Vendredi 17 avril 2009 5 17 /04 /2009 04:48





    C'était en 1970 à Munich. Karl Richter enregistrait de nouveau la Passion selon saint Matthieu de Bach après son disque de 1958 (Haefliger, Seefried, Töpper, Engen, et Fischer-Dieskau miraculeux dans les airs de basse) et avant un ultime remake en 1979 (Schreier, Fischer-Dieskau, Mathis, Baker, et désormais Salminen pour les airs de basse). Mais c'était désormais pour la télévision. On peut s'en rendre compte grâce à un DVD récemment publié chez DG.

      On est ici dans l'espace abstrait d'un studio, mais d'un studio de forme circulaire, assez esthétisant qui porte la trace de l'époque. La manière de filmer est très étudiée, la composition des vues s'affiche autant que la disposition recherchée des solistes ou du chœur, avec des gros plans sur les chanteurs d'angles variés. Le jeu des caméras, que je suis incapable d'analyser (grüß Gott, Karoline !), organise dès lors une dramaturgie, dégagée de l'espace liturgique d'une église qui est ordinairemet affecté aux Passions filmées, mais qui propose autre chose qu'un simple reflet de concert.

    Prenez le moment du récit évangélique où la trahison de Judas entraîne l'arrestation du Christ. Alors, soprano et alto immobilisent la narration pour déplorer en duo ce jour ou « la lumière et la lune s'obscurcissent », en lignes entrelacées, voluptueuses dans l'angoisse, et striées par les exclamations brutales du chœur apostrophant les soldats pour leur ordonner de ne pas porter la main sur le captif. Suit un éclat du chœur, fulminant, tellurique, seul moment de cette Passion si méditative qui présente une violence aussi étendue que dans la Passion selon saint Jean.




    Dans le film de Munich, l'interprétation musicale est oblitérée par une sorte d'enlisement orchestral. La pesanteur, parfois pataude, au lieu du mystère. La façon de phraser (ou de ne pas phraser), de faire ressortir des détails instrumentaux, donne presque l'impression à certains moments qu'on entend un machin de Honegger. Le chœur de fureur est râpeux et visqueux en même temps, sans l'élan visionnaire qui emporterait la chose. On piétine, on ânonne, on ralentit à la fin de façon outrageuse. Bref, en entendant ça, on se dirait qu'on l'a échappé belle.

    Mais cet extrait me frappe d'abord une contradiction entre cette matière orchestrale sans grâce ni vraie force et la beauté du geste de Karl Richter. Le son obéit à la main en principe, pourtant c'est sans comparaison. Il y a plus : la beauté étonnante du visage du chef, grandeur calme et œil gris presque impassible, indéfinissable, mais qui dégage la plus grande tension. C'est littéralement fascinant, et on dirait paradoxalement que l'expression de mystère est plus dans ce visage muet dont on verra à peine les bras, que dans le résultat sonore. C'est très troublant. On comprend cependant mieux le rayonnement physique propre à Karl Richter et qui exerçait un tel ascendant sur le public.

    Or cet ascendant, il semble matérialisé à l'écran par les deux solistes féminines, Helen Donath et Julia Hamari : côte à côte, mais le chant autant que les yeux suspendu à la face du chef, qu'on voit peu mais qu'on sent là, impérieux, opérant. Elles chantent magnifiquement toutes les deux, mais pas exactement dans le même registre, à moins que leur divergence d'aspect ne détermine cette impression.
    Timbre brillant et chant caressant, ému mais superbement contrôlé, Helen Donath a la chevelure brune abondante, la chair un peu lourde, les yeux faits et souvent mi-clos, ses lèvres découvrent ses dents. On penserait à une Marie-Madeleine épaissie si l'image n'évoquait aussi à la fois Daumier et le cartoon. Elle a l'air à la fois soumise au chef et appliquée à déployer vers lui un sourire séducteur.

