par Barenboim à Berlin pour le soixantième anniversaire de la République fédérale
allemande, avec Anne Schwanewilms, Waltraud Meier et René Pape, et retransmise à la télévision.
D'autres circonstances m'ont placé au premier rang du parterre, assez à gauche pour être en mesure de jouir aussi du spectacle offert par Deutsch au clavier. Je n'aime pas
d'ordinaire être si près des chanteurs (cela me mettrait presque mal à l'aise) et il est certain que les éclats enthousiastes (Strauss !) d'un ténor dans une forme insolente doivent subjuguer
davantage avec plus de recul dans la salle ; mais il est vrai aussi que cette première ligne permet d'admirer au vif deux phénomènes également beaux quoique d'un ordre différent. D'abord
l'harmonie exceptionnelle entre le chanteur et le pianiste qui l'accompagne. Tout paraît unifié, disposé « comme un seul homme », sans que Kaufmann ait besoin de regarder Deutsch, et cette
complicité paraît d'autant plus profonde qu'elle prend les dehors de l'amitié fraternelle lors des saluts.
Le deuxième phénomène - qu'on me pardonne - engage aussi l'union des deux artistes dans une sudation ruisselante. Il faisait une chaleur estivale à Zurich dès le matin, et le
théâtre n'était pas loin du comble, mais le profil cramoisi, inondé du pianiste comme les gouttes qui pleuvaient gracieusement des boucles du ténor sur sa face et jusque sur le revers de sa veste
manifestaient surtout cette part physique, physiologique de la concentration dont procède à ce moment-là la grandeur esthétique. Souveraine, la musique jaillit bien de deux corps dans l'effort.
Nobile sudor, comme on chante dans je ne sais plus quel oratorio. Après l'entracte qui suit Dichterliebe, les deux artistes ont d'ailleurs tombé la veste (et changé de chemise).
Kaufmann s'est adressé au public avec grâce pour qu'il excuse cette « entorse à l'étiquette », l'invitant à faire de même si nécessaire.
Cette parole si communicative, naturelle et brillante, c'était aussi celle d'un chant qui, au-delà du charme individuel du timbre et de la phrase, captive en permanence par la
beauté de l'allemand. Je suis de plus en plus persuadé que l'ascendant de Jonas Kaufmann sur un public germanophone doit certes à la séduction et au rayonnement d'une belle personne, mais bien
davantage à cette incarnation quasiment érotique du verbe. Kaufmann fait sonner comme bien peu, et avec une force d'évidence immense, le corps de la langue, et donc son esprit. Là serait
peut-être ce qui le rattacherait le plus exactement à Fritz Wunderlich. Du moins le choix inusité (et déjà avéré dans les récitals de Kaufmann en 2007) d'ouvrir le récital par la longue ballade
Die Bürgschaft me semble symptomatique d'une manière de placer l'éloquence du texte avant la séduction vocale. Un lied narratif et gradué
permet certes de chauffer la voix, mais se tourner vers ces ballades de Schubert négligées, sur un poème de Schiller (« ein Gott der Sprache », disait Edda Moser), et vers celle-ci, qui dramatise
la force de l'amitié fraternelle à partir de la légende de Damon et Pythias, n'est-ce pas ancrer délibérément le chant dans la culture allemande classique ?
Toujours est-il que Kaufmann livre de cette Caution une interprétation royale. On reste ébloui par la maîtrise de la narration, que servent non seulement une diction
parfaite mais un jeu de couleurs exceptionnel. Dans ce récit de ce qui tourne vite à une course contre le temps, et où justement l'interprète doit tenir la distance pour l'intensité expressive,
la véhémence est parfaitement dosée, donnant au franchissement du fleuve comme à la rencontre de Philostrate toute leur force d'évocation. Les notations sur le déclin du soleil qui scandent la
ballade sont admirablement nuancées, et l'ensemble est conduit de façon captivante sans jamais altérer la noblesse du geste ni la majesté de la langue. Helmut Deutsch témoigne lui aussi d'une
alliance supérieure de la ferveur dramatique et de l'élégance du dessin. Il serait bon que ces interprètes, avec des qualités si hautes, se consacrent un jour plus largement à ces longues
ballades de Schubert si rares au concert comme au disque.
Les lieder de Strauss qui pourvoyaient la seconde partie et les bis sont désormais bien connus par Jonas Kaufmann qui les a
régulièrement chantés en concert et enregistrés pour Harmonia Mundi. Une fois n'est pas coutume, ce disque est sensiblement moins flatteur que ce qu'on entendait lors de ce récital à Zurich. La
chaleur du verbe, l'animation du texte, l'aisance générale, l'enthousiasme des envolées lyriques qui caractérisent souvent ces lieder, tout était supérieur avec la liberté du geste et la vivacité
des couleurs sur le vif. Même Helmut Deutsch était plus aiguisé ici (Weh mir unglückhaften Mann) ou plus pénétrant là. La beauté sans détours du prélude de Morgen était telle
que la jeune fille assise à côté du pianiste pour tourner les pages s'est mise à pleurer en silence, et jusqu'à la fin. Dans ce lied, Kaufmann soutient une tension expressive superbe de bout en
bout, en union avec le piano, et de même Ruhe, meine Seele déploie une arche qui porte loin. Comme il est constant, chez les plus grands, la poésie n'est ici que l'autre face de la
science architecturale.
