Mardi 14 avril 2009 2 14 /04 /2009 22:48

Bizet, Carmen
Toulouse, Théâtre du Capitole, 12 avril 2009


Direction musicale : Daniele Callegari
Mise en scène : Nicolas Joel
Décors : Ezio Frigerio
Costumes : Franca Squarciapino
Lumière : Vinicio Cheli

Carmen : Anna Caterina Antonacci
Don José : Zoran Todorovich
Micaëla : Inva Mula
Escamillo : Angel Odena
Frasquita : Sophie Graf
Mercédès : Blandine Staskiewicz
Le Dancaïre : Armando Noguera
Le Remendado : Emiliano Gonzalez Toro
Zuniga : François Lis
Moralès : Françis Bouyer
Chœurs et Orchestre du Capitole




Photo : Patrice Nin



    C'était la dernière de la série, pour cette troisième reprise d'une production de 1997, déjà revue avec Béatrice Uria-Monzon et Marcelo Alvarez il y a juste deux ans. Et la représentation procure plus qu'un sentiment mitigé : un réel malaise, tant il est vrai que le spectacle ne fonctionne jamais vraiment, et d'abord en raison d'une sorte de sécession à l'intérieur même de l'interprétation musicale. Car si la direction de Daniele Callegari est une bénédiction et si Anna Caterina Antonacci incarne une Carmen exceptionnelle à tout point de vue, tout autour la convention et la routine étendent leur empire.

    Le spectacle lui-même trahit les limites de la collaboration de Nicolas Joel et Ezio Frigerio, avec ce parti pris de monumentalité et de luxe (le perpétuel dallage noir et brillant) où l'esprit ne souffle guère. L'acte III est saturé par ce décor minéral écrasant, mais il ne s'y passe désespérément rien, et scéniquement l'ensemble du spectacle souffre de chutes de tension étranges. L'enchaînement des séquences est parfois laborieux (retour des contrebandiers après le trio des cartes) et cette entrée d'Escamillo qui semble aller acheter des cigarettes… L'acte II reste morne, sans vraiment de climat, dans une taverne de Lilas Pastia qu'on dirait installée dans une gorge de Petra. La chorégraphie du début paraît décorative au-delà du raisonnable (syndrome le flamenco pour les nuls), et j'ai regretté l'économie et la force de ce que proposait à ce moment-là la mise en scène de Zurich l'été dernier. Du reste Antonacci semblera étrangement empruntée dans ses mouvements dansés.

    Les actes extrêmes sont les plus séduisants, même si décidément la rixe des cigarières est pataude. J'aime décidément beaucoup le décor vertical des galerie et escaliers de la manufacture, bien utilisé. La mort surprenante de Carmen les bras en croix, inspirée de celle de Nadia dans Rocco et ses frères, est un des rares moments de théâtre de la représentation. Déconcertante, elle m'a paru mieux réalisée qu'en 2007, mais il faut dire que le glissement hiératique d'Antonacci contre la paroi où poignardée elle reste droite, s'affaissant pour ainsi dire debout avec une expression inoubliable, est un univers théâtral à lui seul.

    Les rôles secondaires ne font guère oublier les titulaires de 2007. Le quintette de l'acte II était alors plus délié et mieux dosé avec Françis Dudziak et Philippe Do. Blandine Staskiewicz intervient trop peu pour qu'on goûte vraiment la beauté de son interprétation, et Sophie Graf reste pâle, et desservie par un aigu qui ressemble fâcheusement à une alarme d'automobile. Pour un Moralès insignifiant et peu précis, on gagne au moins la belle composition de François Lis en Zuniga.

    Retour de l'Escamillo grossier d'Angel Odena, qui confond la superbe avec la frime, et qui ne semble occupé qu'à faire du son dans une langue opaque ou ridicule (tranquille peut avec lui rimer avec quille). « J'ai tout dit » ? Allons donc ! Il est au moins au diapason de Zoran Todorovich, et leur affrontement de l'acte III, mal réglé, joué de façon lourdingue, se solde par un assaut de décibels. On perçoit pourtant chez ce Don José à l'organe valeureux, couillu, le souci de faire quelques nuances, mais c'est comme s'il s'agissait d'en être quitte pour mieux beugler le reste du temps au mépris de la précision des valeurs rythmiques : ces aigus prolongés complaisamment sont insupportables. À la fin de l'air de la fleur, surprise : « et j'étais une chose à toi » est chanté tout piano, mais selon une  technique curieuse, avec des sons à la fois ouverts et détimbrés, et une sonorité subitement artificielle qui fait penser à un gag de dessin animé. Le « Carmen, je t'aime » est lui franchement erratique.