    C'est d'autant plus déconcertant que Julia Hamari, châtain, mince, est sensiblement plus grave, avec quelque chose dans le visage qui rappelle Christine Angot. Ou plutôt Delphine Seyrig saisie par l'effroi (est-ce possible ?). Bref, elle chante comme transfixée, avec une expression superbe d'angoisse, l'œil intense, rivé dans celui de Richter. À un moment, elles sont filmées en profil décalé, tandis que Donath prend un air presque grimaçant, comme dans ces anciennes peintures allemandes de la Passion où le Christ est entouré de trognes hideuses. On se demande jusqu'à quel point
il y avait une régie, qui fut le régisseur, serait-ce le chef lui-même ? Il semble du reste que le film combine prise d'ensemble de l'exécution et vue des deux solistes sur fond noir réalisée indépendamment. Le fait est que c'est l'image qui porte l'essentiel de la dramaturgie, même si encore une fois le chant est somptueux.

    Je suis particulièrement sensible ici à celui de Julia Hamari, dont j'ai toujours énormément aimé le timbre et la texture, tout en regrettant chez elle, plus d'une fois, une forme de placidité expressive, et même d'inertie. Or dans cet enregistrement, elle dégage une tension étonnante, sans que la conduite vocale en soit bousculé. Ce n'est pas dû qu'à l'image, je crois. Ce qui peut lasser dans les choix de Richter, je veux dire cette sonorité saturée en permanence (c'est évident avec ce Chœur Bach de Munich qu'il avait fondé, dont les membres étaient fréquemment renouvelés), se traduit ici par ue admirable concentration, qui se résout en éloquence.


    Hamari est encore captivante dans l'air de pénitence avec violon obligé, qui suit le reniement de saint Pierre. Erbarme dich, mein Gott ! Elle chante là sans partition non plus, placée derrière le violon et de côté, suivant une géométrie controuvée, mais elle chante les mains réunies, le regard tendu encore vers le chef, mais comme le spectateur ne voit jamais le chef de tout l'air elle semble perdre son regard très loin, bien présente pourtant.




    Je ne saurais dire exactement ce qui me plaît tant dans cette voix, dans ce chant, mais au moins ce qu'elle ne me fait pas entendre : la platitude appuyée de Hertha Töpper, ce caractère mûr et onctueux qui me gêne quasiment toujours chez Christa Ludwig, la résonance maternelle de Janet Baker, les angles de Brigitte Fassbaender. La voix de Julia Hamari est essentiellement jeune, d'une stabilité et d'une conduite admirables, et sans grand chose de sexuel, malgré la profondeur de coloris. Impression là encore guidée, sans doute, par la beauté particulière du visage.

    Ce que j'entends ici, c'est une voix presque impersonnelle, en un sens, mais d'un type très individuel, et de fait je ne vois guère une autre mezzo ou alto qui ait ce caractère. Dans cet air où la soliste prend en charge un sentiment collectif ou désindividualisé, cette qualité de voix, cette justesse du poids expressif sont une bénédiction. Elle désole, elle console. Elle prend et elle donne, ou elle rend ce qu'on lui prête.

    Ce qui me touche, d'un autre point de vue, c'est le sentiment constant que l'interprète est absolument concentrée, centrée sur l'objet musical, avec un sens extraordinaire de la continuité du chant, dans cet air long dont elle ne lâche jamais la ligne ni la tension. Pour le coup, l'harmonie avec l'orchestre et avec le violon est évidente, et tout semble aller de pair et de soi. Ce n'est plus la divergence entre les parties qui séduit comme dans l'extrait précédent, mais cette congruence qui ne me laisse plus rien à désirer.



Par Bajazet - Publié dans : Enregistrements
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Commentaires

Oui, Richter, c'est vraiment une punition, pour ne pas dire une malédiction. Pour écouter la Saint Matt' à l'ancienne, c'est Scherchen qu'il faut. A défaut, si on veut du plateau luxueux, Jochum ou même Münchinger et Klemperer procurent la chose à moindre souffrance.

Je ne trouve pas le geste spécialement original ou inspiré, mais de toute façon, à moins d'un charisme spécifique et d'un orchestre attentif (pourquoi pas des perches sans arêtes aussi ?), l'essentiel du travail est en amont. Le chef ne fait que rappeler ce qui a déjà été verbalisé, le soir du concert.

(Enfin, en principe, parce que...)