Dans un tout autre registre, Weh mir unglückhaften Mann offre des trésors d'esprit, jusqu'à l'ironie de celui qui va déplorant l'argent et les biens qu'il n'a pas. Si
on réentend des lieder familiers, dont l'inévitable Cäcilie pour conclure, l'émotion vient davantage de ceux qui sont peu chantés, par exemple ce Sehnsucht si profondément
suggestif et doté d'un superbe postlude. Dans les amples lignes, Kaufmann libère le rayonnement d'une voix héroïque et souple, et c'est enivrant, mais on entend aussi ce matin-là des graves
vacillants et des pianissimos exposés au détrimbrage (Freundliche Vision). On n'en finit pourtant pas d'apprécier dans ce répertoire tant de générosité unie à tant de discipline, et une
telle pénétration poétique dans des pièces si souvent près de basculer dans le geste d'opéra.
Le cycle Dichterliebe constituait à la fois la nouveauté et la pierre de touche du récital, et la réussite est
incomparable. Helmut Deutsch n'y est pas pour peu, qui produit des prodiges de force expressive sans hausser le ton, sans embarrasser le mouvement. Les moments où Schumann joue de la scansion
presque percussive du piano sont d'une netteté et d'un nerf parfaits mais la plénitude des couleurs n'en pâtit jamais. Car c'est bien sur la couleur autant que sur le rythme ou sur l'art des
lignes que repose cette économie de la musique. Dès le lied inaugural, le piano ouvre un espace onirique qui est aussi celui de l'équilibre : quel art dans ce rubato imperceptible qui distille
quelque chose de douloureux dans une lumière équivoque ! Et on reste subjugué par cette façon dont les notes et les hauteurs entreluisent dans le discours instrumental, comme autant de présences
fantômatiques : elle se retrouvera dans Hör ich das Liedchen klingen ou Am leuchtenden Sommermorgen. Un poète est à l'œuvre, et un maître du mystère familier, jusque dans le
postlude final, qui entraîne l'auditeur très loin. Aux antipodes de l'articulation formidable, presque clinique, d'Aribert Reimann avec Fassbaender, Deutsch privilégie l'allant, comme dans Es
ist ein Flöten und Geigen, où le malaise naît certes de la manière qu'a Schumann de dissocier par glissements le piano de la voix, mais aussi, dans cette circonstance, de l'art de ne pas
surexposer ces glissements. Quelque chose se dérobe subrepticement alors même que le flux de la musique semble égal, et cette sorte de soustraction insidieuse est d'autant plus étrange, et
inquiétante.
L'inquiétude est sans doute un des maîtres-mots de cette interprétation à laquelle les résonances sombres du ténor ajoutent une profondeur qui fait paraître Wunderlich dans
certains lieder du cycle presque inoffensif ou superficiel en comparaison. On n'a guère l'habitude d'entendre dans Dichterliebe tant de finesses portées par une voix de ténor si pleine et mâle.
Mais pour autant, Kaufmann ne s'abandonne jamais à une véhémence univoque dans les passages les plus extravertis. En témoigne de façon exemplaire Ich grolle nicht, d'une tension
inlassable mais qui ne verse jamais dans l'éclat agressif. Voir le chanteur se préparer en quelque secondes à ce lied, par une mise en condition psychique visible dans tout le corps, comme serait
le frémissement soudain d'un cheval immobile, est une de ces beautés qui rendent la scène irremplaçable. Dans ce lied tel que le chante Kaufmann, l'affect dirigé vers l'autre est d'abord ce qui
affecte au plus profond le sujet : c'est comme si l'humeur hostile dont la bien-aimée de diamant et de nuit est la cible se retournait contre celui qui la signifie. C'est être magnifiquement
fidèle au texte de Heine, et à l'esprit de ces poèmes.
Au long de cette interprétation règne ce qu'on pourrait appeler un lyrisme réprimé : l'expansion ardente est là qui affleure, toujours prête à jaillir, mais impossible à
concrétiser véritablement, ne trouvant jamais à s'exprimer de façon naïve. Car toute l'imagerie de l'idylle romantique est irrémédiablement corrompue ; le jardin, les fleurs, les oiseaux sont
autant de signes accablants ; l'échappée dans le rêve est vaine, où ne se trouve qu'un vide béant ; le fleuve fait office d'horizon sinistre, où on voudrait plonger. Mais même dans Ich will
meine Seele tauchen, l'élan demeure comme sourdement empêché. Kaufmann et Deutsch rendent tout cela sensible au plus haut degré, maîtres dans l'art de cette tension du dedans. Un
téléphone mobile a beau avoir obstinément tintinabulé dans le postlude de Am leuchtenden Sommermorgen, les interprètes déploient aussitôt dans Ich hab im Traum geweinet une
progression et un génie du silence qui bouleversent. Rien n'est plus éloigné sans doute de Kaufmann qu'un maniérisme décadent. C'est un artiste trop franc et droit pour ces sortes de fard. Il
offre plus, et mieux : ce poison de la souffrance et de la solitude qui s'est répandu partout, et qui contamine tout mouvement et toute réminiscence des ombres de la tristesse. On y trouve
évidemment la confirmation que ce ténor photogénique est d'abord un fort poète - un de ceux qui font toucher presque du doigt la chair du chagrin et de la stupeur.
Crédit photographique : Studio Julien am Utoquai
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