    Mais ce qui tue cette  interprétation, c'est l'absence désolante de toute sensibilité. Un bourrin, oui : c'est un peu comme si Don José était chanté par le remplaçant du torero. Passons sur une physonomie inerte de vice-vieux-beau, mais l'inaptitude à phraser avec un minimum d'élégance et le penchant permanent à la trivialité. « Tu ne m'a pas compris, Carmen » est chanté comme pour dire : « Allô ? Et là, tu m'entends mieux ? ». Tout est à l'avenant. Le français est au mieux correct, au pire équivoque (« Ma mère ! elle se meurt ! ah, parteins ! »), et ne sort guère du mot à mot. Marcelo Avarez était certes extraverti et parfois approximatif pour la langue, mais d'une intelligence dans l'expression, d'une émotion tout simplement, qui renvoient Todorovich à sa stérilité. Dans ces conditions, on s'en doute, le dialogue avec Antonacci semble mettre en scène la théorie des mondes parallèles.

    Inva Mula est la plus applaudie au rideau final, mais elle m'a franchement déçu. Passons sur un français toujours aussi peu articulé, puisque c'est apparemment le prix à payer pour la rondeur vocale. Mais dès le duo de l'acte I se manifeste cette manie de semer des pianissimos partout, ce qui ne serait guère gênant si le procédé était intégré à l'expression. Or il n'est que trop patent qu'ici on fait des nuances pour montrer sa belle voix, quitte à s'alanguir. Conséquence fâcheuse : le personnage s'enfonce dans le doucereux sinon le mièvre, et comme le jeu théâtral ne quitte jamais la routine d'opéra, ce n'est pas cette fois que Micaela apparaîtra comme une figure dramatiquement intéressante.
       L'air de l'acte III est ainsi très bien chanté, mais uniforme, sans tension héroïque. Ça geint joliment, mais enfin ça geint, et ça ralentit, oh que ça ralentit, et le dernier Seigneur n'en finit pas, et elle fait un grand signe de croix, et le public s'enflamme. Il faut ajouter une certaine incohérence du caractère, puisque cette onction alanguie s'accompagne à l'acte I d'un jeu presque badin, accentué par une façon de quitter la scène en trottinant qui laisse perplexe. On se demande alors si Inva Mula, chanteuse de qualité comme elle est, peut faire autre chose que de perpétuer les stéréotypes vieillots d'une expression embourgeoisée. Isabel Rey n'avait pas cette aisance vocale à Zurich mais composait un personnage d'une tout autre profondeur.

      À propos de la Carmen d'Anna Caterina Antonacci, d'autres évoqueront Nietzsche  et parleront de pieds légers, et avec raison sans doute.  La singularité de l'interprète se remarque de fait à cette démarche souple, mobile mais presque silencieuse, et qui ne donnera jamais l'impression de vouloir charmer sur un mode la féline. La clarté de l'élocution est totale, avec des dialogues parlés qui m'ont paru mieux dominés que dans l'enregistrement de Covent Garden.  La personnalité d'Antonacci éclate dans la scène finale, jouée avec souplesse mais avec une grandeur de tragédienne économe de ses expressions. Le rôle des bras mériterait une analyse à lui seul, comme à chaque fois avec elle, mais je retiens surtout une expression du visage énigmatique dans la confrontation avec Don José où passe à la fois l'angoisse, le fatalisme et l'air de regarder déjà au-delà, sans bouger, comme si tout était déjà consommé. Pour le coup, la cohérence est évidente avec la régie du meurtre.