Sinon, c'est vrai que les voix sont jolies.
Commentaire n°1 posté par DavidLeMarrec le 17/04/2009 à 15h44
Scherchen, c'était avec Cuénod en Evangéliste, non ? Je ne crois pas qu'il y ait eu une réédition intégrale en CD. Mais Scherchen est tellement singulier, de toute façon. :-)
La comparaison de Richter avec ce que faisait Jochum est en effet pleine d'enseignement, mais je vous laisse Agnès Giebel, brrrrr.

Réécouté l'autre jour la Passion selon saint Jean par Karl Forster à Berlin (EMI) : pas grand chose à voir avec Richter non plus, et décidément captivant.

Je reste attaché à Richter, malgré ses défauts parfois insupportables… et malgré Töpper. Ce que je peine à bien cerner, c'est l'évolution qu'il a représentée dans la manière d'interpréter ce répertoire, en dehors d'une forme de sensualité sonore et d'une expressivité particulière, qui tombe pourtant dans la pesanteur, la saturation systématique, la raideur aussi. C'est pour cela que je me disais que la présence physique du chef devait sans doute expliquer une partie de la gloire qu'il a connue. Le seul critère du changement du goût me semble insuffisant.

Après, Richter est très inégal selon les parties : autant les séquences chorales sont vite lassantes, autant les solos réservent des splendeurs plus d'une fois.
Commentaire n°2 posté par Bajazet le 17/04/2009 à 18h59
Mon dieu, il y a de la lumière par ici, alors qu'on m'avait dit que c'était les vacances de Pâques obligatoires.
J'avais regardé ce visage grave et transparent à la musique d'Hamari, justement dans le Erbarme dich. En dehors de ses mérites de "désindividualisation", son apparence est frappante effectivement, et le focus du film est ainsi fait qu'on s'y accroche vite. Il y a un contraste entre le cadre des couleurs, l'âge du film (style du maquillage, pellicule même du film (tirant sur le vert) et la vie réelle de l'instant capté, tout cela accentue une impression de vertige devant une bulle de temps totalement préservée et qui éclate, intacte, avec tout le parfum d'une époque.
Commentaire n°3 posté par Aladin le 18/04/2009 à 01h48
Des"vacances" ? ^^

Merci pour ces lignes, que j'aurais aimé écrire.
Commentaire n°4 posté par Bajazet le 18/04/2009 à 17h52
C'est malin, ça m'a furieusement donné envie de voir!