    Mais ce qui impressionne sur la globalité de l'incarnation, c'est la force expressive qui naît d'une option hardie de légèreté, dans un chant retenu comme la main dans une caresse. La ligne flexible de la Habanera est captivante, avec des délicatesses admirables dans le phrasé que Béatrice Uria-Monzon se montrait incapable de prodiguer il y a deux ans. Quelque chose alors s'ouvre sur scène : le personnage est entré, familier (la Carmencita), mais dès qu'elle ouvre la bouche, quelque chose d'autre advient. Le paradoxe du personnage – qui s'offre pour mieux se soustraire, qui est ici pleinement mais qui n'est pas d'ici non plus – est d'emblée réalisé, et sans que la sensualité passe par les fourches caudines des couleurs censément sensuelles du mezzo un peu gras. Ici, c'est d'abord la ligne qui attache, le dessin, c'est-à-dire aussi le disegno, l'idée d'une chanteuse qui « pense qu'il n'est pas défendu de penser ».
    Pour autant, Antonacci sait jouer des contrastes de couleur, avec des graves merveilleusement parlants, où le son et l'expression sont magiquement fondus. La voix peut être hétérogène du reste, comme dans la Séguédille, mais l'interprète sait tirer le meilleur parti de ces inégalités. On n'en finirait pas  de distinguer les moments où le refus d'une certaine véhémence « de tradition » produit des merveilles. Ainsi de « Et voilà son amour ! », fréquente occasion d'un ton bruyamment sarcastique quand il n'est pas celui d'une harengère : Antonacci ose ne pas charger le son, comme si déjà Carmen, déçue mais altière, se retirait furtivement de l'aventure.

    On ne peut pas nier que cette caractérisation est risquée, et guère payante auprès de la majeure partie du public, qui ne vibre jamais tant que sous l'effet des giclées de testostérone de Todorovich ou de la liqueur de Mula. Cela peut expliquer le fait qu'Antonacci ait été huée par quelques-uns lors des représentations antérieures, ou accusée de ne pas chanter le rôle mais de le « fredonner ». On mesure le malentendu. Il n'est pas assuré non plus que l'espace de la production du Capitole et l'entourage de partenaires fâcheusement convenus constituent le meilleur cadre pour rendre cette caractérisation secrète pleinement probante.  Le décalage est en tout cas spectaculaire dès le début entre une équipe qui ressert la Carmen des familles et  la protagoniste qui évolue dans un univers sensiblement différent. On songe alors à la Marianne de Marivaux : « en vérité, j'étais déplacée, et je n'étais pas faite pour être là ». La production de l'Opéra-Comique en juin sera, il faut l'espérer, autrement propice.

    Il y avait au moins un partenaire à la même hauteur qu'Antonacci : le chef, qui avait admirablement dirigé Les Rustres de Wolf-Ferrari la saison dernière. Quand on se rappelle comment sonnait l'orchestre du Capitole avec Neuhold en 2007, c'est le jour et la nuit, même si les cors étaient parfois indiscrets. Daniele Callegari dirige avec une tension proportionnelle à l'absence de lourdeur, avec une ductilité sans faille et un sens profond de la poésie de cette musique, sans les pâmoisons à la Plasson. Le prélude de l'acte III était magistral de ce point de vue, comme la pulsation de la Habanera, mais rarement le chœur de la fumée aura eu ce coloris et cette texture onirique (le chœur féminin, meilleur que dans mon souvenir, peine à produire la même qualité poétique). On en arrive logiquement à des cas de divorce entre le plateau et la fosse, comme dans l'air de la fleur qui superpose à un raffinement orchestral extraordinaire, et extraordinairement fluide, la grosse maçonnerie du ténor.

    Mais qu'importe puisque le public attend à peine la fin de « Carmen, je t'aime » pour applaudir à tout rompre, empêchant d'entendre le postlude de l'air ? C'est d'ailleurs à peine s'il daigne applaudir le chef à ses entrées, occupé à papoter çà et là pendant les préludes, sauf pour l'ouverture où il applaudit en plein milieu, juste avant le thème pathétique. À ma gauche, on fredonne par anticipation. À ma droite, on s'esclaffe comme sur un plateau d'émission TV quand Mercédès chante « je suis veuve et j'hérite », ou pour « C'est toi ? – C'est moi » (ravage ordinaire du surtitrage, plus que de la partition). Le public du Capitole est connaisseur, dit-on, et aime l'opéra. Et voilà son amour !
   

Par Bajazet - Publié dans : Représentations et concerts
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