Si c'est de 70, je me demandais justement si c'était sur pellicule et Aladin a répondu par avance. Si ça a vraiment été tourné sur pellicule (ils auraient pu filmer l'enregistrement vidéo ensuite, il faut voir le rendu des images... et maintenant je ne vois plus rien du tout! je suis privée même des images qui ne bougent pas!) c'est en play-back.... ce qui est encore plus fascinant pour ce que vous dites des gros plans.
A te lire, cela m'évoque un peu le travail de Clouzot, à peu près à la même époque d'ailleurs, notamment ses films avec Karajan: la composition des plans, la grammaire cinématographique, la magie d'un plan fixe, serré, de profil ou de trois-quart, pour filmer le chant...
C'était l'époque aussi où Karajan voulait s'emparer de la réalisation parce que justement on (= le réalisateur, quand il est très doué) créait quelque chose qui lui échappait, faisait sans lui.
C'est vrai que ce serait amusant de voir comment cela a été filmé (combien de caméras, de positions; tournage en continuité ou pas; montage, etc.) pour quel résultat et comparer avec ce que l'on fait aujourd'hui...
Commentaire n°5 posté par Caroline sans l'image et sans le son le 18/04/2009 à 18h05
Ce que vous dites du "rayonnement physique" de Richter est tout à fait exact.Je dirais même qu'il imposait par sa présence et sa concentration un véritable état de recueillement chez les musiciens,solistes et choristes.Ce n'était pas un chef autoritaire au sens courant du terme:il mettait toute son énergie à convaincre ceux qu'il dirigeait de la pertinence de son interprétation.Il y avait chez ce luthérien saxon comme un vieux fond de prédication non pas religieuse mais tragique.J'ai pu l'écouter à trois reprises,d'abord comme claveciniste en compagnie de Rampal et Nicollet ,puis comme organiste et enfin avec le choeur et l'orchestre Bach de Munich à la Markuskirche en 1973.Que ce soit en soliste,en accompagnateur ou en chef,il en imposait.Des instrumentistes aussi solides qu'Otto Buchner qui tient la partie violon dans Erbarme dich que vous avez mis en ligne,Pierre Thibaud à la trompette ou Kurt Haussman au hautbois et évidemment des chanteurs comme Ernst Haefliger ou Fischer-Dieskau passaient sous son charme sérieux sitôt qu'il montait sur scène.On sentait sous le masque impassible un feu intérieur qui communiquait une tension croissante à tous les exécutants.D'où le risque inhérent à ce genre d'exercice du "pouvoir" musical:aucun concert ne ressemblait à un autre.D'une soirée à une autre l'état de tension variait comme l'humeur.Il y a chez Richter des interprétations très inégales d'une même oeuvre.C'est le prix à payer pour une interprétation véritablement vivante et jamais routinière.Le hasard ou plutôt la chance a voulu que j'écoute dans la même semaine Richter dans un programme de Cantates et Carlos Kleiber dans Rosenkavalier à l'Opéra de Munich.Dans des styles bien différents il y avait similitude:même engagement,même aura auprès des musiciens même gestuelle limpide.Comme si c'était le dernier concert où il faut tout donner.Autrement dit, le risque entre le sublime et le plantage.Il y a des lourdeurs notamment dans certaines interventions du choeur dans "La Passion selon Saint Matthieu" mais aussi de véritables moments d'éternité comme par exemple le N° 73a "Warlich,dieser ist Gottes Sohn gewesen".A mon sens la grande qualité de Richter était de fonder sa lecture sur la mise en évidence à la fois de la pulsation et des grands arcs architectoniques qui structurent les oeuvres de Bach.D'une certaine façon il avait une conception Leibnizienne de l'interprétation ce qui me semble bien plus important que la recherche d'authenticité technique et stylistique de la "révolution baroque".Chaque détail reflétant l'ensemble telle une monade résumant l'univers.D'où l'impression d'entrer dans un monde dont l'espace et le temps sont propres à l'oeuvre.Ecouter Richter en direct était donc un véritable transport,un "Ailleurs".Je ne pense pas que l'on puisse comparer Richter à Scherchen,Jochum ou Klemperer ,ils étaient bien trop raisonnables en comparaison.Pour les accointances,peut être Ramin dans l'enregistrement de 1944 avec Karl Erb en évangéliste halluciné.
Une anecdote:en 1974 Richter donne un récital d'orgue au Festival de Prades quelques mois après la disparition de Casals.Atmosphère provinciale,notables guindés etc.Selon la tradition,l'artiste invité se devait d'honorer le banquet d'après concert dans le seul hôtel correct de Prades.Par taquinerie,avant le récital ,je dis au responsable du Festival "Richter est un solitaire,il ne viendra pas faire des ronds de jambes".Il me fusille du regard et me dit bouffi de suffisance "Impossible!Ici tout le monde se plie à cette tradition"A 20h30 alors que le public tardait à s'installer Richter attaqua comme un beau diable et ne leva pas le pied pendant une heure et demie.Il revint à l'hôtel où devait avoir lieu la réception,envoya violemment paître tout le monde et partit se promener dans la nuit pyrénéenne.De loin je pus l'observer marcher sur un sentier de montagne au flanc du Canigou,plein d'énergie,libre.Totalement incontrôlable.
Commentaire n°6 posté par TAHMAZIAN le 19/04/2009 à 00h24
Merci infiniment pour ce commentaire, et pour le témoignage, de première force !
Commentaire n°7 posté par Bajazet le 19/04/2009 à 00h53
Le souveir me revient que Hamari et Donath avaient chanté ensemble au Festival de Saint-Denis en 82 Le Paradis et la Péri, sous la direction de Sawallisch. Le concert avait été retransmis en direct un soir à la TV (!). C'est la première fois que je les voyais d'ailleurs.

Donath chantait le finale exalté avec une émotion visible sur le visage, comme si elle était au bord des larmes. Hamari faisait l'Ange évidemment, je ne garde pas d'image nette de sa figure, mais elle dégageait vocalement quelque chose de très pénétrant.
Commentaire n°8 posté par Bajazet le 19/04/2009 à 13h17
8-)
Commentaire n°9 posté par Caroline le 19/04/2009 à 18h46
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